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DE QUELQUES FACHEUSES TENDANCES DE L'ART CONTEMPORAIN

Des dons naturels. — Avantages et dangers de la facilité. — L'école de l'a peu près. — Excentriques, réalistes et plagiaires.

« On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur, » a dit Brillât-Savarin, le plus spirituel des gourmands de notre époque.

Si Brillât-Savarin avait appliqué son goût exquis à l'étude des beaux-arts, il n'aurait eu que deux mots à changer à cet aphorisme. « On devient dessinateur, mais on naît coloriste, aiurait-il pu dire avec autant de justesse.

Le fait est qu'en matière d'art, certaines qualités s'acquièrent, tandis que d'autres semblent être des dons naturels auxquels l'étude chercherait vainement à suppléer.

Cela ne veut pas dire assurément que ceux qui ont le bonheur d'apporter en naissant de pareils dons soient dispensés par cela même de toute espèce de travail.

Toutefois, et comme si la Providence avait voulu maintenir une juste balance entre tous ses enfants, il est à remarquer que les natures le plus heureusement douées sont souvent disposées à la paresse, au paradoxe ou au facile contentement de soi-même , trois ennemis mortels de toute perfection.

Cela se voit dans le monde, cela se voit dans la littérature et cela se voit dans les arts.

Le monde est infesté de gens qui ont ce qu'on appelle de Y esprit naturel ^ mais qui, avec cela , n'ont jamais pu être bons à rien.

L'esprit naturel,... c'est lui qui à inventé l'argot de la bohème et l'a naturalisé dans la

littérature facile. Futile quand il n'est pas dévergondé, il peut bien faire rire un instant, briller d'un éclat éphémère; mais, s'il n'est pas nourri par de sérieuses études , ses œuvres restent toujours vaines : elles ne parlent ni au cœur ni à l'intelligence; ce sont des fleurs passagères qui jamais ne se convertissent en fruits durables.

C'est, en un mot, l'éternelle histoire du pommier, qu'il faut greffer et cultiver si l'on veut avoir de bons fruits.

De même dans les arts.

Vous admirez la fougue de tel peintre, sa promptitude de main, l'éclat, le prestige de sa couleur, et vous avez bien raison. Ce sont là d'inestimables dons de la nature. Vous les appréciez parce qu'ils vous sautent aux yeux. Mais, pour être moins apparente, faut-il donc admirer moins la science profonde que l'artiste a mise dans ses œuvres, l'étude par laquelle il s'y est préparé ?

Oui, sans doute, la facilité est une belle chose; mais il en faut bien d'autres vraiment

pour constituer un grand artiste ou un grand littérateur.

Bon nombre d'auteurs dramatiques ont eu autant de facilité que Molière^ quelques-uns peut-être autant d'esprit naturel ; pour l'égaler, il ne leur a manqué, hélas ! que la merveilleuse étude par lui faite du cœur humain et la science profonde qu'il en avait tirée.

De même, pour peindre comme Rubens, il ne suffit pas d'apporter en naissant les heureux dons que la nature accorda au peintre d'Anvers ; il faut savoir ce qu'il savait.

Ne remontons même pas si haut, prenons nos exemples parmi les contemporains. Si lun d'eux représente la facilité, c'est à coup sûr M. Horace Vernet. — Beaucoup de gens voudraient ne lui reconnaître que cette qualité-là. — Personne effectivement n'a plutôt fait que lui d'improviser une grande toile de vingt-cinq pieds, d'y répandre la vie et le mouvement. — Eh bien ! voyez ce que nous donnent jusqu^à présent ceux qui marchent dans sa voie. Prenez la petite monnaie de son école, faites appel à tous les talents faciles de la nouvelle généra-

tion, mettez-les à la besogne, et voyez si vous retrouverez dans leurs œuvres cette vie, cet entrain, cette vérité prosaïque peut-être mais bien vraie qui ont valu à Vernet sa longue popularité.

