L'ÉCOLE FRANÇAISE
Ses caractères propres, persistant à travers toutes ses modifications successives. — Sa grandeur, sa décadence, sa réforme et sa régénération. — Son état présent et son avenir.
En fait d'art ^ comme en toute matière, la mode fait trop souvent prévaloir ses caprices. Telle école est en vogue aujourd'hui; demain ce sera telle autre. 11 fut un temps, par exemple, où les collectionneurs ne faisaient pas grande attention aux tableaux flamands. Aujourd'hui on les paye au poids de l'or, tandis que les chefs-d'œuvre les plus authentiques des maîtres italiens ont souvent de la peine à
se placer à un prix décent. Il est vrai qu'à nos petites prétentions actuelles, les grandes pages faites jadis pour orner les palais de marbre ou les somptueuses basiliques de l'Italie conviennent moins bien que toutes ces délicieuses petites peintures, primitivement destinées à l'opulente mais bourgeoise demeure de quelque bourgmestre.
Un revirement semblable dans le goût et dans la mode a eu lieu relativement aux œuvres de l'école française. Trop dépréciées au commencement de ce siècle, traitées avec un injuste dédain par les coryphées officiels de feu l'école classique, elles sont redevenues aujourd'hui l'objet d'un véritable engouement. Boucher, Watteau et Lancret ont ressaisi le sceptre de la mode , comme au bon temps de Mme de Pompadour, et notre génération eri crinoline s'est sentie reprise du plus tendre amour pour les bergères en paniers.
Il y a évidemment une exagération ridicule dans ces préférences de la mode, qui portent en général sur les œuvres les plus médiocres d'une école ; mais il n'y avait pas moins d'exa-
gération dans les dédains auxquels ils succèdent.
L'école française a eu, à toutes les époques, des gloires sérieuses qui lui assurent une place des plus honorables à côté des meilleures écoles étrangères. Elle a eu dans le passé et doit, si elle veut vivre, conserver à jamais dans l'avenir, des qualités propres par où elle se montre au moins égale à toute autre. Ces qualités, peutêtre est-ce à sa maturité relativement tardive qu'on doit en grande partie les attribuer. La France, en effet, a bien eu quelques bons peintres dès le seizième siècle, peut-être même dès la fin du quinzième. Mais ce n'est guère, à vrai dire, qu'au dix-septième siècle qu'elle se révèle dans le monde des arts avec une phalange d'artistes assez éminents et assez nombreux pour constituer ce qu'on peut appeler une école; — c'est-à-dire que l'école française commence à se manifester alors seulement qu'arrivent à leur déclin les illustres écoles de l'Italie.
Les gloires les plus brillantes ne sont pas toujours les plus durables. Ainsi l'école ita-
lienne^ grande par excellence parce qu'elle a su, en son bon temps, pousser plus loin qu'aucune autre le sentiment du beau idéal, la noblesse, l'ampleur, le pittoresque et l'harmonie, l'école italienne perd déjà, au dix-septième siècle, sa sublime simplicité, puis tombe successivement dans la bouffissure, dans l'exagération théâtrale, dans le charlatanisme et le métier, pour s'éteindre peu à peu dans une nullité complète.
L'école hollandaise, l'école flamande, incomparables dans l'art du clair obscur, inimitables dispensatrices de cette lumière dont la nature fut si avare pour leurs pays, trop amoureuses peut-être des misérables réalités de la vie humaine, mais si merveilleusement habiles aies revêtir d'un séduisant vernis, tombent à leur tour de la vérité dans la minutie, de la vie familière dans la trivialité, et s'éteignent à la fin presque aussi complètement que l'école italienne.
Douée de moins de grandeur, de moins d'inspiration , d'un sentiment moins voisin
du sublime que les grands maîtres de l'Italie, de moins de finesse et de pittoresque bonhomie que ceux des Pays-Bas , l'école française se recommande, quant à elle.^ par d'autres et plus durables qualités, par l'intelligence, par l'esprit, par la clarté de ses compositions.
/ Elle aûssi a ses faiblesses : complaisante et même parfois servile, tour à tour elle se montre pompeuse et porte perruque sous Louis XIV; elle tombe dans Tafféterie, met du fard sous la régence, des mouches sous Louis XV et de la poudre sous Louis XVI. Mais l'intelligence lui reste, et la preuve en est qu'elle se transforme, se régénère et reste toujours jeune au milieu de la décadence de toutes les autres écoles. L'art de Lesueur n'est pas celui de Lebrun, ni celui de Jouvenet, ni celui de David, ni celui de M. Ingres. Mais, si différentes que soient les tendances et les formes extérieures, partout on retrouve une forte somme de qualités communes. Nul art n'est plus logique ; nulle école n'a poussé plus loin l'étude et l'intelligence des grandes com-
positions. La clarté enfin semble être le cachet propre de Fart comme de la prose française.
