‹ CauseriesChapitre 22 sur 24 · II. uô · texte numérisé non relu

II. uô

nulée, vulgairement appelée chez nous l'angine des avocats.

C'est que ce n'est pas une sinécure que de garder Garibaldi, que tout le monde veut voir, que tout le monde harangue, auquel on envoie trente sonnets par jour. H en résulte que Turr parle tandis que Garibaldi se chauffe, et que le pauvre garçon, qui n'a pas poussé une plainte lorsque cinq balles lui ont labouré le corps, ee lamente à chaque coup de sonnette qui le menace d'un nouveau gargarisme.

Par malheur, au moment où nous prenions notre tasse de café, ei cA Turr, pour la troisième fois, se faisait regarder dans la gorge, on vint annoncer à Garibaldi que le toi Victor-Emmanuel le priait de passer au palais.

Garibaldi jeta son puncho, revêtit son uniforme, fit appeler un tiacre et se rendit au palais, en me recommandant de l'attendre.

Disons quelques mots du roi Victor-Emmanuel.

Je fus longtemps assez mal avec son père, le roi Charles- Albert, pour être forcé de rester sur mon paquebot toutes les fois que je passais à Gênes, les États saraes et piémontais m'étant interdits.

Vous pourriez croire, chers lecteurs, que cette inter-

diction a ses racines dans les temps antérieurs à ma naissance, et que le fils ne pouvait aller à Turin, parce que c'était le père qui, comme général en chef de l'armée des Alpes, avait pris le mont Cenis et forcé le Pasde-Suze, comme on disait du temps du roi Louis XIII.

Il n'en est rien. J'étais proscrit pour avoir traversé la ville de Chambéry, avec quelques compagnons coiffés, ainsi que moi, de chapeaux blancs ; ce qui, je ne sais pourquoi, passait dans la capitale de la Savoie, pour un signe d'affiliation au carbonarisme.

Ne riez pas. En Italie, à Milan, par exemple, on n'en était pas quitte à si bon marché, il y a huit ans encore, témoin cette notification :

« Le port des chapeaux ou casquettes avec des cordons bleu clair ou bleu foncé est défendu comme étant le signal de reconnaissance de cette bande qui, dans les temps déplorables de l'anarchie , a souillé cette respectable et malheureuse ville. Quiconque, après deux jours de prohibition, oserait faire usage de ces chapeaux ou casquettes, sera immédiatement arrêté et puni de cinquante coups de bâton. Le temps étant désormais venu, que chacun veille à soi et se convainque que les menées

des pervers n'échappent point à l'autorité, chezlaquolle elles trouveront fermeté et sévérité.

d Le Commandant de la ville.

» Rastovic,

p ïmola (États romains), 25 juin 1851. »

Et quand on pense que ces brigands de Romagnols ont eu, jouissant d'un gouvernement si paternel, l'infamie de se révolter !

Cela n'a pas de nom.

On voit que j'eusse eu tort de me plaindre , moi qui n'étais qu'exilé pour avoir porté un chapeau blanc.

Aussi, je ne me plaignais pas ; d'ailleurs, il n'y avait pas de quoi. Je ne sais pas ce qu'est Gênes pour l'homme qui y passe un an, dix ans, sa vie; mais c'est bien la ville la plus ennuyeuse du monde pour l'homme qui y passe une demi-journée.

Une circonstance bien inattendue me raccommoda avec le roi Charles-Albert.

Monseigneur le duc d'Orléans m'avait chargé, vers

1840, d'écriïe l'histoire des quatre régiments qui avaient traversé les Bibano avec lui. L'un de ces régiments était celui où le roi Charles-Albert, n'étant encore que prince de Garignan, avait servi comme simple grenadier. A l'occasion de la prise du Trocadero par ce régiment, j'avais eu l'occasion de raconter la façon brillante dont s'était conduit le futur roi de Sardaigne , et je l'avais fait avec impartialité, étant de ceux qui croient que l'historien n'a le droit d'être injuste envers personne, pas même envers les rois.

Le duc d'Orléans avait envoyé au roi Charles- Albert le volume où il était question de lui.

Le roi Charles- Albert avait vu qu'on peut être républicain, porter un chapeau blanc, et rendre, malgré cela, justice à un roi.

Il en résulta qu'un beau matin, allant de Marseille à Florence, je trouvai à Gênes non-seulement mon interdit levé, mais encore une invitation, si je passais à Turin, de faire visite au roi Charles-Albert.

Le roi Victor-Emmanuel n'a point le sévère et triste aspect du roi Charles-Albert, qui était mélancolique comme tous les hommes atteints d'une maladie de foie.

