LE LOUVRE
Historique de son achèvement. — Difficultés du programme. — Plan de Visconti. Examen critique des travaux exécutés.
Le décret du gouvernement provisoire qui, dès le lendemain de la révolution de février, ordonna l'achèvement du Louvre, désignait ce monument sous le nom de Palais du peuple. C'était à la fois une vérité et une flatterie : flatterie bien innocente en comparaison de celles dont on ne se fait jamais faute d'enivrer le peuple aux jours de sa toute-puissance; vérité incontestable 5 si l'on songe à la destination toute nationale du Louvre, à la pro-
tection dont les sympathies populaires ont toujours couvert ce sanctuaire de l'art, au milieu de nos luttes les plus ardentes.
En 1830, la colonnade du Louvre est emportée d'assaut par le peuple, après une longue et meurtrière fusillade; la foule armée se précipite; tout est à sa merci. Mais, de même que les flots les plus menaçants d'une tempête viennent expirer sur le sable du rivage, de même les colères du combat expirent et s'affaissent soudain sur cette plage, dont chaque grain de sable est un chef-d'œuvre du génie humain. Tout est respecté; tout est mis à l'instant sous la sauvegarde du vainqueur.
En 1848, le Louvre ne courut pas même de danger. Mais la révolution le trouvait dans un assez triste état, dû en grande partie à la mauvaise administration du règne qui finissait. Depuis longues années, tout l'espace compris dans le périmètre inachevé du Louvre était resté dans un état de honteux abandon. De sordides masures à moitié démolies faisaient saillie de toutes parts au milieu de terrains vagues et fangeux. Une abominable galerie de
bois, élevée pour une fête, puis indéfiniment laissée en place malgré tous les dangers d'incendie, se cramponnait le long de la grande galerie. Tout pâtissait^ tout restait en suspens depuis plus de trois lustres, FÉtat et la liste civile se disputant l'administration et se renvoyant mutuellement les charges et la dépense des musées.
Aujourd'hui , la question est tranchée : rÉtat a payé, et la liste civile jouit. C'était, paraît-il, la seule manière d'en finir.
Mais ce qui a réellement enlevé la question, c'est Pinitiative du gouvernement républicain de 1848. Dès le jour de son avènement, il avait décrété en principe l'achèvement du Louvre, et commencé à faire nettoyer la place ; le temps et les moyens légaux lui manquèrent pour faire plus. Ce fut le gouvernement du général Cavaignac qui eut l'honneur de saisir régulièrement l'Assemblée nationale de deux projets de loi, dont l'un assurait la restauration intérieure des musées, et l'autre proposait Tachèvement complet du Louvre.
Le premier de ces projets, sujet à beaucoup
moins de critiques que l'autre, et d'ailleurs impliquant une bien moindre dépense, put seul être voté par la Constituante, et mis en partie à exécution avant la retraite de cette patriotique assemblée. Il comprenait la décoration complète du grand salon carré, celle de la salle des sept cheminées, l'appropriation des salles de l'école française, et la restauration (équivalant presque à la reconstruction) de la galerie d'Apollon, oeuvre si effrayante par sa difficulté que, depuis plus de trente ans, on avait toujours reculé devant une pareille entreprise. Tout le monde sait et admire chaque jour avec quel talent M. Duban, alors architecte du Louvre, s'est acquitté de cette tâche, aidé par M. Séchan, pour les raccords de la décoration, et par M. Eugène Delacroix, pour la grande peinture héroïque qui restait à compléter. Ainsi restaurée, la galerie d'Apollon est certainement aujourd'hui ce que Paris possède de plus parfait comme monument des splendeurs du grand siècle.
Quant à l'achèvement du Louvre, la question était plus complexe, et l'Assemblée consti-
tuante ne put la résoudre. Mais un projet de loi à peu près identique à celui dont elle avait été saisi fut porté à la Législative, dès l'ouverture de ses travaux, par les ordres du président de la république, à qui devait appartenir rhonneur, alors imprévu, de terminer l'entreprise comme empereur des Français,
L'inscription sur marbre noir placée au bas du pavillon de l'Horloge contient une inexactitude capable d'induire en erreur les archéologues qui, dans quelques milliers d'années, s'amuseront à explorer les ruines de Lutèce.
On y lit que, sous le règne de Napoléon III, le Louvre a été réuni aux Tuileries.
Rien n'est plus inexact.
Le Louvre, n'en déplaise à l'inscription, est réuni aux Tuileries depuis la construction de la grande galerie du bord de l'eau. Louis XVIIÎ eût été bien surpris d'entendre émettre un doute à cet égard, lui qui, à tout le moins une fois l'an, se faisait pousser dans son fauteuil à roulettes depuis les appartements des Tuileries jusqu'à la grande salle du Louvre, pour y présider à l'ouverture des chambres.