Voyez au Louvre cette grande toile du banquet mystique de Subleyras, oii la Madeleine essuie avec ses cheveux les pieds du Christ. C'est moins bien peint sans doute que les tableaux analogues du Véronèse; évidemment cela sent moins le maître; mais, dût-on trouver mon assertion hardie, je n'hésite pas à dire que c'est aussi bien composé, et peut-être même plus sagement. Là, point de ces négrillons en costume du temps, point de ces perroquets, de ces épagneuls que la fantaisie italienne jette si hardiment au milieu des plus graves compositions. C'est plus froid, c'est moms inspiré; mais tout est logique, tout est correct, tout a sa raison d'être.
Et pourtant qu'est-ce que Subleyras? A peine un maître de deuxième ou troisième ordre.
Ne parlons point de Poussin , le plus grand peut-être, si ce n'est le plus sympathique des peintres français. On me dirait qu'il s'était presque naturahsé romain , lui pourtant dont
Tun des plus grands mérites est d'avoir su rester si français au milieu de toutes les séductions de l'école italienne.
Ne parlons point du Lorrain Claude Gelée, cet immortel peintre de la lumière, dont le génie eut également besoin, pour s'inspirer, d'un soleil plus chaud que celui de sa patrie.
Mais voyez tous les autres ! Voyez par exemple Eustache Lesueur ! Quel peintre produisit jamais plus d'impression avec moins de ressources! Chez lui, ce n'est pas certes le prestige de la couleur qui séduit, ce n'est aucun artifice de composition; ce n'est point la fougue qui entraîne, ni la hardiesse qui impose. Tous ses tableaux sont peints en pleine lumière. Nul artiste n'a jamais été plus simple dans son exécution. Mais c'est précisément dans cette chaste simplicité, dans la clarté de la composition, dans la pureté du sentiment religieux dont elle est empreinte, que consiste la véritable grandeur de Lesueur.
Maintenant voici Lebrun. Rien ne se ressemble moins. Tout est pompe et emphase chez le peintre officiel de Louis XIV. Au premier
aspect, Lebrun semble n'avoir rien de commun avec Lesueur. C'est le culte des grandeurs humaines mis en regard avec le culte des humilités de la vie monastique. Autre pensée, autre procédé pour la rendre ; mais regardez-y de plus près, et, chez l'un comme chez l'autre, vous trouverez toujours la même clarté. Dans ces immenses batailles, tout concourt à l'action, chaque détail se rattache logiquement au fait principal ; tout marche et s'enchaîne clairement.
Au dix-huitième siècle, l'école française a eu ses défaillances; je l'ai déjà reconnu. Si quelques artistes de courage, comme l'honnête Jouvenet, gardent les bonnes traditions et luttent encore pour l'art sérieux, il n'en est pas de même des artistes de cour* Rattaché au sort de la monarchie par le lien de ses toutes puissantes faveurs, l'art décline avec elle et prend sa part de l'élégante dépravation au milieu de laquelle il vit.
Plus de sens moral! plus de grandes et nobles conceptions! L'esprit usurpe la place de l'âme, et, dans les prédilections de la mode.
la peinture de boudoirs prend effrontément le pas sur la grande peinture historique ou religieuse; Watteau, Boucher, Lancret substituent les fausses élégances d'un monde de convention aux classiques beautés, devenues trop vieilles sans doute et depuis trop longtemps rebattues pour convenir encore à cette société corrompue et blasée.
Boucher, Watteau, Lancret lui-même, n'étaient pourtant point des peintres sans mérite; il serait injuste de le méconnaître. Si leur grâce était entachée d'afféterie, du moins était-elle pleine de distinction. L'harmonie de convention de leurs tableaux n'en était pas moins de l'harmonie. Ils étaient vifs, spirituels; et enfin, s'ils avaient répudié la plupart des quahtés sérieuses de leurs devanciers, toujours cependant retrouve-t-on dans leurs œuvres cette même intelligence, cette même clarté dans la composition d'un tableau.