D'ailleurs, son père avait laissé derrière lui des années sombres à travers lesquelles n'a jamais passé le

jeune souverain qui s'est si vaillamment battu à Pa-

lestro et à Solferino.

Victor-Emmanuel est un homme de quarante à quarante-deux ans, très-franc, très-loyal, très-vigoureux, très-brave, très-sobre, très-matinal ; grand chasseur à pied, au fusil et au chien d'arrêt. Il fait, dans les montagnes, des courses à défier le plus agile montagnard. Il est rare même, lorsqu'il ne chasse pas, que le jour, en se levant, ne le trouve levé avant lui. Il mange à peine le matin , déjeune , comme un paysan , d'un chiffon de pain avec un morceau de lard et de fromage dessus ; mais, en revanche, il mange énormément à son dîner, il n'a pas d'étiquette , pas de cour, pas de chambellan. Le dimanche , il y a réception générale au palais , les portes s'ouvrent toutes grandes à onze heures du matin, et, jusqu'à trois heures de l'après-midi, tout le monde peut entrer. Si quelqu'un désire une audience particulière, ce quelqu'un écrit, et, le lendemain ou le surlendemain, il a son audience, car le roi décacheté lui-même toutes ses lettres.

Un jour, dans une de ses chasses , il rencontre un paysan qui, lui voyant abattre deux perdrix de ses deux coups, s'approche de lui et lui dit :

— Vous tirez bien, vousl

— Pas mal, c est vrai, répondit le roi.

— Vous devriez bien me débarrasser d'un renard qui 'uent manger mes poules.

— Je ne demande pas mieux.

— Ah bien, faites ce coup-là, et je vous donne deux moutas.

Deux moutas valent seize sous.

— Est-ce dit ? demanda le roi.

— C'est dit, reprit le paysan.

— Eh bien, demain, je reviens avec des chiens courants, et je vous débarrasse de votre renard.

— Touchez-là, dit le paysan.

T,eroi Victor-Emmanuel toucha, revint le lendemain, comme il avait dit, avec des chiens courants, lança le renard, et le tua.

— Vous avez , ma foi, gagné vos deux moutas, dit le paysan, les voilà.

Le roi les prit.

— Ma foi, dit-il, voilà le premier argent que je gagne ; cela fait plaisir de toucher l'argent qu'on a gagné.

Le lendemain, en échange de ses deux moutas, il envoya une robe, un collier et des boucles d'oreilles à la femme du paysan.

Il est impossible d'être pin» ample que ne l'est le roi

Victor-Emmanuel; il sort seul, à pied, vient au théâtre par la porte de tout le monde. Un jour, la concierge du théâtre d'Angenne voit un monsieur qui envoie des bouffées de cigare au nez de son chat, qu'il a trouvé dans un coin et qu'il a bloqué dans ce coin ; elle accourt pour délivrer son animal, et reconnaît le roi.

Lorsque la cour de Rome, après la loi Ricardi, protesta contre l'assimilation devant les tribunaux des prêtres aux laïques, il tint ferme et rien ne put le faire plier. Notez que, dans cette circonstance, il avait contre lui, non-seulement la cour de Rome, mais encore toutes les puissances catholiques, la noblesse, le clergé du pays et jusqu'à sa propre famille.

J'ai traversé toute l'Italie, du pied des Alpes à l'Adriatique ; à Gênes, à Turin, à Milan, à Vérone, à Venise, j'ai interrogé toutes les personnes avec lesquelles j'ai été en relations sur l'opinion qu'elles avaient du roi Victor-Emmanuel.

Pas une qui ne m'ait répondu :

— Il y a peut-être en Italie un aussi honnête homme que lui, mais pas un plus honnête.

Cela m'a paru, je ne sais pourquoi, le plus bel éloge que l'on puisse faire d'un roi.

Dieu donne longue vie au roi Victor-Emmanuel I

A la suite de sa conférence avec le roi, Garibaldi dut partir immédiatement pour Milan ; mais il fut convenu que j'irais, le surlendemain, le rejoindre dans cette ville.

Deux jours après, en effet, je débarquais dans la gare de Milan, où m'attendait un de mes amis prévenu de mon arrivée par le télégraphe.

Cet ami est un exilé hongrois. Presque toutes les fois que vous m'entendrez parler d'un ami, il faut vous attendre à ce que j'ajouterai :

— C'est un exilé.

Celui-là est un des bons, il a fait la guerre sous Bem.

Il y a quelque chose comme seize ans que je connais Sandor Teleki. Il m'a été présenté vers la fin de 1842 par Listz.