Pourquoi ses jeunes émules ne font-ils pas aussi bien que lui? H y a donc là quelque chose d'autre que de la facilité.

Voulez-vous prendre à son tour pour exemple un peintre moins populaire dans la foule, mais placé bien plus haut dans l'estime de la plupart des gens qui se donnent pour connaisseurs, M. Eugène Delacroix?

Celui-là, en général, on ne l'aime ni on ne le déteste à demi : il n'a que des fanatiques ou des détracteurs.

M. Delacroix, il faut le regretter et l'en blâmer tout à la fois, heurte et choque continuellement le goût du public par d'incroyables invraisemblances de dessin. Mais quelle verve! quel esprit ! quelle couleur !

Dons naturels ! dit un chacun.

Oui, je le reconnais, cette couleur ce n'est à l'école d'aucun maître que peut l'apprendre

celui qui n'en a pas le sentiment natif; cet esprit, ce n'est pas d'un professeur que IM. Delacroix a pu le recevoir. Eh bien! allez lui demander à lui-même ce qu'il en pense! Mieux que personne, il vous dira ce que serait devenu son talent s'il n'avait eu que ses dons naturels en partage. Allez, amateurs exclusifs de la facilité, allez vous mettre à son école! Je suis tranquille, il vous aura bientôt rebutés ou convertis par l'austérité toute classique de son enseignement.

Ary Scheffer, lui aussi, avait de la facilité; elle lui valut, tout jeune, les plus brillants succès ; mais il n'était pas homme à s'enivrer de cette menue gloire : elle lui fit seulement comprendre ce qu'il valait. Alors il se mit sérieusement au travail, et il devint un grand peintre.

A peu d'exceptions près, les derniers rejetons de notre jeune école sont loin de l'entendre ainsi. Il semble que, pour eux, les dons naturels soient tout et que l'étude sérieuse répugne à leur indolence. N'allez pas leur parler d une école sévère et consciencieuse comme celles de

M. Ingres, de M. Flandrin; n'allez pas surtout leur parler du regrettable Paul Delaroche, l'un des meilleurs professeurs qui fût jamais. Quiconque polit son œuvre est, à leurs yeux, un génie étroit. Leur puissant génie, à eux, ne se manifeste que par de simples ébauches. G est infiniment plus poétique.... et surtout plus commode.

Ceux-là constituent ce qu'on pourrait appeler à bon droit V école de Và peu près.

Leur phalange, beaucoup trop nombreuse, se compose de trois catégories assez distinctes : les excentriques j les réalistes et les plagiaires.

Les excentriques., en général (ne pas confondre avec les peintres vraiment originaux), sont des orgueilleux qui, ne pouvant arriver à la hauteur des maîtres, prennent le parti de faire tout différemment, puis érigent en principes les difformités de leur manière.

Cela n'est pas si mal calculé : dans une pareille voie, messieurs les excentriques n'ont pas à redouter la concurrence du vrai talent.

Le ciel est bleu en général : faites-le jaune

OU rouge ; — les feuilles des arbres sont habituellement vertes en été : faites les grises ou violettes ; — et il ne manquera pas de se trouver là un certain nombre de prétentieux béotiens pour admirer votre puissante originalité, et vous aurez conquis votre place parmi les plus illustres excentriques.

Ce n'est pas plus malin que cela.

Il y a cependant des excentriques sincères et même naïfs. C'est, par exemple, j'en suis convaincu, de la meilleure fois du monde que M. Corot voit la nature à travers des lunettes grises, qui, tout en lui laissant un sentiment exquis de la lumière, une remarquable entente de la composition, le privent des autres qualités du paysagiste.

Mais je ne puis prendre également au sérieux M. Chintreuil, lorsqu'il décore pompeusement du nom de paysages ses champs de citrouilles et ses rangées de manches à balais perdus dans le brouillard. Ce n'est pas là de la peinture.

J'aime mieux, je l'avoue, l'excès par où pèchent M. Rousseau et ceux de son école.

