DE L'ENSEIGNEMENT DE L'ART INDUSTRIEL
Conditions particulières de Tart industrieL — Nécessité de spécialiser son enseignement. — Son état actuel. — Améliorations dont il est susceptible. — Exemple de ce qui se fait en Angleterre.
L'art trouve sa place un peu partout. Depuis l'orfèvrerie aux fines ciselures, depuis la sculpture en bois si adroitement ressuscitée par nos modernes ébénistes, jusqu'à la plus misérable indienne, jusqu'au papier peint à six sous le rouleau, il n'y a guère de produits manufacturés qui ne portent jusqu a un certain point l'empreinte du goût, et par conséquent de l'éducation artistique du fabricant.
Le goût s'acquiert par la vue habituelle des
grands modèles. L'éducation, possible mais toujours lente et laborieuse lorsqu'elle ne procède que des efforts et de l'observation personnels, l'éducation devient au contraire prompte et facile et se généralise sans peine par le fait d'un enseignement spécial.
Il y a sans doute des races plus heureusement douées les unes que les autres. Sans trop de vanité, nous pouvons nous féliciter des heureux dons que la nôtre a reçus en partage. Mais, — je l'ai déjà dit, et je le répète avec conviction, — l'habituelle fréquentation des chefsd'œuvre de toutes les époques, rendus depuis longtemps accessibles aux masses, n'a pas peu contribué chez nous au développement de ces précieuses qualités, Paris surtout s'en est ressenti; aussi ses produits ont-ils acquis, squs le rapport du goût, une réputation européenne.
Nous aurions tort cependant de nous endormir dans une fausse sécurité, résultant du sentiment, si légitime qu'il soit, de notre prééminence. En présence des dangereux émules qui de toutes parts surgissent autour de nous, les bons modèles ne suffisent plus ; il faut y join-
dre, si nous voulons maintenir notre supériorité, un enseignement spécial établi sur les bases les plus larges. Déjà depuis longtemps on y a pourvu, je le sais, dans une certaine mesure. Mais ce qui existe ne suffit pas, et, faute de spécialiser assez, l'enseignement actuel, si excellent qu'il soit, ne répond qu'imparfaitement à son but.
Bien que dérivant toujours des types suprêmes fournis par la nature^ l'art, dans ses applications à l'industrie, est soumis à des lois particulières dont il est important de tenir grand compte. Dans Fart industriel, les règles de la composition sont toutes spéciales. La symétrie, l'égale et harmonieuse répartition des couleurs, lui sont presque toujours forcément imposées.
S'il s'agit de plastique, le plus ou moins d'éclat de la matière employée veut que les reliefs aient plus ou moins de saillie.
S'il s'agit d'images figurées, le plus ou moins de transparence de la matière peinte exige des contours plus ou moins accusés.
Tantôt le dessin, dénué des ressources de la perspective, ne se présentera que sous forme d'une simple silhouette.
Tantôtj perdu dans la trame même d'un tissu, ses contours devront , bon gré mal gré, assouplir leur rigidité normale selon la nature de l'étoffe.
Aussi peut-on dire que, à peu d'exceptions près, il n'y a de bons modèles à reproduire en industrie que ceux qui ont été composés tout exprès. ■ '
Pour avoir méconnu cette vérité, les plus célèbres manufactures ont trop souvent produit des œuvres indignes d'elles.
Sèvres, avec tout le talent de ses peintres, n'aboutissait qu'à de pénibles déconvenues, lorsque, il y a une vingtaine d'années, on s'y amusait à copier sur verre des Vierges de Prudhon. Jamais, en reproduisant de semblables tableaux, et même jamais en demandant des cartons à des hommes supérieurs mais non spéciaux, Sèvres n'a pu produire un vitrail comparable à ceux que des artistes spéciaux, tels que M. Steinheil,
par exemple, ont fait produire à l'industrie privée.
Beauvais, une autre des gloires de notre industrie, Beauvais, après avoir trop longtemps dépensé des trésors d'habileté et de patience à copier en tapisserie les classiques bouquets de fleurs de Van Spaendonk, ne s'est relevé au niveau de son ancienne splendeur que lorsqu'enfin, grâce à une intelligente direction, on y est revenu au véritable style décoratif, si ingénieusement traité par M. Chabal-Dussurgey.