Depuis ce temps-là, nous nous sommes perdus de Mie, revus et reperdus de vue. Il faisait la guerre de Hongrie, s'y faisait condamner à mort, échappait par miracle à la pendaison ; car les Autrichiens ont cela

de charmant qu'ils ne se contentent pas de tueï, ils pendent.

Je vous raconterai un jour son histoire. Il faut que la machine humaine soit une rude horloge pour continuer de marquer l'heure après de pareilles secousses.

Revenu en Angleterre, il a été renvoyé de Jersey avec Victor lîugo, a suivi l'illustre poète à Guernesey, de là est accouru en Italie dès qu'il a su qu'on allait s'y battre, et, comme il a pensé que c'était du côté de Garibaldi que les coups pleuvraient plus rudes et plus serrés , c'est avec Garibaldi qu'il a fait la guerre.

Plus heureux que Turr, il n'a pas été blessé.

Quoique j'arrivasse de nuit à Milan, il me sembla que Milan avait une tout autre tournure que celle que je lui avais connue.

C'est que j'avais connu Milan du temps des Autrichiens, et qu'il n'y a rien de tel que les Autrichiens pour changer la tournure d'une ville.

Il y a encore à Milan une chose fort agréable qui n'existait pas du temps des Autrichiens : c'est que l'on n'attend plus comme autrefois une heure à la porte de la ville avant d'obtenir la permission d'y entrer.

Nous piquâmes droit à Y hôtel Royal. Un domestique

hongrois nous attendait à la porte pour nous annoncer que le souper était prêt.

C'est une spécialité que G..., le domestique de Teleki, Il déserte.

Obligé de servir dans un régiment autrichien, ce qui est tout à fait contre ses opinions, il déserta une première fois.

Rattrapé par les Autrichiens, il reçut vingt coups de bâton.

Comme ces vingt coups de bâton n'avaient pas fait naître en son cœur l'affection que Dieu avait oublié d'y mettre pour ses adversaires, il déserta une seconde fois.

Repris de nouveau par les Autrichiens, il fut condamné à passer, aller et retour, cinq fois entre cent hommes armés de baguettes et placés sur deux rangs.

Chacun lui donna consciencieusement ses dix coups, ce qui lui fit un contingent de mille.

On voit que les coups marchaient dans une progression effrayante.

G... n'en fut que plus désaffectionné à François- Joseph.

Il en résulta qu'au moment où Garibaldi entrait à Como, G... ayant été mis en faction à onze heures du soir à la porte du gouverneur de la ville, et ayant flairé

des compatriotes à six ou sept lieues, G..., après s'être promené quelque temps de long en large, comme c'était la consigne, résolut de ne plus se promener qu'en long.

En conséquence, il plia un papier en quatre, ayant le soin de lui donner la forme d'une lettre, et, du même pas et avec la même gravité qu'il eût porté une dépêche, il traversa les rues de Milan, se présenta tranquillement à la porte en disant : « Ordre du gouverneur ! » et, toujours du même pas, arriva, non pas à Como, mais à Varèse, où il trouva Garibaldi et, mieux encore, près de Garibaldi, Teleki, son compatriote, qui le fit entrer dans son régiment.

Cette fois, il fut plus heureux que les autres fois : les Autrichiens, au lieu de courir du côté de Como, coururent du côté opposé, et cela si rapidement, que G..., qui à son tour courait après eux, n'en put rejoindre que deux.

Il tua l'un et blessa l'autre, ce qui lui fit comme un baume sur ses vingt coups de bâton et ses mille coups de verges.

Le premier mot qu'il dit en hongrois à Teleki, après lui avoir annoncé que le souper était servi, fut :

— Monsieur le comte, l'Anglais est arrivé.

Teleki poussa une exclamation de joie.

Je reconnus la nature de l'exclamation à l'intonation que Teleki lui avait donnée, attendu que G... lui avait parlé en hongrois.

Je me permis alors de demander à Teleki :

— Mon cher Teleki, quelle nouvelle vous rend donc si joyeux ?

— Mon cher ami, me dit-il, vous avez une chance.

— Laquelle ?

— L'Anglais est arrivé.

— Ah ! ah ! j'ai entendu dire quelquefois : « Les Anglais sont arrivés; » mais c'est la première fois que j'entends annoncer cette nouvelle-là au singulier; faites-moi le plaisir de me dire quel est l'Anglais qui est arrivé.

— L'Anglais de Gnribaldi.

Ce fut à mon tour de jeter un cri de joie.

— Pas possible! répondis-je.

— Demandez plutôt à G...

G..., pour la seconde fois, confirma la nouvelle.

Nous entrâmes. L'Anglais de Garibaldi nous attendait en effet.

