LES GAGES
Je désire reprendre mon livre, monsieur. — Et moi ma bague. — Mon livre m'est nécessaire pour étudier mes leçons. — Il faudra le racheter, George. — Voyez mon pauvre doigt annulaire privé de sa bague, monsieur. Il est si triste depuis hier. — Oui : je suis sûr qu'il a froid^ ton pauvre petit doigt. — Il a froid, monsieur. — Eh bien, rachète ta bague et sacrifie-toi, Alice, pour ton infortuné doigt annulaire. — Que doisje faire ? — Une pénitence. — Je suis prête.
Voyons ! Benjamin est le plus jeune : il aura le privilège de fixer la pénitence. — Oh ! Benjamin, au nom de ta jeunesse et de ton inno-
cence je te supplie d'être doux pour moi. — Je veux être juste^ Alice. Ta bague a un grand prix. — Tu as raison petit garçon : une légère pénitence ne peut pas racheter cette jolie petite bague^ toute brillante d'or. — Elle porte une perle, monsieur. — Oui, une perle blanche comme les marguerites du parc.
Quelle pénitence dois-je donner, monsieur ? — Décide. — Alice chantera une chanson. — C'est impossible. N'entends-tu pas, petit barbare, que je peux à peine parler ? — Oui, tu es toute rauque, mon enfant ; tu as attrapé un méchant froid. Demande un fromage à Alice, Benjamin. Si le fromage est beau, nous lui rendrons sa bague.
Je suis prête à faire mon fromage, monsieur. — Dis-moi comment tu le feras. — Je tournerai avec rapidité et puis je m'abaisserai. — Tourne donc rapidement sur toi-même, Alice, et bien vite, bien vite abaisse-toi. Le vent entrera dans ta robe et tu nous donneras un volumineux fromage. — Voilà, monsieur ! — Admirable ! ta robe couvre la moitié de la chambre. Tu as reconquis ta jolie bague.
A mon tour, monsieur. Je veux racheter mon hvre à tout prix. — A tout prix! Prends garde, George. Nous allons te fixer un haut prix. — Je sauterai sur la chaise, mes deux pieds
comme ça. — A pieds joints. Non^ ami^ tu ne peux pas sauter si haut à pieds joints. — J'ajoprends la gymnastique^, monsieur. — N'importe ! nous te trouverons une autre pénitence. Nous t'imposerons d'être immobile sur ta chaise^ immobile comme ton livre sur la table pendant dix minutes. — Quelle cruauté, monsieur ! — Préfères-tu compter vingt ' à rebours, comme ceci : vingt, dix-neuf, dix-huit, etc. Ou bien veux-tu faire le tour de la chambre à cloche-pied. — Comment, monsieur ? — A cloche-pied^ sur une jambe. — Oui, je veux bien courir à cloche-pied pour racheter mon Hvre. — Eh bien ! Va, cher ami, plie le genou gauche, lève le pied gauche, et cours sur ton pied droit.
J'ai plié mon genou, j'ai levé mon pied, je cours, monsieur. — Prends garde de ne pas toucher le plancher du pied gauche. — J'ai fini et je reprends mon livre.
Mes enfants, vous apprendrez par cœur pour demain, jeudi, la première moitié de la fable suivante.
DIEU IVIE YOIT.
Dieu voit tout, dit souvent mon père ;
Dieu me Voit donc, oh quel bonheur !
Dieu me voit auprès de ma mère,
Ou loin de son œil protecteur ;
Dieu me voit quand le jour m'éclaire
Et que le ciel est azuré ; Dieu me voit la nuit, solitaire,
Et je sens mon cœur rassuré ; Dieu me voit soumis et facile,
Son regard double mon plaisir ; Dieu me voit encore, indocile,
Et me donne le repentir ; Dieu me voit partout et sans cesse ;
Je m'en souviendrai chaque jour Pour tâcher de croître en sagesse,
Et de mériter son amour.