DES ENCOURAGEMENTS AUX ARTS, AUX LETTRES ET AUX SCIENCES
Dotation insuffisante des musées et des bibliothèques. — Vices du système financier qui leur est imposé. Secours et pensions. — Souscriptions et publications d'ouvrages d'art. — Missions scientifiques, artistiques ou littéraires.
Les beaux-arts sont la gloire d'un grand règne; on l'a dit bien souvent, et, pour être un peu banal, ce dicton n'en est pas moins juste. Il est évidemment fort désirable pour un prince, si haut placé qu'il soit, de voir tous les plus grands talents de son époque travailler d'un commun accord à immortaliser son règne. Combien de grandeurs monarchi-
ques n'ont vécu que de cela! Où en serait, je le demande, la gloire de Léon X ou celle de François P% si on leur retirait ce genre de prestige?
Mais ce qui me paraît non moins vrai et d'un intérêt bien plus général, c'est que la culture des beaux-arts, des sciences et des lettres est, en quelque sorte, l'élément indispensable de la gloire d'un grand peuple. Je dis sa gloire, et non pas sa puissance. Un peuple, en effet, peut bien être puissant par sa force brutale, à la façon des Vandales ou des Huns; mais il n'est réellement grand que par son intelligence. Or, cette intelligence, source première de toutes les grandeurs, un bon gouvernement doit la diriger, la soutenir, la féconder au moyen de sages et généreux encouragements.
Sous ce rapport, la France fait-elle assez et fait-elle bien? — Voilà la question.
Elle fait, tout à la fois, trop et trop peue — Voilà ma réponse.
Prodigue et parcimonieuse en même temps,
elle sacrifie trop à ce qui brille et pas assez à ce qui dure.
Chez nous, les danseuses s'enrichissent et les savants végètent.
On bâtit des palais d'un luxe inouï pour les musées et les bibliothèques; mais on laisse dans la pénurie les collections qu'ils renferment.
Examinez un peu le budget de nos grands étabhssements scientifiques ou littéraires.
Qu'y trouve-t-on le plus souvent ?
Une large part faite au personnel administratif, aux frais de bureau, au matériel de tout genre; et puis une part honteuse à force d'insuffisance faite aux acquisitions d'objets d'art, de science ou d'érudition.
On dirait véritablement que, dans une bibliothèque ou un musée, les livres ou les tableaux ne soient que d'insignifiants accessoires
Aussi la France est-elle aujourd'hui fortement menacée de cet affront, que nos collections les plus justement célèbres soient pro-
chainement surpassées par celles des pays voisins.
Comment voulez-vous que la lutte tourne à notre avantage dans les conditions actuelles?
La bibliothèque du Musée britannique , pour ne prendre que cet exemple, dispose chaque année d'un budget de cinq cent mille francs environ pour acquisitions de livres et reliures. A Paris, la Bibliothèque impériale peut à peine consacrer cinquante mille francs aux mêmes objets, La conséquence en est facile à prévoir : toutes les raretés vont à Londres ; la grande bibliothèque anglaise s'enrichit de toutes les publications artistiques, scientifiques et littéraires que produisent les différents pays du monde, tandis que ces mêmes publications restent inconnues et introuvables à Paris. La plupart des ouvrages de luxe publiés en France y manqueraient bientôt eux-mêmes, s'il n'y était gratuitement pourvu par le dépôt légal.
Inutile de dire que les autres collections annexées à la Bibliothèque de la rue de Richelieu ne sont pas mieux partagées. A peine les ma-
nuscrils, le cabinet des estampes et celui des antiques ont-ils, entre eux tous, à dépenser en acquisitions une somme égale à celle qui est affectée aux livres. Et cela, en présence de l'ardente compétition qui a lieu dans toutes les ventes, de la part non-seulement des gouvernements étrangers, mais aussi des simples particuliers, — quand tous les jours des manuscrits se vendent jusqu'à dix et douze mille francs — quand le moindre objet d'art ou d'antiquité est disputé au poids de l'or.
