‹ Causeries avec les enfantsChapitre 19 sur 20 · LE COCHON, LA CHEVRE ET LE MOUTON · texte numérisé non relu

LE COCHON, LA CHEVRE ET LE MOUTON

Voici une fable du prince des fabulistes. — Une fable de La Fontaine, monsieur ? — Oui, George, connais-tu La Fontaine ? — Ma sœur le lit tous les jours : elle m'a raconté Le Loup et l'Agneau, Le Corbeau et le Renard, La Cigale et la Fourmi, La Grenouille et le Boeuf. — Sais-tu la fable Le Cochon, la Chèvre et le Mouton ? — Non. — Ecoute: je la lis.

Une Chèvre, un Mouton, avec un Cochon gras, Montés sur même char, s'en allaient à la foire.

Leur divertissement ne les y portait pas ;

On s'en allait les vendre, à ce que dit l'histoire :

Le charton n'avait pas dessein De les mener voir Tabarin.

Dom Pourceau criait en chemin Comme s'il avait eu cent bouchers à ses trousses :

C'était une clameur à rendre les gens sourds. Les autres animaux, créatures plus douces,

Bonnes gens, s'étonnaient qu'i^ criât au secours ;

Ils ne voyaient nul mal à craindre.

Le charton dit au Porc : '' Q'as-tu tant à te plaindre ?

Tu nous étourdis tous : que ne te tiens-tu coi ? Ces deux personnes-ci, plus honnêtes que toi,

Devraient t'ap prendre à vivre, ou du moins à te taire: Regarde ce Mouton ; a-t-il dit un seul mot ? n est sage. — Il est un sot.

Repartit le Cochon : s'il savait son affaire,. Il crierait, comme moi, du haut de son gosier ; Et cette autre personne honnête Crierait tout du haut de sa tête.

Ils pensent qu'on les veut seulement décharger, La Chèvre de son lait, le Mouton de sa laine : Je ne sais pas s'ils ont raison ;

Mais quant à moi, qui ne suis bon Qu'à manger, ma mort est certaine, Adieu mon toit et ma maison."

Dom Pourceau raisonnait en subtil personnage : Mais que lui servait-il ? Quand le mal est certain,^

La plainte ni la peur ne changent le destin ; Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.

Je VOUS pose des questions^ chers amis. Combien d'animaux y avait-il sur le char ? —

Où allaient-ils? — Allaient-ils à la foire pour s'amuser ? . — Pourquoi donc allaient-ils à la foire ? — Les trois animaux avaient-ils demandé au fermier la faveur d'aller à la foire ? — Qui conduisait le char ?

Le Cochon^ Dom Pourceau^ garda-t-il le silence en allant à la foire ? — Criait-il fort ? — Si tu avais été près du char, n'eusses-tu pas mis tes mains sur tes oreilles, George ? — La Chèvre criait-elle comme Dom Pourceau ? — Et le Mouton ? — Pourquoi le Mouton et la Chèvre sontils tranquilles sur le char ? — Savent-ils oii on les conduit ?

Le charton approuva-t-il la manière de faire de Dom Pourceau ? — Que lui dit-il ? — Ne faitil pas l'éloge du Mouton ? — Le charton et le Cochon sont-ils du même avis sur la sagesse du Mouton ? — Quelle est ton opinion, George ? — Juges-tu le Mouton comme Dom Pourceau ou comme le charton ?

Je partage l'opinion de Dom Pourceau, monsieur. Je crois que la chèvre et le Mouton sont sots de ne pas protester. — Connaissent-ils le sort qui les attend à la foire ? — Ils doivent savoir, monsieur, que le fermier ne les a pas mis sur le char pour faire une promenade. — Comment le sauraient-ils ? — N'ont-ils pas vu leurs frères et leurs sœurs partir comme cela

sur le char ? — Si. — Eh bîen^ ils ne les ont jamais vus revenir. Par conséquent, s'ils ne sont pas stupides, ils doivent comprendre quel sort les attend à la foire. — Oh ! mon petit GeorgC;, comme Dom Pourceau serait heureux, s'il savait que tu es son avocat, et comme les deux autres bêtes seraient malheureuses si elles t'entendaient plaider. Cependant réfléchis, George. Es-tu bien sûr qu'on va tuer le Mouton ? ne peut-on pas le vendre à un nouveau maître ? s'il vit, ne rendra-t-il plus aucun service à son possesseur? — Si, monsieur, il donnera sa laine. — Et que penses-tu de la Chèvre? — On va peutêtre la vendre aussi, parce qu'elle peut donner du lait à son maître. — Et le Pourceau ? — Il est gros ; il doit mourir. — Eh bien, George ? — Maintenant je change d'opinion. — Quelle est ta nouvelle opinion? — Je crois que le Pourceau a raison de crier, et que les deux autres ont raison de ne pas crier. — A la bonne heure, ami, les trois animaux seront contents de toi. Cependant tu n'es pas d'accord avec La Fontaine. — J'espère que si, monsieur. — Lis la morale de la fable, mon garçon, et tu verras que le poëte condamne Dom Porceau.

Dom Porceau devait mourir, mes enfants. Il fut malheureux de l'apprendre, car il aimait la vie. Mais que pouvait-il faire contre ce malheur

inévitable. La plainte^ la peur, les cris ne devaient pas le sauver. Ne valait-il pas mieux qu'il imitât la conduite du Mouton, et de la Chèvre ? — Si, si, monsieur^

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