DE L'ARCHITECTURE DOMESTIQUE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
A chaque époque ses besoins. — Les maisons d'autrefois et celles d'aujourd'hui. — Petits hôtels et petits châteaux.
S'il y a jamais eu un siècle qui dût avoir un style à lui en fait d'architecture, c'est bien certainement le siècle où nous vivons ; car jamais, je crois, Ton n'a autant bâti. Et comme la France est le pays d'Europe, Paris la ville de France où l'on bâtit le plus, il semblerait que le prototype de l'architecture actuelle dût être le style "parisien.
Je ne parle bien entendu que de l'architec-
ture domestique, des constructions privées. Car pour les grands édifices publics^ nous en sommes encore, hélas ! au pastiche, et c'est tout au plus si la plupart de nos architectes savent copier suffisamment bien un temple grec, une église gothique ou un palais à la Louis XIV.
David (d'Angers) , qui , comme tous les sculpteurs, était assez porté à se moquer des architectes, me disait un jour assez plaisamment : « En fait de monuments publics parfaitement appropriés à leur usage, d'un style original et tout à fait de notre époque, je ne connais que les . abattoirs ! »
Il y a du vrai dans cette critique.
Depuis lors cependant, quelques architectes de grand mérite ont su donner à leurs œuvres ce cachet personnel, ces qualités d'appropriation dont les monuments du commencement de notre siècle étaient en général complètement dépourvus.
Mais c'est surtout dans les constructions particulières que l'originalité des conceptions sem-
blerait pouvoir se faire jour. La fantaisie de l'artiste, le caprice du propriétaire, y régnent tellement en maîtres, qu'on pourrait même y craindre une certaine anarchie en fait de goût.
Eh hien ! au contraire : sauf quelques excentricités sans importance, il est impossible de ne pas reconnaître que l'immense majorité des maisons récemment construites, réunit un certain nombre de caractères identiques, de traits communs , de points de ressemblance qui constituent bien un véritable style.
Évidemment les innombrables maisons qui s'élèvent le long de nos voies nouvelles ne ressemblent ni à celles des anciens, ni à celles du moyen âge, ni à celles du temps de Louis XIll ou de Louis XIV, ni même à celles qu'on construisait il y a cinquante ans à peine.
Un style d'architecture peut être considéré, en général, comme l'expression ou plutôt îa résultante des besoins, des mœurs, des tendances d'une époque. Or, les circonstances ayant changé, avec elles a dû changer également la forme des habitations modernes.
Et d'abord, actuellement la grande voirie a des exigences qui n'admettent plus ces pittoresques saillies, ces tourelles, ces pavillons en cul-de-four dont le moyen âge et la renaissance furent si prodigues.
Le terrain, jadis abondant et à bas prix, est devenu rare et a pris une valeur énorme. Le premier problème à résoudre aujourd'hui est de lui faire rapporter le plus possible, en y accumulant le plus d'habitants qu'il peut porter.
Autrefois, les grands seigneurs se faisaient bâtir de somptueux hôtels, et le pauvre peuple s'entassait à son gré dans de misérables maisons, au sein des vieux quartiers que lui abandonnaientles heureuxdu jour. Quant àla classe moyenne, elle comptait pour peu et vivait trèsmodeslement.
Aujourd'hui, c'est autre chose. La classe moyenne a pris sa large place au soleil, ce dont elle est assurément bien digne par ses lumières. Mais elle a ses faiblesses : après avoir été si longtemps retenue dans l'ombre et la demiteirite, la voilà maintenant éprise d'un amour
exagéré pour tout ce qui brille. Chacun veut paraître plus qu'il n'est et plus qu'il n'a.