Il n'y a certainement pas à Paris une seule collection particulière de quelque importance dont le possesseur ne consacre, chaque année, à des acquisitions une somme plus considérable que le maigre budget de plusieurs de nos établissements publics.
Voyez, par exemple, le musée de Cluny, cette collection si justement populaire des objets d'art du moyen âge. Savez-vous à combien s'élèvent ses fonds d'acquisitions et d'entretien?— A dix mille francs par an ! — Quel est donc l'amateur qui songerait à former un
cabinet de curiosités, s'il ne pouvait y consacrer qu'une si misérable somme?
Je ne dis rien du Louvre. Il vit actuellement aux dépens de la liste civile, qui peut à son gré restreindre ou augmenter ses largesses, et, par conséquent, il 'serait difficile d'apprécier ses ressources d'après les bases d'un budget régulier. Je ne puis parler que du temps où le Louvre se trouvait encore sur le même pied que les autres établissements de l'État. Rien alors n'était plus dérisoire que sa dotation. C'était, si j'ai bonne mémoire, cent mille francs tout au plus consacrés aux acquisitions pour les musées de peinture, de dessin, de sculpture, pour la chalcographie, les antiquités grecques et romaines, égyptiennes, assyriennes, les musées ethnographiques , de marine, etc.
Que voulez-vous qu'on fasse avec cela?
L'insuffisance des dotations est telle qu'au musée l'acquisition de deux ou trois tableaux, à la bibliothèque l'acquisition d'un petit lot de manuscrits, suffisent pour absorber pendant une année toutes les ressources des di-
vers départements dont se compose chacun de ces deux établissements. Aussi est-ce en dehors des limites du budget normal qu'il faut chercher des ressources, toutes les fois que se présente «roccasion d'un grand marché. Tantôt, comme en 1849, lors de la vente du roi de Hollande, c'est aux représentants naturels de la fortune publique qu'on demande un crédit supplémentaire ; tantôt , et sous un autre régime, c'est le souverain lui-même qui^ cédant à un dangereux entraînement, dote le Louvre de quelque exorbitant chef-d'œuvre, comme la fameuse Vierge de Murillo; ou bien, dans des limites plus raisonnables, de quelque belle collection, comme les premières antiquités rapportées de Chine par M. de Montigny.
C'est impossible autrement. Si l'on s'en tenait aux voies et moyens du budget régulier, nos musées seraient descendus depuis longtemps à un rang tout à fait secondairCo
Enfin, on ne saurait trop le répéter, le régime financier imposé aux grands établissements publics complique encore cette si-
tuation. Par respect pour les routinières exigences de la comptabilité administrative, les commissions de finances se sont toujours inflexiblement opposées à ce que les crédits non employés pussent être reportés d'une année sur l'autre. Ce qui reste disponible en fin d'exercice doit invariablement faire retour au trésor. Telle est la règle.
Or, que résulte-t-il de cette absurde doctrine ?
Plutôt que de renoncer à une partie quelconque du crédit qui leur est alloué, les administrations se font une loi de l'employer à tout prix. L'année se passera-t-elle sans qu'il se présente la moindre occasion d'acquérir un chef-d'œuvre? eh bien ! on achètera, en son lieu et place, quelques douzaines d'œu\ res médiocres; mais surtout, on se gardera bien de rien rendre , et cela avec grande raison, car les aligneurs de budget ne manqueraient pas de s'en prévaloir pour chercher à diminuer d'autant les fonds alloués l'année suivante.
Ce système, on le comprend, ne tend à rien moins qu'a tuer chez les administrateurs de
nos grandes collections tout sentiment d'économie et de judicieuse épargne. Elle les pousse à dépenser bien ou mal, n'importe comment, mais à dépenser toujours. Ainsi le veulent les grands docteurs de la finance.