Hélas ! ils ne peignent que trop, ceux-là ! Si les tableaux se payaient au poids de la couleur, les leurs seraient d'un bien grand prix. Mais, pour Dieu, lorsqu'on possède tant d'admirables ressources accumulées sur sa palette, ne peut-on pas en diriger l'emploi avec un peu plus de discernement et de sobriété ?

Le Lorrain, Ruysdaël, Turner étaient de grands coloristes. Eh bien! la puissance des tons a-t-elle jamais nui chez eux à la délicatesse de la touche, à la finesse du pinceau? Ont-ils jamais cru nécessaire d'emprunter la truelle du maçon pour crépir leurs toiles?

Ébaucher est charmant, mais à la condition que l'on peindra ensuite-

Peignez-donc, messieurs, si vous voulez sérieusement être pris pour des peintres. Vous, monsieur Diaz, par exemple, vous qui enchantez tout le monde par vos pochades si brillantes et si variées, vous dont l'inépuisable palette prodigue indifféremment ses trésors aux fruits, aux fleurs, aux nymphes des bois ou aux bois eux-mêmes, quand donc voudrez -vous bien nous faire un vrai ta-

bleau, si c'est un effet de votre bonté.... et de votre talent? Car jusqu'ici, je dois bien VOUS l'avouer, malgré tout le prestige de votre couleur, je ne suis guère plus avancé lorsque je regarde vos œuvres que si je regardais le bout de mon doigt à travers un prisme. Je vois du bleu, du rouge, du jaune, du vert et du violet admirablement harmonisés, des flots de lumière se jouant à travers tout cela; mais les objets nagent dans un vague tel que je cherche vraiment des pétales à vos fleurs, un feuillage quelconque à vos arbres, un corps sous vos draperies, de la chair et des os sous la peau satinée de vos nymphes. Quel dommage qu'il y manque tout cela, et que vous n'ayez jamais pu ou voulu convertir en tableaux de si char mantes ébauches !

On ne pourrait cependant se montrer bien sévère pour V école de Và peu près, si elle n'avait que de charmants enfants gâtés comme M. Diaz. Mais combien d'autres aujourd'hui s'imaginent avoir fait un tableau, uniquement parce qu'ils ont eu la bonne chance de rencontrer un effet! Ils ne savent pas peindre, peu leur importe !

Vraiment, c'est faire de l'art à bon marché.

Suffit-il donc pour être poëte de rencontrer un jour une idée poétique? et ne faut-il pas encore que le poëte sache faire des ^ers ?

Le métier seul est certainement bien peu de chose; pourtant Ton ne peut rien faire sans lui. De grâce, apprenez le vôtre, messieurs les sectateurs de Y à peu près !

Quant aux réalistes^ eux, ce n'est pas l'imagination qui les tue. La stérilité érigée en dogme, voilà le fond de leur affaire. ~ Incapables de rien inventer, ils se cramponnent, en copistes servîtes, aux plus mesquines réalités de la nature; — incapables de rien animer du moindre souffle créateur, ils ne nous donnent même de ces réalités que la lettre morte ; — incapables de rien idéahser, ils en viennent enfin à ne demander à la nature que ce qu'elle a de plus platement laid.... et ils appellent cela le réalisme ^ comme si, dans les véritables œuvres de Dieu, la pensée ne trouvait pas toujours sa place à travers les brutales réalités de la matière.

Raphaël peignait des vierges, Titien des martyrs, Véronèse des demi-dieux, Corrége des nymphes, Rubens, Van Dyek des reines et des princes , Rembrandt des bourguemestres en conseil, Poussin reproduisait les saintes Écritures, Van der Meulen ou Vernet les gloires de la France, Scheffer ou M, Ingres la pensée des poètes. — Chacun son goût. — Les maîtres de l'école réaliste préfèrent nous montrer un casseur de pierres sur le bord d'une route.