Jadis le commerçant ou l'homme de loi (comme on disait alors) se logeait dans quelque rue tranquille, dans quelque maison de modeste apparence. Une' simple allée ou une sombre voûte de porte cochère vous conduisait à un escalier médiocrement éclairé lui-même. Vous tiriez le pied de biche ou l'anneau de cuivre suspendu au cordon delà sonnette, et une bonne servante (quand ce n'était pas la maîtresse delà maison elle-même), vous introduisait tout d'abord dans une vaste pièce formant le plus souvent salon et salle à manger. Quelques fauteuils, un canapé en velours d'Utrecht, une table en noyer bien propre, un miroir de deux pieds de haut sur la cheminée, de simples rideaux de cotonnade aux fenêtres, constituaient le plus souvent tout le luxe de ce sanctuaire de la famille. Puis venaient à la suite une bonne et grande chambre où s'épanouissait la couche conjugale dans son imposante largeur; puis deux ou trois autres chambres plus petites,
selon le nombre des garçons et des filles; puis une vaste cuisine, avec sa grande cheminée et ses légions de casseroles ; et enfin, par-ci parlà, quelques cabinets garnis d'armoires toutes pleines de bon linge.
Il y avait un certain confortable dans cet intérieur bourgeois ; on y vivait fort calme et très -patriarcalement, d'une vie laborieuse qui n'excluait pourtant pas les joies de la famille, et l'on accumulait ainsi du bien pour doter ses enfants.
Allez donc chercher aujourd'hui un intérieur pareil ! A peine un vieux savant consentirait-il à se loger ainsi.
D'abord on veut une belle maison qui ait bonne apparence du dehors. On veut une belle entrée, avec un portier qu'on appelle concierge. On veut un escalier peint en stuc et à rampe dorée, un bouton de cristal à la sonnette, enfin toutes les bagatelles de la porte. Le luxe de tous les jours étant trop coûteux pour la fortune qu'on a, Madame nest chez elle qu'un jour par semaine. Mais ce jour-là,
comme tout a bon air! La porte vous est ouverte par un élégant domestique , ou tout le moins par une pimpante soubrette, qui vous introduit pompeusement dans un beau salon tout doré depuis les lambris jusqu'au moindre meuble. Les housses ont disparu pour vingtquatre heures, laissant à nu des fauteuils et des sofas de broeatelle. Les glaces étamées de la cheminée reflètent les glaces sans tain qui tiennent lieu de vitres. Un riche tapis couvre le plancher; enfin une pendule rococo, quelques candélabres, quelques bronzes dorés du style le plus tapageur , sont là pour représenter l'art.... à peu près aussi bien que beaucoup d'autres choses sont représentées dans ce monde.
Mais achevons notre visite domiciliaire.
La salle à manger est irréprochable : meubles en chêne sculpté , sculptures en carton-pâte à toutes les corniches. C'est une charmante bonbonnière. Seulement, à voir ce petit luxe de poche, on se demande si ce sont des dîners ou bien des dînettes qu'on va faire là dedans.
148 CAUSERIES ARTISTIOUES.
Maintenant, pénétrons dans la vie intime. — Entrons indiscrètement chez Madame. Là encore, le mobilier est fort coquet; mais, mon Dieu! que c'est petit! Où sont les cabinets, où sont les armoires? — Entrons chez Monsieur. Monsieur est logé sur le derrière, comme dit élégamment son portier; ce qui signifie que Tunique fenêtre de Monsieur donne sur la cour. Mais que dis-je, la cour? Ce n'est qu'un puisard à air, un trou profond par où les pâles reflets d'une lumière oblique ont peine à descendre jusqu'aux étages inférieurs. Monsieur a un fort joli bureau; mais on ne voit pas clair chez lui, mais on ne peut s'y retourner. Il couche sur un canapé-lit et s'habille dans un cabinet noir.
Quant à la cuisine, ce n'est qu'un pauvre petit réduit obscur, qui suffirait à peine à l'usage le plus opposé. Le jour n'y arrive que de seconde main; il n'y a pas la place dV accrocher trois casseroles. Mais qu'importe! Lorsqu'on a du monde à dîner, ce n'est pas chez soi qu'on fait la cuisine. A quoi bon les gardemanger? A quoi bon les celliers, les offices,
les armoires ? Paris est une ville de ressources : depuis les domestiques jusqu'au linge, depuis les viandes jusqu'aux plats qui les contiennent, depuis les lampes jusqu'aux fleurs, tout ce qui est luxe se loue à la demi-journée.