Admettez^ au contraire, la réversibilité. Supposez que les reports d'un exercice sur l'autre fussent autorisés par les lois de finances. Qu'arriverait-il?
Évidemment alors les acquisitions ne se feraient plus qu'en proportion des besoins réels et des occasions favorables qui pourraient se présenter. Sur un crédit de 50 000 fr., les gardiens d'une grande collection ne trouveraient-ils à en dépenser utilement que 30 000 dans le courant d'une année, les 20 000 autres seraient mis en réserve pour Tannée suivante; et, par contre, si Tannée suivante il se présentait une importante acquisition dont la valeur dépassât celle du crédit annuel, la même collection pourrait, le plus souvent, y faire face sans avoir recours à des ressources exceptionnelles et sans sortir des voies ordinaires de son budget. L'épargne, dans certains cas,
pourrait ainsi finir par créer une véritable dotation au profit de nos grands établissements publics.
Mais j'oubliais que la science financière ne veut pas davantage des dotations spéciales ; n'en parlons donc plus. Aussi bien je m'égare sur un terrain qui n'est pas le mien. Voilà que je parle finances, quand c'est exclusivement aux arts que mes Causeries doivent être consacrées.
Je ne suis pourtant pas si loin de mon sujet que j'en ai l'air. Il s'agit de venir en aide aux arts, aux lettres et aux sciences, et ( il faut bien le reconnaître, si prosaïque que cela soit), le vil métal est au bout de tous les encouragements. Qu'ils se traduisent par des commandes, des missions, des secours aux individus, ou par des acquisitions destinées à enrichir les collections publiques, c'est toujours en écus qu'ils' se soldent. Donc, il y a tout intérêt pour les artistes à ce que les fonds que leur destine la munificence de l'État soient administrés de la façon la plus productive.
Coyime règle de bonne administration, je crois mieux entendu et plus utile d'encourager les arts que les artistes eux-mêmes. Ce ne sont pas les secours, les petites commandes et les pensions qui font les grands artistes. A tous ceux qui se destinent aux arts, offrez les ressources de l'enseignement le plus large, les plus beaux modèles, les plus riches collections sans cesse ouvertes à Tétude, d'excellentes écoles gratuites se chargeant même de l'entre-tien des meilleurs élèves. Aux talents déjà éprouvés assurez de belles commandes, de grands travaux généreusement rétribués. Vous aurez fait, soyez-en convaincus, ce qu'il y a de plus utile aux arts et aux artistes vraiment dignes de ce nom; et si, en restreignant ainsi vos encouragements, vous avez dégoûté quelques jeunes hommes sans vocation de la triste carrière où ils allaient s'engager, soyez également certains que vous leur aurez rendu le plus souvent un signalé service.
Je ne suis pourtant pas de ceux qui poussent les choses à l'extrême. Je ne m'élève pas systématiquement contre toute espèce de se-
cours personnels. Je reconnais, au contraire, qu'il en est qu'on ne saurait supprimer sans inhumanité et pour ainsi dire sans déni de justice. Après avoir habitué toute une cohorte d'artistes à vivre des miettes du budget, personne n'oserait conseiller d'enlever brusquement cette ressource à des hommes déjà trop avancés dans la vie pour chercher leurs moyens d'existence dans d'autres occupations. Je crois le système mauvais; toutefois, je suis le premier à le reconnaître, ce n'est que progressivement qu'on peut le modifier.
A plus forte raison doit-on admettre le soulagement donné, sous forme de secours éventuels ou de pensions, à de grandes infortunes non méritées. Mais là surtout il faut savoir se restreindre, et ne pas prodiguer un genre de faveurs que des circonstances exceptionnelles peuvent seules justifier.
Les artistes, les littérateurs, ne sont aucunement dans la même situation que les militaires ou les fonctionnaires de l'ordre civil.