Mais on a fait plus sous le régne actuel : on a complété, achevé le Louvre, colossale et dispendieuse entreprise terminée avec la plus étonnante promptitude. Les formes beaucoup plus expéditives du gouvernement actuel, et le chiffre sans précédents des crédits dont il disposait, expliquent seuls la magie de cette immense création.
Paris, la France, l'Europe en ont été abasourdis, et la grandeur de l'œuvre a fait éclater de toutes parts des cris d'admiration.
A part la promptitude d'exécution, c'est toujours, en effet, quelque chose de fort imposant que ces œuvres colossales où des montagnes de pierres s'alignent plus ou moins régulièrement. L'œil tout saisi au premier aspect de la chose, chacun s'écrie : « Dieu ! que c'est beau ! «
Cependant l'artiste, le juge compétent, l'homme de goût ou tout simplement l'homme de bon sens ne s'en tiennent pas là. Ils y regardent de plus près, et, le premier éblouissement passé, ils demandent au monument autre chose que sa masse et ne consentent à le
déclarer chef-d'œuvre qu'au prix d'autres qualités.
La masse, en effet, est loin de constituer la grandeur. Comparez la Madeleine de Paris avec la Maison carrée de Nîmes! La Madeleine, médiocre copie de tous les temples antiques, n'a de grandeur que par la superficie qu'elle occupe et la hauteur de ses corniches, tandis que la Maison carrée, monument peu vaste, mais d'un art exquis, puise toute sa vraie grandeur dans l'admirable proportion de ses différentes parties.
Cette précieuse harmonie des proportions et de la forme, le Louvre la possède-t-il également? Voilà ce qu'il est temps d'examiner.
Ce grand ouvrage constitue-t-il une grande œuvre? y trouve-t-on les caractères d'une vaste et large conception? le style en est-il pur? les détails répondent-ils à toutes les exigences d'un goût sévère? enfin, les difficultés du programme ont -elles été heureusement, habilement résolues?
Pour bien s'en rendre compte, il est bon
de se rappeler d'abord en quoi consistaient ces difficultés.
Quatre corps de bâtiments principaux entourant une vaste cour carrée constituaient, avec quelques appendices, le Louvre proprement dit, qu'une immense galerie oblique réunit, sous un angle irrégulier, au palais des Tuileries. Celui-ci, fort exigu d'abord, puis allongé progressivement sur une ligne qui n'est rien moins que parallèle à la façade opposée du Louvre, forme le troisième côté d'un quadrilatère parfaitement irrégulier, qu'il s'agissait de clore complètement par des constructions nouvelles.
Le problème à résoudre était donc d'établir une symétrie suffisante à l'œil, là où le parallélisme absolu était impossible.
La superbe ligne qui, de Tare de l'Étoile, et même du pont de Neuilly, s'en vient passer tout droit sous le pavillon central des Tuileries, n'étant pas en rapport avec celle qui passe sous les deux gros pavillons du Louvre, il fallait également dissimuler la brisure de cet
axe, inventer quelque heureux artifice qui la rendît moins sensible à l'œil.
La difficulté était grande et demandait de grandes ressources chez Theureux architecte à qui l'achèvement du Louvre allait être confié.
M. Visconti fut choisi. Il avait un projet tout prêt. Pour des gens pressés, c'était beaucoup.
Ce projet, depuis vingt ans, M. Visconti Pavait en portefeuille et l'offrait successivement à tous les gouvernements à îa gloire desquels il eût aimé à associer la sienne. C'était ce qu'en terme d'atelier on appelle un projet passe-partout.
Était-il question de transférer au Louvre la bibhothèque de la rue Richelieu, M. Visconti présentait son projet comme le mieux approprié à cette destination.
Voulait-on loger au Louvre un ou deux ministères, le projet de M. Visconti s'y prêtait on ne peut mieux.
Voulait-on y placer des écuries ou des salles d'exposition, une caserne ou des bureaux, le projet de M. Visconti semblait éga-
lement fait pour n'importe laquelle de ces destinations.
Or, comme on ne savait pas du tout, lorsqu'on a entrepris l'achèvement du Louvre, à quoi l'on pourrait employer les bâtiments nouveaux, nul projet ne pouvait évidemment mieux convenir que cette élastique conception de l'ingénieux architecte.
Dans de telles conditions, pouvait-on lui demander de donner à son œuvre un de ces caractères tranchés qui révèlent tout d'abord la destination d'un monument? — Non, évidemment. — C'est d'ailleurs, on le sait bien, la chose dont se préoccupent le moins la plupart des architectes de nos jours.
Tout au plus pouvait-on prétendre à l'ensemble de la forme. Or, cet ensemble existe.