Je vis un homme grand, sec, avec des yeux magnifiques, étincelants, sous un front découvert et agrandi

par des cheveux rejetés en arrière ; sa barbe grisonnante, mais où le blanc commençait à l'emporter, tombait jusque sur sa poitrine. Il pouvait avoir de cinquante-huit à soixante ans.

— Sir John-Williams Peard, dit Teleki, j'ai l'honneur de vous présenter mon ami Alexandre Dumas; Mon cher Dumas, je vous présente sir John- Williams Peard.

Nous nous inclinâmes, sir John et moi.

— Quelle bonne fortune vous amène? demanda Teleki.

— J'ai appris, dit sir John, que Garibaldi était à Milan, et je suis venu tout exprès de Florence pour lui serrer la main; or, comme je ne puis partir que demain matin pour Fino, j'ai eu l'idée de venir passer ma soirée avec vous.

— Bonne idée ! Vous soupez avec nous?

— Volontiers.

Nous nous mîmes à table.

On soupa comme on soupe en Italie , c'est-à-dire abominablement.

Dieu gare j tout homme qui a l'honneur d'être gourmand, des auberges d'Italie, fût-ce des meilleures.

J'aime mieux l'Espagne, j'aime mieux le Caucase,

où il faut tout apporter avec soi, mais où l'on est libre d'accommoder ce qu'on apporte à la façon qu'il vous plaît de le manger.

En Italie, ne comptez pas sur cette licence. L'Italie, sous prétexte qu'elle fournit des cuisiniers à l'Espagne, croit avoir une cuisine.

Or, à part le macaroni, la polenta et le risotto, je défie que l'on me cite, de Domo-d'Ossola au cap Spartivento, un plat qui soit mangeable.

En France, plus on a faim, plus on voit arriver l'heure du dîner avec satisfaction.

En Italie, plus on a faim, plus on voit arriver l'heure du dîner avec terreur.

Que dire de mangeurs qui, pour donner un goût quelconque à leur bouillon, ont imaginé d'y mettre du fromage ?

Il était si simple d'y mettre de la viande et de garder le fromage pour le dessert.

En Russie, je parle des grandes villes, vous pouvez demander indifféremment des poires, des pêches, des cerises, des fraises et des ananas; tous les fruits poussés en serre ont le même goût.

Ce n'est pas un goût désagréable, ils sentent tout simplement l'eau.

L'été, cela ne flatte pas le palais, mais cela dispense de boire.

En Italie, il en est des viandes comme il er est des fruits en Russie ; vous pouvez demander du rosbif, du poulet, du veau, de la bécasse, du chevreuil ou du mouton ; c'est toujours le même goût.

Si l'on pouvait descendre dans une cuisine d'auberge italienne, on découvrirait une chose, c'est que toutes les viandes destinées à être bouillies, rôties et grillées, cuisent dans le même chaudron.

Selon les exigences des voyageurs, on les tire de ce chaudron pour les mettre, les unes sur le gril, les autres à la broche, les autres à la poêle.

Aussi, l'on se garde bien de laisser descendre les voyageurs jusqu'à la cuisine.

La cuisine est mieux gardée en Italie que ne le sont • s jardins d'Armide dans la Jérusalem délivrée.

Partout j'ai obtenu du maître de l'hôtel de faire de temps en temps un plat à la braise de son réchaud, ou à la flamme de sa cheminée.

En Italie, jamais.

Il faut se résigner à cesser de manger en quittant Marseille, et à ne recommencer à manger qu'au delà du pont de Beauvoisin.

— Mais, me direz-vous , chers lecteurs , voilà une boutade culinaire qui sent son humoriste d'une '/eue. Que nous importe, à nous qui sommes à Paris, qui avons une bonne cuisinière chez nous, ou qui pouvons aller dîner chez Philippe ou chez Vuillemot, qui avons à plein verre le Cliquot et le Folliet-Louis, que nous importe que vous n'ayez à manger là-bas que de la polenta, du macaroni ou du risotto? Ce qui nous importe, à nous, c'est de savoir ce que c'est que l'Anglais de Garibaldi.

— Ah ! vous ne le savez pas ?

— Mais non.

— Attendez, alors.

Au moment d'entrer en campagne, Garibaldi vit venir à lui un Anglais. J'ai essayé de vous le peindre; vous le connaissez.

Il avait, de plus, un chapeau à grands bords, doublé de vert par devant, pour ménager sa vue; il portait une cartouchière garnie de cartouches et un immense binocle de spectacle.

Son costume de campagne était complété par une excellente carabine à deux coups.

— Le général Garibaldi ? demanda-t-il.

— C'est moi, répondit Garibaldi assez brusquement;

que me voulez-vous ?

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