Le militaire, par exemple, qui a consacré toute sa vie à servir son pays dans un métier
OÙ l'on court plus de mauvaises chances qu'on n'amasse de richesses, reçoit, au moment où il quitte le service, une pension proportionnée au grade que son mérite lui a fait atteindre. Ce n'est là que rigoureuse justice.
Le fonctionnaire civil, à qui également ses fonctions n'ont guère laissé l'occasion de faire fortune, et qui, pendant tout le cours d une vie exclusivement consacrée au service de l'État, n'a cessé de subir d'onéreuses retenues, le fonctionnaire reçoit également une pension au moment de sa retraite. Ce n'est là encore qu'un véritable règlement de compte, une chose due.
Mais en est-il de même pour Partiste, pour le littérateur, qui, toute leur vie, ont travaillé plus ou moins lucrativement , sans jamais subir la moindre retenue sur leurs profits? - — Évidemment non. — Ici la pension n'est qu'un acte de pure munificence de l'État. Or, pour justifier cette munificence, je ne vois que deux motifs: un talent assez éclatant pour avoir notablement contribué à la gloire du pays, ou bien des malheurs exceptionnels.
Mais, d'ordinaire, les artistes d'un assez grand talent pour qu'on puisse les regarder comme des gloires nationales , ne traversent guère la vie sans réaliser des bénéfices qui leur rendent les secours pécuniaires de l'État trèssuperflus. A ceux-là on doit des honneurs et non des rentes. On fait très bien, dans un intérêt public, d'acheter leurs œuvres ce qu'elles valent; mais on va trop loin lorsqu'on les loge et qu'on les pensionne.
De même pour les littérateurs, sauf quelques rares exceptions. N'y a-t-il pas d'ailleurs pour ceux-ci une foule de places de professeurs ou de bibliothécaires, bien rétribuées et faciles à remplir, qui^ tout à la fois pour ceux qui donnent et pour ceux qui reçoivent, valent infiniment mieux que les pensions ?
Les savants proprement ditsontplus besoin, je l'avoue, de l'appui du gouvernement. Leurs travaux, souvent dispendieux, sont rarement lucratifs. La science théorique n'a jamais, que je sache^ enrichi ses adeptes, et nous en connaissons plus d'un qui ont vieilli et sont morts dans un état voisin de la misère.
Je ne puis parler de ce sujet sans me rappeler toujours un de mes anciens camarades, Laurent, chiuîiste éminent et novateur hardi, dont les idées, hélas! n'ont commencé à faire leur chemin dans le monde qu'après la mort prématurée de leur auteur. Moins pauvre, Laurent fût devenu peut-être un homme de génie; mais, pendant bien longtemps, il lui a manqué le pain pour vivre et un laboratoire pour travailler. Que ne faisait-il des vaudevilles? il se serait enrichi.
Les hommes qui se vouent à ces carrières ingrates au point de vue de la fortune auraient donc, plus que d'autres, des droits à l'assistance de l'État. Mais ici encore, ici même, ce n'est pas sous forme de pensions que je voudrais que cette assistance se produisît. Au jeune sculpteur qui promet, l'État donne un bloc de marbre. Pourquoi ne fournirait-il pas également un laboratoire au jeune chimiste, des instruments au jeune physicien, au jeune astronome qui donnent un égal espoir? Il n'y a de vraiment difficile que les débuts. Le jour où ces mêmes hommes auront conquis leur
place définitive dans la science, d'autres encouragements, d'autres honneurs viendront tout naturellement récompenser leurs utiles travaux : l'Institut, le Collège de France, l'Université, le Bureau des longitudes, le Jardin des plantes leur ouvriront leurs portes avec tous les bénéfices d'une inamovibilité consacrée au moins par l'usage.
C'est ainsi que l'État doit venir en aide aux vrais savants. Un acte de munificence gratuite ne saurait les honorer autant que la juste rétribution de leurs services.