Avec une vie ainsi réglée^ avec des habitudes ainsi prises, la tâche de Tarchitecte est indiquée d'avance. Son programme est à peu près tracé ainsi :
Donner le plus possible à l'apparence; — sacrifier le confortable au luxe, ce qui ne paraît pas à ce qui paraît, les aménagements intérieurs à la façade, les chambres qu'on habite à celles où l'on reçoit; — utiliser surtout en hauteur et en superficie , jusqu'à la dernière limite du possible, le terrain à bâtir; — si ce terrain comporte une cour, la faire juste assez grande pour qu'une voiture puisse y tourner; — mais surtout décorer richement la façade de la maison, la couvrir de sculptures et de balcons dorés.
Quant aux terrasses , quant aux pavillons en saillie, il ne saurait, bien entendu, en être
question. La moindre terrasse digne de ce nom représenterait bien la superficie de deux chambres, qui, multipliées par quatre étages donnant sur la rue, supposent, au bas prix^ une valeur locative de quinze à seize cents francs , c'est-à-dire un capital d'une trentaine de mille francs pour le moins. Des terrasses , on n'en trouve plus que sur les toits, les ordonnances de voirie exigeant que le quatrième étage d'une maison à l'alignement soit construit en retraite sur les autres. Encore trichet-on le plus souvent y en ajoutant à ce compte un ou deux entre-sols.
En résumé, voici donc le type de la maison bourgeoise du dix-neuvième siècle :
Grande façade plane sur la rue; boutiques aux deux côtés de la porte cochère; entre-sol; premier étage avec balcon, fenêtres à grandes glaces, et à volets dorés s apercevant du dehors; deuxième et troisième étages symétriques; corniche surmontée d'une étroite terrasse sur laquelle s'ouvre un dernier étage, surmonté lui-même de combles, où les greniers sont
convertis en chambres de domestiques sans jour, sans air et d'une exiguïté invraisemblable (car c'est encore un des nombreux agréments des maisons modernes que les domestiques n'y sont jamais à la portée de leurs maîtres).
Dans l'état de choses actuel, force est donc bien à MM. les architectes de rester fidèles au style très - monotone et très - dépourvu de charme qu'ont fait naître les tendances de notre société moderne. A moins de faire des fenêtres en losange, je ne vois vraiment pas quel genre d'originalité ils pourraient donner à leurs maisons.
Restent les petits hôtels.
C'est là véritablement le goût du jour.
Mais avant tout, entendons-nous bien sur la valeur, sur la signification qu'on donne à ce mot.
Autrefois, on appelait hôtel une vaste et grande habitation particulière , occupée par une seule et même famille, bâtie entre cour et jardin, n'ayant sur la rue qu'une loge de portier ou quelques bâtiments de service peu
élevés, précédée d'une cour d'honneur, flanquée d'une ou deux autres cours plus petites pour les écuries, les remises et les cuisines; le bâtiment principal se composant aux rezde-chaussée d'une somptueuse enfilade d'appartements de réception , et au premier du logement des jnaîtres de la maison.
C'étaient là de véritables habitations de grands seigneurs. En Italie, on les eût appelés des j^a/ais, Paris (et surtout le faubourg Saint-Germain) en compte encore un grand nombre^ quoique la plupart aient été absorbés par les ministères et les grandes administrations publiques. Ils sont, en général, l'œuvre des plus éminents architectes du siècle dernier ou de celui qui l'a précédé.
D'hôtels ainsi conçus , on n'en construit plus aujourd'hui. A peine pourrait-on citer, comme exceptions, ceux de Mme de Pontalba, de M. d'Aligre et de M. Fould.
Quant au petit hôtel moderne, ce n'est, bien entendu, que la très-petite monnaie de ceux-là. Un hôtel aujourd'hui veut dire simplement une maison que son propriétaire habite tout seul.
Le nombre en augmente tous les jours ; car les loyers sont arrivés à des prix si fabuleux, que beaucoup de gens, parmi ceux qui tiennent à être bien logés^ trouvent plu2 économique d'acheter un bout de terrain dans quelque lointain quartier et de s'y faire bâtir une maison à leur mesure.
Là encore on lésine bien un peu pour le terrain. Il est si cher! On en achète le moins possible, et c'est à le bien utiliser que l'architecte doit surtout appliquer son talent.
Quelques-uns de ces petits hôtels sont de véritables chefs-d'œuvre de distribution. Le confortable moderne semble y avoir élu domicile. J'ajouterai qu'il y en a de fort jolis. Cependant leur défaut le plus habituel est une tendance beaucoup trop manifeste aux grandes prétentions, le style château appliqué sans rime ni raison, et des velléités de grands airs là où l'élégance est tout au plus de mise.