La forme est-elle bonne? c'est une autre affaire; nous y reviendrons tout à l'heure. Mais d'abord occupons-nous du plan.
Comme tous ceux qu'on a proposés depuis le commencement du siècle, le plan de Visconti avait, avant tout, pour objet de compléter le
quadrilatère, en prolongeant jusqu'au Louvre Taile des Tuileries ayant façade sur la rue de Rivoli. Gela était élémentaire. Peut-être eût-on fait aussi bien de s'en tenir là. Le quadrilatère, il est vrai, était fort irrégulier; mais l'immensité de l'espace qu'il renfermait en eût sans doute rendu l'irrégularité beaucoup moins apparente, et de larges plantations disposées avec art dans son enceinte eussent probablement suffi à dissimuler le manque de parallélisme des quatre corps de bâtiments.
Les plus habiles proposaient seulement de placer au centre du quadrilatère un monument assez élevé pour dissimuler la brisure de l'axe.
Visconti voulut mieux faire : il inventa deux ailes intérieures, destinées à rétrécir l'espace dans la partie voisine du Louvre et se rattachant aux deux galeries latérales par quatre corps de bâtiments en équerre, • — le tout formant, outre le square central, quatre cours fermées d'inégale grandeur.
Ce fut une très-malheureuse mvention.
-D'abord, si l'on suppose le spectateur placé
au centre du vieux Louvre, son œil, conduit ainsi par deux lignes parallèles dans un espace relativement plus resserré, perçoit d'une façon bien plus choquante le manque de régularité de la place du Carrousel et la malheureuse brisure de l'axe des deux palais. On y a remédié un peu par la plantation de deux squares fort élégants; mais c'est insuffisant.
En outre, ces constructions intérieures ne laissent entre elles qu'un espace évidemment trop restreint pour y établir des cours suffisamment aérées. Le bon sens le disait : la superficie d'une cour doit toujours être proportionnée à la hauteur des bâtiments qui l'entourent, et (ce que messieurs les architectes semblent souvent oublier) à la latitude du pays^ où Ton construit.
L'inclinaison du soleil à Paris étant à peu près, en moyenne, de 42% si la ligne partant de la crête d'un des bâtimentsjusqu'au pied du corps de bâtiment opposé dépasse ce degré d'inclinaison, on en peut conclure que, pendant la moitié de Tannée au moins, le soleil
ne visitera jamais un seul des pavés de la cour ainsi close, et que celle-ci, par conséquent, se trouvera forcément humide, insalubre et mal éclairée.
C'est ce qui arrive pour les cours du Louvre, et particulièrement pour deux d'entre elles.
Une autre question qu'on traite beaucoup trop légèrement par le temps qui court, c'est celle des nivellements.
L'immense espace compris entre le Louvre et les Tuileries ne pouvait rester tout plat : l'écoulement des eaax exigeait une ou plusieurs pentes. Visconli trouva plus grandiose de n'en adopter qu'une seule. Mais qu'en résulta- t-il? C'est que, pour obtenir la pente indispensable à l'écoulement des eaux, il fallut progressivement abaisser le sol à partir des Tuileries, qui servaient de point de départ, et déchausser de plus de deux mètres les parties les plus éloignées des galeries latérales, ce qui devait nécessairement avoir pour résultat de modifier la forme d'un grand nombre d'ouvertures.
Les lois immuables de l'architecture et du goût établissent cependant une relation nécessaire entre la largeur et la hauteur d'une porte. C'est là un principe qu'on ne viole pas impunément, ainsi que chacun peut s'en apercevoir en contemplant le disgracieux allongement des guichets qui conduisent à la rue Richelieu^ et de plusieurs autres.
Sur une même ligne, à peu de distance, et dans un monument qui a des prétentions à Tunité, rien ne pouvait être d'un plus mauvais effet que d'apercevoir simultanément des portes de toutes les hauteurs.
J'ai parlé des guichets donnant sur la rue Richelieu. Faut-il parler aussi du pavillon dit de Rohan qui les surmonte, et du pavillon de Lesdiguières qui lui fait face sur le quai?
Quelle singulière conception! Et que dire de ces chétifs avant-corps à frontons superposés, se terminant pyramidalement par une petite lanterne, véritable guérite de watchman, dont Quimper-Corentin ne voudrait pas pour son beffroi ?
Quelques-unes des sculptures qui ornent ces frontons sont d'une exécution remarquable. Pourquoi faut-il qu'elles se perdent au milieu d'une si défectueuse ornementation !
La même observation peut s'appliquer à beaucoup d'autres parties du Louvre. Les sculptures qui les décorent sont généralement très-bien exécutées. Partout il y a du bon et du très-bon dans les détails. Mais ce sont les grands partis pris qui, presque partout^ offrent une large prise à la critique.