Que le gouvernement réserve donc ses pensions et même ses secours éventuels aux savants, «aux littérateurs et aux artistes frappés de malheurs exceptionnels, et surtout à ces malheureuses veuves, à ces pauvres enfants qui ne recueillent souvent d'autre héritage que la gloire d'un nom lourd à porter.
Pour certaines catégories d'hommes de lettrès, d erudits et d'artistes, il est un autre genre d'encouragements, non-seulement utiles, mais je dirais presque indispensables, qui
demandent toutefois à être répartis avec beaucoup de discernement : je veux parler de la publication des grands ouvrages d'art, d'histoire ou de science.
La plupart de ces œuvres importantes ne pourraientjamaisvoirle joursile gouvernement n'intervenait soit par de larges souscriptions, soit en faisant lui-même les frais du livre.
C'est à M. Guizot que remonte l'honneur d'avoir régularisé ce genre de subventions, dont le principe est excellent.
Dans l'application, il y aurait encore beaucoup à dire. Je ne parlerai pas seulement de la faveur abusivement accordée à plus d'un ouvrage peu digne peut-être d'avoir part aux subventions de l'État : en pareille matière, les appréciations peuvent différer. Mais ce que je me permettrai de critiquer, c'est le manque de plan de certaines publications entreprises par le gouvernement, et surtout le luxe très- exagéré déployé pour la plupart d'entre elles.
Les Anglais sont, à cet égard, beaucoup plus pratiques que nous. Quand il le faut, ils ne reculent pas devant le luxe des planches;
mais, pour des détails d'une importance secondaire, ils se contentent, avec beaucoup de raison, de bois intercalés dans le texte, et savent presque toujours se renfermer dans un format commode, usuel et infiniment moins dispendieux, que nos somptueux et impraticables in-folio.
Jusqu'ici, parmi les publications du gouvernement français, quelques-unes seulement ont été faites dans ce système, et Ton s'en est fort bien trouvé. Je citerai comme exemple l'excellent traité de M. Albert Lenoir sur V Architecture monastique^ ouvrage d'une utilité beaucoup plus pratique que la plupart des œu vres de grand luxe publiées sous les mêmes auspices.
Le crédit consacré aux encouragements de cette nature peut être considéré comme suffisant. Mais il est évident que, sans en augmenter le chiffre, on les rendrait bien plus productifs si l'on renonçait, toutes les fois qu'il n'est pas vraiment utile, à un luxe d'édition exagéré et singulièrement dispendieux.
Enfin, un des modes d'encouragements les plus utiles dont puisse disposer le gouvernement consiste dans les missions. Nul autre n'offre un plus noble aliment, une émulation, un stimulant plus énergiques à l'intelligence des savants, des érudits et des artistes; nul autre ne peut avoir des résultats plus immédiatement utiles à la science.
Dans toutes les branches des connaissances humaines, le champ des découvertes est pour ainsi dire sans limites. Mais s'il y en a qui procèdent directement du hasard ou du génie ; * d'autres, au contraire, ne peuvent naître que d'un concours de circonstances, d'un ensemble de ressources dont les gouvernements disposent à peu près exclusivement.
Un astronome, du fond de son observatoire, peut découvrir une planète; mais il faut des expéditions lointaines et coûteuses sur les points du globe les plus variés, pour déterminer exactement le pôle magnétique, pour observer tous les phénomènes de la lumière à la faveur des éclipses totales, pour étudier la température des mers, etc., etc.
De même, il faut non-seulement des hommes dévoués, de hardis pionniers de la science, mais aussi des dépenses considérables pour aller, jusqu'aux extrêmes limites du monde connu, chercher la solution des grands problèmes de la géographie, pour pousser d'audacieuses reconnaissances jusque dans les mers polaires, jusqu'au centre de l'Afrique ou de l'Australie.