D'ailleurs, la contagion n'était pas universelle. On ne peut pas dire qu'une école soit en pleine décadence lorsqu'elle compte encore, en divers genres, des peintres comme Chardin,
comme Greuze, comme Joseph Vernet. Et puis enfin, il est un genre spécial où notre école a toujours su conserver sa supériorité : — Le portrait, de tout temps cultivé en France avec tant de succès, précisément parce que l'esprit, la grâce et l'intelligente observation sont au nombre des meilleures qualités de nos peintres, le portrait, illustré sous Louis XIII par Philippe de Champagne, sous Louis XIV par Mignard, Rigaud et Largillière, est représenté encore par d'éminents artistes aux jours les plus mauvais de la décadence. A travers tous les égarements de la mode, on admire les toiles si vivantes de Nattier, de Vanloo; et les incomparables pastels de Latour semblent triompher encore du mauvais goût de son époque.
La décadence de l'art n'est, du reste, qu'une crise passagère. Les réformateurs se montrent déjà. David, le terrible David , va bientôt venir, qui, de sa main impitoyable, rasera toutes ces bergeries, déracinera tous ces bosquets, effeuillera brutalement toutes ces roses, pour élever sur leurs débris un temple à l'art classique. Comme tous les réformateurs, David
tombe dans la sécheresse, tue l'imagination et comprime les plus suaves émanations de Fâme. Mais, il faut bien le reconnaître, il régénère Fart en rendant à celui-ci les forces viriles qu'il avait complètement perdues. Il le ramène aux fortes études, et si, dans sa superstitieuse recherche de l'austère beauté , il méconnaît à son tour la nature, presque autant que ceux qui jadis la fardaient si étrangement, David, profond du reste dans la connaissance des règles de son art, remet plus que jamais en valeur les grands principes de composition qui ont toujours fait la gloire de l'art français.
Malheureusement, le despotisme, en fait d'art comme en fait de gouvernement, est frappé de stérilité par son principe même.
Voyez notre école au temps de l'Empire : Gérard, Girodet sont des peintres de talent, mais sans aucune originalité. Prudhon, qui en avait davantage, lutte vainement contre la sécheresse du style alors en faveur, et la fougue même de Gros s'épuise dans le cercle étroit où l'enserre le pédantisme de l'école classique. David règne toujours,
Pourtant, à Tombre de sa suprématie germent les éléments d'une complète régénération. David ne laisse point d'élèves dont le nom mérite d'être cité ; mais^ le jour où son astre décline, voilà que surgit tout à coup une pléiade de jeunes artistes dont le génie indépendant doit assurer une gloire nouvelle à l'école française. Tout le monde les connaît : ils vivent aujourd'hui ou bien ils vivaient hier; ce sont, dans la grande peinture, Géricault, Ingres, Ary Scheffer, Horace Vernet, Delaroche, Delacroix, et puis après eux, dans d'autres genres moins héroïques, Decamps, Marilhat^ Bracassat, Saint- Jean , Robert Fleury et bien d'autres que j'omets. En eux, l'école française régénérée trouve une séve qu'elle n'avait jamais eue.
Une vie ardente circule dans ses veines. Mais, en cherchant des voies nouvelles, peutêtre perd- elle un peu de cette unité de caractères que nous révèle son histoire.
Ainsi, tandis que M. Ingres, amant du passé aussi austère, mais plus intelligent que David, rapporte de Rome le culte un peu païen de
la forme avant tout^ Ary Scheffer, au contraire, importe chez nous, en les nationalisant il est vrai, les poétiques rêveries de FAUemagne; et, de leur côté, Decamps, Marilhat vont emprunter à l'Orient le prestige de sa couleur.
D'autres cependant restent exclusivement fidèles au génie et à la tradition de l'école française.
Ainsi Géricault, avec plus de fougue, descend en ligne directe du Poussin.
Ainsi Horace Vernet, le prosaïque mais fidèle historiographe de nos gloires, devient le peintre populaire par excellence, précisément parce que, toujours vrai, toujours clair, il sait mieux qu'aucun autre se faire comprendre de tous dans ses plus vastes compositions.
A côté de lui, Delaroche, froid, mais spirituel et correct, arrive, par des qualités presque analogues, à l'apogée de la célébrité bourgeoise.
Quant à M. Delacroix, le plus vraiment original, mais aussi le plus excentrique des peintres de cette pléiade, doué de qualités supérieures, mais inégal et souvent incorrect, à
lui seul il forme une école et provoque tout à la fois Tenthousiasme le plus ardent ou la plus rude controverse, en heurtant sans cesse volontairement ce que les uns tiennent pour des règles^ les autres pour des préjugés.