Quoi qu'on puisse faire, nos modernes petits hôtels ne ressemblent guère aux hôtels d'autrefois. Ils ressembleraient plutôtàdejoHes maisons de campagne intra- muros. Par contre,
les habitations de campagne que Ton construit aujourd'hui, particuUèreinent aux environs de JParis, ressemblent assez à de jolies maisons de ville.
Par le temps qui court, avec la division de nos fortunes et notre système économique qui rend la propriété si mobile, il arrive tout naturellement qu'on ne construit guère plus de grands châteaux que de grands hôtels.
Cependant le goût de la campagne est plus répandu que jamais; on aime à y passer au moins quelques mois de Tannée, ne fût-ce que pour y faire des économies. Mais c'est encore une des prétentions de notre époque que de ne plus savoir se contenter de la maison de curé, du gros pavillon carré si naïvement bête, que nos pères habitaient sans sourciller.
En cela, du reste, ^ nous avons, il faut en convenir, meilleur goût qu'eux.
Nulle part l'architecture pittoresque n'est mieux placée qu'à la campagne. Sous ce rapport, néanmoins, il faut encore prendre bien garde
de ne pas tomber dans TexagératioD. Sans doute on peut trouver des modèles de goût, bons à imiter même dans les constructions les plus restreintes; maisil ne faut pas, sous prétexte de style^ que la moindre maisonnette affecte les allures d'un manoir féodal, qu'une modeste habitation, ayant pour toutes dépendances un jardin de deux arpents, prétende reproduire le style grandiose des châteaux princiers du dernier siècle*
A mon avis, les Anglais entendent mieux que nous la construction des habitations de campagne. Ils savent leur appliquer , avec beaucoup d'habileté, les ressources variées des anciens styles. Moins préoccupés que nous de la régularité du plan^ ils savent généralement leur donner plus de pittoresque et mieux satisfaire aux exigences du confortable. Leur grand art est surtout de faire concourir la nature ellemême au charme de leurs constructions domestiques, de faire contribuer le règne végétal à leur fraîche et coquette décoration. C'est moins prétentieux, c'est moins noble peut-être
que ce que nous faisons; mais c'est assez économique, et c'est charmant à l'œil.
En un mot, nous entendons mieux le château, et les Anglais entendent mieux le cottage: On reconnaît chez nous des gens dont la vie principale est à la ville; on reconnaît chez les Anglais des gens dont la vie principale est à la campagne.
Chez nous aussi, le cadre est plus varié.
L'Angleterre, pays charmant du reste, a le malheur de se ressembler beaucoup d'un bout à l'autre (ce à quoi il faut attribuer peut-être l'ennui que les iVngîais éprouvent si fréquemment chez eux).
La France, au contraire, est le pays du monde le plus varié comme nature et comme aspect.
Or, une habitation de campagne devant tou- ^ jours être en harmonie avec le paysage qui l'environne, il en résulte que le même style ne saurait convenir à toutes les contrées de la France. Il serait aussi absurde de construire un chalet dans les plaines de la Beauce que d'élever un grand château de style Louis XllI dans la vallée de Chamonix.
La nature dos matériaux est encore un élément très-important de la question. Ainsi, par exemple, on ne bâtit pas dans un pays à pierres comme dans un pays à briques, et le tuffau si facile à tailler des bords de la Loire permet des fantaisies de décoration que la granitique Bretagne ne saurait se passer.
En somme, le site, la nature des matériaux et la destination de l'édifice sont trois données essentielles qui doivent influer considérablement sur le style à adopter. Aussi ne sauraiton protester trop vivement contre la tendance qu'ont beaucoup d'architectes à prendre n'importe où des modèles, d'ailleurs fort bons, sans s'inquiéter de leur convenance spéciale.
Le goût a fait certainement des progrès de« puis quelques années; mais ce qui manque encore à la plupart de nos artistes, c'est l'originalité. Si quelques-uns y tendent de la manière la plus louable, beaucoup d'autres, en courant après elle, n'atteignent que la bizarrerie, sa sœur bâtarde.