LES OREILLES— LES ÉCOUTEURS
Nous EToas deux oreilles, une de chaque côte de la lëte. L'oreille est l'organe de l'oule.
Entendez- vous ? — Ouij j'entends, — C'est un grand I bonheur d'entendre. Le sourd ■ n'entend pas, il i est misérable. Le vieillard entend-il ?
— Oui, plus ou moins : il y a des vieillards qui sont presque sourds. H y en a qui sont tout-à-fail sourds.
Yoîlà un chien sur ce tableau. Voyez-vous ses oreilles ? Entend-il aussi bien que l'homme ? — 11 entend mieux que l'homme. — B a l'ouïe extrêmement fine. Pouvez-voua agiter les oreilles? — Non. — Le chien les agite, et quand il écoute, il les dresse. Le cheval aussi. ... Ne vous appuyez pas comme cela, mon ami, la main sur l'oreille. Pourquoi bouchez-vous une de vos oreilles? Voyez monsieur, il m'écoute des deux oreilles pour comprendre mieux ce que je dis.
Les livres s'ad ressent-! Is à votre oreille? — Non. — Eh bien ! ne vous adressez pas à eux non plus. Quand votre oreille sera française, à la bonne heure I Vous ouvrirez les livres alors pour mettre beaucoup de mots daus votre vocabulaire, et de la variété, de la richesse dans votre conversation, et aussi pour mettre des connaissances, des
idées dans votre tète. — OuvriroDS-nous la grammaire, monsieur? — Pourquoi non? Quand le moment sera venu, nous l'étudierons profondément — La grammaire est-elle bête ? — Oh ! que non. £lle nous inspire la plus grande admiration, quand nous la comprenons. — Faut-il commencer ou finir par la grammaire ? — Vous voyez bien que nous ne commençons pas par la grammaire, et cependant vous me comprenez. Commencez par former votre oreille en écoutant, et votre langue en parlant. — Et puis que ferons-nous ? — Vous ouvrirez les livres des grands écrivains. — Les comprendrons-nous ? — Sans doute ; quand vous comprendrez mes paroles, quand vous parlerez un peu, nous prendrons un livre, et vous le comprendrez. — Et après, que ferons-nous? — Vous êtes bien curieuse aujourd'hui, madame.
Votre voisin n'est-il pas curieux? On dit que les fenunes sont plus curieuses que les honmies. Est-ce vrai ? — Je ne le crois pas du tout. Je connais des hommes très-curieux. — Je n'en doute pas, madame. Connaissezvous le duc de Saint-Simon? — Oui, j'ai lu ses fameux Mémoires en anglais. J'espère les lire un jour en français. — Il est curieux, n'est-ce pas? — Oui, plus curieux qu'aucune femme. — La curiosité est-elle un défaut ? — Pas toujours, c'est souvent une qualité. — Oui, cela dépend de l'objet II y a curiosité et curiosité, comme on dit Mais pourquoi ne parlons-nous pas de l'oreille ?
Entendons-nous aussi bien de l'oreille gauche que de l'oreillQ droite? — Généralement oui. — Il n'y a pas de différence entre les deilx oreilles. L'une est aussi bonne que l'autre. Cependant la main droite n'est-elle pas plus forte que la main gauche ? — C'est une tout autre affaire. Nous exerçons la main droite plus que l'autre, mais nous
exerçons les deux oreilles également. — Avez-vous lu Molière, monsieur ? — Un peu, en traduction. — Il y a dans une comédie de Molière un personnage qui dit à son interlocuteur : " Passez de l'autre côté, car cette oreille-ci est destinée pour les langues étrangères ; l'autre est pour la langue maternelle." Je suppose, mon ami, que vous ne ressemblez pas à cet original. Ne bouchez donc plus votre oreille droite, ni la gauche non plus. Le français les réclame toutes deux.
Voilà la partie externe de l'oreille: c'est le pavillon; voilà le trou, voilà le bout de Toreille. Aimez-vous les petites oreilles, les trouvez-vous jolies ? — Je les préfère beaucoup aux oreilles d'âne. — Oh! celles-là sont laides: personne ne les trouve belles. Je soupçonne l'âne de ne pas écouter, quand on lui parle. Il fait la sourde oreille, c'est-à-dire il ne veut pas écouter. Il est obstiné, têtu, indocile, et aussi stupide, dit-on. C'est sa réputation.
Suffit-il d'entendre pour comprendre ? — Non. — Que Êiut-il de plus ? — Il faut écouter. — Ah ! voilà. Ce n'est pas tout d'entendre, il faut écouter. C'est une grande qualité que de savoir écouter. Combien peu d'homme? savent écouter ! Pour un orateur, un bon écouteur est un trésor. Méré dit : " Les bons écouteurs font les bons parleurs." Comprenez -vous cela? — Oui, je comprends les mots, mais je ne saisis pas bien la pensée. — Ce n'est pas difficile. Voyons. Quand vous parlez, si votre auditeur est distrait, s'il n'écoute pas, n'êtes-vous pas distrait vousmême par sa distraction et découragé ? — Oh ! oui, monsieur. — Pouvez-vous être éloquent alors, n'êtes-vous pas froid et sans inspiration ? — Si. — Quand M. Thiers parle à la tribune française, un silence religieux règne dans la chambre ; il a sept cents écouteurs qui l'inspirent; il a
toutes les oreilles pour ea parole. Mais quelle parole I quelle clarté ! quelle lumière il jette sur toute question politique, financière, économique, n'importe !