C'étaient là des gloires sérieuses pour notre école. Mais le temps marche, et, de ce groupe d'artistes éminents, les uns ont déjà disparu et les autres vieillissent
Qu'en restera-t-"il? quelle aura été leur influence sur la génération qui s'élève?
Moins grande peut-être qu'il n'était permis de l'espérer.
Serait- il juste de leur en faire un reproche? Je ne le crois pas.
Tout homme de talent peut enseigner, sans doute; mais il n'est pas donné à tous de faire école, et cela, même toute considération de talent à part. On peut en effet transmettre son savoir, ses procédés^ sa méthode; mais on ne peut pas donner son âme, son esprit, ni son cœur. Voilà ce qui explique pourquoi certains
maîtres forment d'habiles élèves, tandis que d'autres ne laissent personne après eux.
M. Ingres^ a l'honneur insigne d'avoir des disciples, et il lui est permis d'en être fier, lorsqu'il voit parmi eux figurer des hommes de la valeur de M. Flandrin. Delaroche afaitaussi de bons élèves. Scheffer, Delacroix n'ont que des imitateurs sans valeur personnelle. Ary Scheffer, le prêtre par excellence de l'âme et de la pensée, a pu léguer à ses élèves sa palette et ses pinceaux ; mais son âme s'est envolée avec lui; et, quant à M. Delacroix, le plus spirituel peut-être des artistes de notre temps, il est le premier à dire à ses élèves ; « Surtout, gardez-vous bien de m'imiter! »
C'est qu'en effet le côté facile du talent, son incorrection même, sont bien souvent ce que les jeunes artistes sont tentés d'imiter d'abord. L'excentricité fait retourner la foule, et, dans un succès d'étonnement ou de scandale, trop de gens entrevoient le chemin facile de la renommée.
M. Delacroix, par ses brillantes excentricités, a servi de prétexte à presque autant de mau-
vais tableaux que Shakspeare à de mauvais drames. Et de même, à la suite de M. Paul Huet, de M. Rousseau, paysagistes éminemment pittoresques, mais souvent incorrects, à la suite de M. Diaz, coloriste charmant, mais incapable de produire autre chose que de séduisantes ébauches, avons-nous vu se développer dans notre jeune école une effrayante tendance au laisser aller; — comme si quelques qualités brillantes, le sentiment du pittoresque, une certaine entente de l'harmonie et du jeu de la lumière pouvaient tenir lieu de l'étude sérieuse de la nature, de la recherche du beau, du vrai, et de toutes les qualités techniques qui constituent le véritable peintre I
Heureusement pour le salut de l'école contemporaine, d'autres talents plus sérieux ont déjà pris place parmi les maîtres. Comme peintre religieux, M. Flandrin ; comme peintre de genre, M. Meissonnier; comme peintre d'animaux, Mlle Rosa Bonheur, tiennent haut et ferme leur bannière. En eux, point de charlatanisme, point d'excentricité, point de débauche de talent. Je ne sais si la postérité recon-
naîtra jamais à aucun d'eux le don si rare du génie; mais tous trois certainement savent leur métier au suprême degré, et si je les ai nommés de préférence à d'autres, c'est que nuls peut-être ne personnifient mieux- — la pureté, la chasteté du sentiment religieux, — l'esprit d'observation joint aux qualités d'exécution les plus rares, — l'étude intelligente de la nature et sa reproduction la plus largement conçue.
Je ne voudrais pourtant pas résumer dans ces trois noms seulement toutes les gloires actuelles, toutes les espérances de Fart français. Les Gérome, les MùUer, les Heim, les Coignet, les Yvon, les Couture, les Rousseau, les Troyon et bien d'autres encore qu'il serait trop long de citer, n'ont pas moins de droits à figurer parmi les dignes représentants de notre art contemporain. Chacun d'eux a sa part de mérite personnel ; mais ce que je remarque avec joie, c'est la tendance commune et pour ainsi dire instinctive qui les ramène tous plus ou moins aux qualités spéciales de l'école française : — profonde intelligence du sujet, sagesse logique de la composition. — Leur pein-
ture se lit à livre ouvert. Ce n'est pas seulement aux yeux qu'elle parle, mais c'est aussi à l'intelligence. Le seul reproche à lui adresser peut-être est de nous laisser un peu froids. La génération qui s'éteint avait plus de fougue, plus d'âme> plus de cœur. Celle qui s'élève se montre intelligente et sérieuse. Elle se prépare, se fortifie par l'étude. Que les nobles émotions de l'âme achèvent de donner la vie à ses œuvres, et l'école française sera, plus que jamais, dans la voie où se rencontrent les gloires durables.