Nul sujet, dira-t-on, n'est impossible à traiter. Dans ce casseur de pierres, Tartiste n'a-t-il pas voulu personnifier le pauvre prolétaire accablé sous le poids de son labeur journalier, poursuivant machinalement jusqu'au soir sa tâche pénible et abrutissante, tandis que sa pensée s'élève vaguement vers d'autres sphères?

Hélas! les misères du pauvre ont bien aussi leur poésie !

Mais non, le vrai réaliste ne connaît d'autres réalités que celles de la matière. Son casseur de pierres est tout simplement une brute qui casse des cailloux. La lumière du

tableau n'indique ni matin ni soir; le site est laid comme tout le reste : — voilà ce qui en fait le beau.

C'est un système que cela. Si M. Courbet s'en est départi quelquefois, juste assez pour prouver qu'il pourrait faire mieux, toujours il y revient avec acharnement. Le malheur est qu'à ce jeu-là on perd son talent ; que, de paradoxe en paradoxe, on en arrive à faire, comme M. Courbet dernièrement, un cheval de bois traversant une forêt de carton , ou toute autre œuvre qui vous déclasse dans l'opinion des hommes sérieux. Ce n'est pas en vain qu'on foule aux pieds les lois du goût, du bon sens, et qu'on se drape ainsi dans une brutale excentricité.

Il n'y a, j'en conviens^ ni la même exagération ni le même dédain de l'opinion publique chez la plupart des réahstes à la suite dont les dernières expositions nous ont révélé l'existence. Quelques-uns d'entre eux (je n'en citerai qu'un seul, M. Breton) sont même des hommes d'un véritable talent. Mais si ce talent existe, pourquoi en enchaîner ainsi l'essor

et le maintenir par système dans le terre à terre du plus froid matérialisme? s'il n'y a pas stérilité native, pourquoi s'en donner les apparences?

L'art systématique ne va pas loin en général. Et pourtant il vaut encore mieux inscrire un système qu'une individualité sur son drapeau. La pire espèce est celle des imitateurs serviles, des plagiaires^ comme je me suis permis de les appeler plus haut.

Pour ceux-là, l'unique essence de leur talent est la souplesse; ils se plient à tout, et particulièrement aux caprices de la mode ou aux exigences des marchands de tableaux.

En 1805, ils faisaient des Grecs et des Romains à l'instar de David ; en 1829, des Hamlet à l'instar de Delacroix. Nous avons vu des fabriques de faux Scheffer, de faux Decamps ; nous voyons fabriquer aujourd'hui des pseudo- Diaz et des pseudo-Meissonnier.

Je ne connais qu'une excuse à ces misères, c est que cela se vend. Mais, au point de vue de l'art, je proteste. Mieux vaut cent fois la

simple copie d'un bon tableau qu'une imitation, si habile qu'elle puisse être. Pas de faux en peinture de commerce ! Soyez mauvais, messieurs, mais du moins soyez vous-mêmes !

Dans cet anathème, je ne comprends pas, bien entendu, toutes les œuvres nouvelles qui procèdent directement d'un système déjà illustré par quelque maître. M. Flandrin, parce qu'on reconnaît en lui les traditions de l'école de M. Ingres, n'en est pas moins une des gloires de notre jeune école; et, lorsque le frère de Mlle Rosa Bonheur peint des animaux avec un talent qui rappelle parfois le talent de sa sœur, ce n'est point du plagiat, c'est de la parenté.

Je ne m'en prends qu'à ceux qui font spéculation ou tout au moins métier du pastiche. Ceux-là, je les signale comme une plaie de plus à ajouter au charlatanisme des excentriques, à l'orgueilleuse stérilité des réalistes.

Tous ces travers ou ces vices, qui menacent d'infester l'école actuelle, la critique doit les combattre incessamment et sans pitié, non

point dans les individualités qui les personnifient, mais dans les tendances qu'elles révèlent et dans les faux principes dont elles émanent.

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