De même encore^ il faut d'abondantes ressources matérielles et un grand appui moral à l'archéologue, à l'artiste, qui veulent aller disputer aux sables de l'Egypte, de la Nubie ou de l'Asie Mineure, les monuments enfouis de la civilisation égyptienne ou du grand art des Assyriens.
En présence de pareilles entreprises, l'effort individuel reste impuissant. C'est aux gouvernements qu'il appartient de les accomplir, ou tout au moins de les rendre possibles.
On l'a senti partout. L'Allemagne, à l'envi de TAngleterre, a fourni son large contingent à la courageuse phalange des missionnaires de la science, et aujourd'hui nos voisins continen-
taux et insulaires semblent seuls destinés à révéler au monde les mystères de cette Afrique centrale dont notre compatriote Caillé fut un des premiers à ouvrir les voies.
L'Angleterre encore, et les États-Unis, ont eu, sans nous, la gloire de résoudre enfin le problème du passage nord du continent américain.
L'Angleterre, encore et toujours, s'est trouvée avec nous et après nous à Ninive, pour achever des découvertes et des conquêtes que nos courageux savants avaient -dû laisser incomplètes, faute de ressources suffisantes.
Qu'est-ce, en effet, que la misérable somme portée au budget pour les missions, si l'on se rend compte des trésors sans nombre sur la trace desquels nous a mis la science? les plus beaux monuments de l'antiquité à étudier, à dégager de la gangue dont les ont recouverts quinze siècles de barbarie, les archives encore inexplorées de vingt peuples divers à dépouiller au profit de notre histoire, les plus grands phénomènes de la nature à observer, nos collections à enrichir de chefs-d'œuvre ou de pro-
duits naturels dont, jusqu'ici, l'existence est à peine soupçonnée. .
Quel plus noble but le gouvernement peut-il offrir à l'émulaticm des artistes et des savants ? quelle meilleure occasion peut-il leur fournir de s'illustrer personnellement en illustrant le nom français ? quel encouragement plus utile à l'État lui-même peut-il leur donner, et par conséquent quel meilleur usage peut-il faire des deniers publics?
On doublerait, on triplerait le fond attribué aux missions que cela serait à peine assez.
Résumons-nous.
Dans l'état actuel, le gouvernement fait certainement beaucoup pour les arts, pour les lettres et pour les sciences. Mais un grand pays comme la France doit faire plus encore, s'il veut rester à la tête de la civilisation.
L'enseignement se donne largement et libéralement. Mais nos grandes collections ne sont pas suffisamment dotées; elles déclineraient même promptement, si l'on continuait à se montrer aussi parcimonieux envers elles.
Les fonds de secours sont suffisants peutêtre; mais leur emploi, mal réglé, reste infructueux pour l'art. A quoi le véritable remède serait un changement de système tendant à développer uniquement les vocations réelles, et à faire avorter, dès le début de leur carrière, toutes ces fausses vocations dont la stérile concurrence ne fait qu'encombrer la voie au vrai mérite.
Les pensions ne peuvent être abolies en principe; mais elles doivent être réservées pour des infortunes exceptionnelles. A ceux qui peuvent vivre du fruit de leurs labeurs, il est toujours plus utile à l'État, plus honorable et plus , moral, d'offrir l'assistance sous la forme de rémunération de services rendus.
Les souscriptions, les publications d'œuvres d'art ont une utilité incontestable. Mais, au prix des sacrifices qu'il s'impose, l'État pourrait obtenir des résultats plus considérables, s'il donnait moins au luxe et plus à l'utilité.
Enfin, de tous les genres d'encouragements, les missions étant le plus productif pour les
arts, les lettres et les sciences, le plus enviable pour les hommes de valeur à qui elles peuvent être confiées, rien ne saurait être plus profitable à l'État et à ceux qu'il veut encourager que de donner un grand développement à ce service.
Rappelons-nous-le bien : c'est par ce que produisent les arts ou les sciences dans un pays qu'on peut apprécier la valeur des encouragements qui leur sont donnés.