Visconti était un homme de goût : il a fait de charmantes fontaines, de jolis petits monuments ; mais le souffle lui manquait, il était incapable de grandes conceptions.
Les bâtiments intérieurs du Louvre étaient la partie vraiment neuve de son travail. îl leur donna pour centre le gros pavillon de l'Horloge. Or, oubliant fort mal à propos que la façade occidentale de ce pavillon et des bâtiments dont il est flanqué étaient jadis une façade extérieure masquée par une foule de constructions parliculières, et par conséquent négligée comme on néglige d'ordinaire ce qui
ne doit pas être vu, Visconti, au lieu d'en enrichir rornementation désormais destinée au grand jour, n'imagina rien de mieux que d'y chercher le type, comme style et comme décoration, de ses constructions nouvelles. Sur toutes les faces de celles-ci, l'architecte du dix-neuvième siècle se plut à reproduire les grands murs tout unis de l'ancien palais et leurs larges surfaces planes, percées de rares fenêtres évidemment trop petites, à l'étage supérieur surtout.
Au rez-de-chaussée seulement, Visconti se permit d'innover. Là il établit, tout autour de ses constructions intérieures, une série d'élégantes et larges arcades, surmontées de terrasses. Il en résulte bien cet inconvénient que toute la légèreté est en bas du monument, dont la partie supérieure est fort lourde. Néanmoins l'idée avait du bon. Prises en ellesmêmes, ces arcades sont fort élégantes, et elles répondaient, en outre, à un besoin souvent exprimé par le public parisien. C'était une charmante promenade à couvert et un abri offert aux nombreux piétons que la tra-
versée du Carrousel fait également frémir aux jours de pluie ou de grandes chaleurs.
Pourquoi donc enlève-t-on à ces arcades leur seule et yéritable utilité en les fermant obstinément au public parisien ? Pourquoi, depuis qu'elles sont construites, les a-t-on réservées exclusivement à l'usage des zouaves ou de messieurs les gendarmes de la garde, alternativement casernés dans le palais?
Les larges terrasses qui régnent au-dessus des arcades se rattachent assez bien aux gros pavillons dont l'architecte s'est montré prodigue. Mais elles étaient trop nues. Les grands murs froids qui les surmontent contrastaient tristement avec la riche ornementation de l'étage inférieur.
On y a mis , pour les égayer, une légion de grands hommes debout sur leurs piédestaux. Beaucoup de gens aiment cela. Pour moi, je trouve que, toutes proportions à part, cette rangée de poupées rappelle trop un tir au pistolet. J'aurais mieux aimé, au-dessus des arcades, de belles et larges vasques remplies de fleurs et de verdure.
Mais passons. C'est là une critique de détail à laquelle il serait futile d'attacher trop d'importance. Revenons-en aux traits caractéristiques du monument, aux gros pavillons, par exemple.
La forme en est généralement assez belle. Certaines parties en sont fort bien traitées. La plomberie, entre autres, est on ne saurait plus remarquable : c'est vraiment de Tart et du bel art décoratif. A travers de regrettables erreurs de goût, on trouverait aussi beaucoup à louer, là encore, dans la sculpture d'ornementation.
Mais l'architecte a-t-il bien calculé le nombre, la masse et la hauteur de tous ces pavillons nouveaux, auxquels il a donné une telle importance que Tancien pavillon central du Louvre, auquel ils devaient servir d'accessoires, est complètement écrasé par eux?
Que dire à plus forte raison de leur choquante disproportion avec le pauvre petit arc de triomphe du Carrousel et avec les Tuileries elles-mêmes ?
Le palais des souverains, en regard de ces constructions babyloniennes, a désormais l'air
de n'être que l'aile des cuisines, le bâtiment des communs, relégué à distance du palais principal.
Ces masses écrasantes et accumulées choquent l'œil, de quelque côté qu'on les regarde.
Il y avait à faire quelque chose de grand; on a fait quelque chose de gros.
Cela revient-il au même? - — J'en doute.
Aux yeux de certain public, un gros homme, je le sais, sera toujours un bel homme. Libre à ce public-là d'admirer sans restriction le Louvre. Mais j'ai bien peur que les gens de goût ne sanctionnent jamais son jugement.
L'ordonnateur souverain de l'achèvement du Louvre n'est pas satisfait, dit-on, du résultat de l'entreprise. — « Si je m'en croyais, je ferais tout recommencer, » s'écriait -il, un jour, à ce qu'on assure. — Je ne sais si le propos est vrai, mais ce qui est malheureusement certain, c'est que les erreurs de cette nature ne se réparent point. Il y a là trop de millions entassés pour qu'on puisse revenir sur le fait accompli.