On m'objectera peut-être l'exemple des Gobelins, qui, dans leur meilleur temps, reproduisaient en tapisserie les batailles d'Alexandre, d'après Lebrun. Mais d'abord ces œuvres pompeuses du siècle de la pompe par excellence n'étaient-elles pas elles-mêmes de la décora tion au moins autant que de la vraie peinture d'histoire? Et puis oublie-t-on avec quel soin merveilleux Lebrun lui-même appropriait ses œuvres aux exigences de la tapisserie, en restreignant encore ses fonds déjà étroits par des bordures du plus habile agencement?
Les grands artistes qui ont travaillé directement pour l'industrie ne s'y sont jamais trompés : l'art industriel est, avant tout, de la décoration.
Il lui faut donc un enseignement spécial.
Cet enseignement existe en quelques endroits : à Paris, à Rouen, à Lyon, à Bordeaux, à Nîmes, à Grenoble, à Toulouse et on Alsace, si je ne me trompe. Mais dans quelles conditions existe-t-il le plus souvent?
A la tête de l'école fisfure un artiste recommandable, peintre de batailles, de portraits ou d'animaux, n'importe lequel^ mais en général fort étranger à la décoration.
Là, on vous apprend à dessiner d'après la bosse, d'après la nature vivante, seule véritable école du modelé; on vous donne d'utiles notions de géométrie et de perspective; en votre qualité de Français, on vous donne une teinture d'architecture grecque ou romaine, et, sous prétexte d'ornementation, on vous fait copier un certain nombre d'oves ou de feuilles d'acanthes, et tracer les épures plus ou moins pures de quelques vases antiques.
Tout cela est excellent, je n'en disconviens pas; mais c'est insuffisant. Cela peut réussir à former quelques modestes ornemanistes, quelques sculpteurs en sous-ordre dont malheureusement les prétentions dépassent trop souvent le talent ; mais cela ne formera jamais un décorateur proprement dit, cela ne développera jamais les qualités inventrices et originales de la jeunesse industrielle.
Ce que je dis là est si évident, on Ta si bien senti que déjà quelques écoles sont entrées dans une voie meilleure.
Celle de Paris, grâce au zèle éclairé de son habile et vénérable directeur, M. Belloc, a, Tune des premières, montré l'exemple. A l'enseignement oral, les professeurs joignent un enseignement graphique éminemment utile, puisqu'il pose toujours l'exemple à côté du précepte. L'étude libre de la nature y est encouragée par de fréquents concours où les élèves livrés à eux-mêmes apprennent à grouper des figures ou des plantes, toujours en vue d'une application donnée. Enfin tout est mis en œuvre pour assurer à cet enseignement
l'utilité pratique qui doit être son caractère propre. De grands résultats ont déjà été obtenus ainsi , et, en présence des compositions vraiment remarquables de quelques-uns de ces élèves encore imberbes, on n'éprouve que le regret de voir donner si peu d'encouragement à des talents si pleins d'avenir.
Mais ce ne sont là encore que des études d'un caractère pour ainsi dire général.
Dans un grand centre comme Paris, où renseignement doit répondre à tant de spécialités diverses^ je voudrais qu'à ces cours dont l'utilité est assurément incontestable, on joignît des classes spéciales sous la direction des hommes spéciaux les plus éminents : — une classe de ciselure, par exemple, sous la direction de Vechte ou des Fannière; — une classe de de^ûvl industriel des plantes, non point sous la direction d'un paysagiste ordinaire, mais bien sous celle d'un de ces hommes qui, comme M. Chabal ou M. Bléry, ont fait de la nature végétale une étude spéciale au point de vue de la décoration. — Et, pour complément, je voudrais qu'aux élèves qui se distinguent le plus
dans les concours, on accordât, comme récompense exceptionnelle, la satisfaction d'exécuter eux-mêmes, autrement qu'en terre glaise, les compositions artistiques par eux conçues.
Un conseil composé d'artistes et d'industriels éminents dans toutes les branches, pourrait être utilement chargé de la surveillance de cet enseignement tout spécial, placé, dans son ensemble, sous la direction de quelque grand décorateur comme M. Séchan , ou comme M. Diéterle qui a si bien fait ses preuves pendant son courl passage à Sèvres.
A Paris, les applications de l'art à l'industrie sont, pour ainsi dire, sans nombre. Dans les départements 5 c'est autre chose. Chaque ville a son industrie; l'enseignement doit y être encore plus spécialisé.
L'initiative locale a déjà produit, sous ce rapport, quelques résultats excellents. Je n'en veux citer pour exemple que l'école industrielle de Nîmes, établissement déjà ancien et particulièrement consacré au dessin des châles et des étoffes de soie.
Mais ce sont là des tentatives isolées^ dont le nombre trop restreint et l'évidente insuffisance doivent frapper tout le monde , si on les compare au prodigieux développement que l'enseignement de l'art industriel a pris depuis quelques années en Angleterre, aux résultats qu'il y a produits.
Les chiffres ont leur éloquence : trente mille élèves en 1855, et plus de quatre-vingt mille en 1859, fréquentaient chez nos voisins les écoles d'art industriel ^; merveilleux progrès obtenu à bien peu de frais, puisque la subvention de l'État ne s'élève pas , en tout , à plus de cent quarante raille francs par an. Il est vrai que, de l'autre côté de la Manche, l'industrie, comme tout le monde, a l'habitude de faire ses affaires par elle-même, et que, depuis longtemps^ le système de l'association est accoutumé ày réaliser des prodiges.
Les Anglais ont très-bien compris que l'enseignement purement théorique en matière
1. Je me permets d'emprunter ce renseignement et plusieurs autres à l'excellent travail récemment publié par M. H. de Triqueti dans la Revue nouvelle.
d'art ne pouvait conduire absolument à rien, qu'il fallait des modèles. Londres, sans doute, a de riches collections ; mais ses musées , comme ceux de Paris, ne peuvent servir qu'à la population même de la capitale, ou trèsaccidentellement aux voyageurs, de sorte qu'en Angleterre comme en France , la province se trouvait réduite à de simples moulages ou de pâles copies.
De plus, nos voisins, qui sont des gens éminemment pratiques, comprirent également que la simple vue des grandes œuvres de Fart est un enseignement trop indirect pour former à elle seule le goût, et fertiliser l'imagination d'industriels tels que des ébénistes, des serruriers ou des fabricants d'étoffes; et qu'une collection bien choisie d'objets usuels ou mobiliers de tous les temps et de tous les pays devait atteindre ce but bien plus sûrement. Nous-mêmes, n'en avons-nous pas chez nous la preuve par le musée de Cluny, que nos ouvriers parisiens fréquentent, chacun le sait, aussi assidûment et aussi utilement peut-être que les galeries du Louvre ?
196 CAUSERIES ARTIST]OUES,
Les Anglais donc résolurent de se donner quelque chose du même genre, et, sous l'impulsion du prince Albert, dont le nom se rattache à tant de fondations utiles, il se forma bientôt un nouveau musée, celui de South- Kensington, qui, grâce à douze cent mille francs habilement dépensés, a pu atteindre, en moins de vingt ans, un degré de splendeur fort remarquable.
Le but même de sa fondation était de le faire contribuer spécialement à l'enseignement de l'art industriel.
Mais un établissement immobile de sa nature n'eût rempli qu'imparfaitement ce but. Londres, encore une fois, en eût seule recueilli les profits.
De là surgit l'idée hardie, étrange au premier abord , mais justifiée par le succès, de faire voyager ce musée par fractions importantes, de ville en ville et d'école en école; — et cette idée fut mise aussitôt en pratique.
Un nombre indéfini de modèles de tous les genres, de tous les temps et de tous les pays, sans cesse renouvelés;, est ainsi mis à la dis-
position des élèves. Et puis (comme en Angleterre, le génie de la spéculation ne perd jamais complètement ses droits), on profite habituellement de l'occasion pour livrer tous ces objets à la curiosité publique, moyennant une légère rétribution dont le produit entre en déduction de la dépense.
Si extraordinaire que cela puisse paraître, les accidents provenant d'aussi fréquents transports sont presque insignifiants. Quant au profit que l'enseignement peut tirer de cette abondance, de cette variété infinie de modèles, il tombe sous le sens.
Le même système pourrait-il être mis en pratique chez nous? Je n'oserais l'affirmer. Il vaut cependant la peine d'être étudié.
Mais ce que nous pourrions et devrions surtout emprunter à l'Angleterre, c'est son esprit pratique, qui, dans l'enseignement comme dans toute autre chose, cherche le côté vraiment utile et applicable.
Chez nous, c'est le côté brillant qui l'emporte trop exclusivement.
Si notre imagination avait cet utile contrepoids, le pavé de Paris serait un peu moins encombré de gens à vocations manquées.
On s'imagine beaucoup trop facilement que les fruits secs de l'École des beaux-arts constituent encore de très-précieuses recrues pour rindustrie. C'est là une grande erreur. Un décorateur nourri de fortes études peut devenir un habile artiste ; mais jamais un artiste sans talent ne deviendra un habile décorateur.
Le seul moyen vraiment efficace de préparer à rindustrie une pépinière de sujets capables, c'est, encore une fois, de spécialiser de plus en plus l'enseignement et d'en confier la direction à des hommes spéciaux.