Lisez-vous quelquefois la feuille nommée " The Nation ? "
— Oui, toutes les semaines. — Vous faites bien. C*est la grande feuille américaine. — Ne se trompe-t-elle jamais ? — Si feit, monsieur; Dieu seul est infaillible. — Avez-vous lo un article dans cette publication hebdomadaire, qui prétend que le français n'a pas de mot qui corresponde au terme anglais listener ? — Oui, je ne l'ai pas oublié. — Avez-vous cru cela ? — Sans doute. — Le croyez- vous encore ? — Je ne le crois plus du tout. — J'en suis bien aise. Car un mot n'est pas peu de chose, et celui d'écouteur est plein de signification, n'est-ce pas ? — Oui, oui, monsieur ? — Du reste, voyez les conséquences. Les bons écouteurs font les bons parleurs, n'est-ce pas ? — Oui, c'est la pensée de Méré. — Pas d'écouteurs, pas de parleurs: n'est-ce pas une conséquence de cette pensée ? — C'est clair. — Donc s'il n'y a pas d'écouteurs en France, il n'y a pas de parleurs, du moins pas de bons parleurs, pas de grands orateurs. La conclusion est-elle juste ? — Oui. — Bossuet, Bourdaloue, Mirabeau, Berryer, M. Guizot, M. Thiers, et cent autres, sont comme des faits qui protestent. Les fiûts n'ont jamais tort. Une nation qui parle bien, une nation éloquente, a toujours des écouteurs, de bons écouteurs ; c'est une part de son inspiration.
Y a-tril beaucoup de préjugés dans le monde, madame ?
— Helas I oui. — Les Français sont-ils légers ? — C'est l'opinion générale en Angleterre. — Oui, et les Anglais l'ont importée en Amérique. C'est le contraire qui est vrai, mesdames.
H est onze heures, nous devons nous séparer. Je n'ai
pas le temps de discuter ce misérable préjugé. Quand vous serez chez vous, prenez Aurora Leigh et lisez le 6* chant, si je ne me trompe. Cest le chant qui commence ainsi :
'* The Ënglish hâve a soomful insular waj Of calling the French light. The levitj Is in the judgment only, which jet stands ; For say a foolish thing but ofb enough And" . . .
Adieu, mesdames.
Questious» — Où sont les oreilles ? — Quel est Torgane de Foule ? — Est-il plus triste de ne pas entendre que de ne pas voir ? — Comment appelle-t-on l'homme qui n'entend pas ? — Ne le plaignez-vous pas ? — Est-ce que le sourd peut parler ? — Entendez-vous ? — Entendez-vous la nuit, quand vous dormez ? — N'entendez-vous pas, pendant le sommeil, quand on frappe fortement sur votre porte ? — Etes-vous complètement sourd la nuit ? — Est-ce que l'âge affaiblit, ou fortifie l'organe de l'ouïe ? — Le vieillard n'a-t-il pas l'oreille dure ? — Est-ce que le chien a l'oreille dure ou fine ? — L'a-t-il plus fine ou moins fine que l'homme ?
Suffit-il d'entendre pour comprendre? ne £siut-il pas écouter? — Quand vous bouchez vos oreilles, entendezvous? — Est-il bon d'écouter? — Est-il beau d'écouter aux portes ? — Est-ce une bonne ou une mauvaise curiosité ?
Apprend-on une langue par les yeux ou par les oreilles ? — Est-ce par les yeux que les enfants apprennent la langue de leur mère ? — Les livres s'adressent-ils aux yeux ou aux oreilles ? — Faut-il lire les livres ou écouter la parole humaine pour apprendre à parler ?
Aimez-vous la grammaire ? — Est-ce que Tétude de la grammaire est facile? — Les enfants comprennent-ils la grammaire? — Petit ami, comprenez-yous la grammaire anglaise ? — Quand on étudie la grammaire, faut-il l'étudier avec la mémoire ou avec le jugement ? — Est-ce qu'un perroquet peut apprendre à réciter une règle de grammaire? — Peut-il arriver à la comprendre? — De ces deux travaux, réciter la grammaire et comprendre la grammaire, lequel est le travail d'homme, et lequel est le travail de perroquet ? — Le perroquet est-il curieux ? — Et la femme ? — Et l'homme ? — Lequel est le plus curieux des trois ? — Lequel est le moins curieux des trois ? — Est-ce que cette question est facile à décider ? — Ne pensez-vous pas que le perroquet n'est pas moins curieux que la fenune ?
— Et le duc de Saint-Simon ? — Est-il mauvais d'être curieux ?
Expliquez pourquoi on entend aussi bien d'une oreille que de l'autre ? — Entend-on aussi bien d'une oreille que des deux oreilles ? — Avez- vous une oreille pour le français et une pour l'anglais ?
Qui est Molière ? — Qui est monsieur Thiers ? — Lequel est le plus grand des deux ? — Est-ce que la feuille " The Nation " est infaillible ? — Est-ce un journal proprement dit, ou une feuille hebdomadaire ?
Quelle heure est-il ? Est-ce que votre montre est bonne ?
— Va-t-elle ? — N'avance-t-elle pas ? — Que faites- vous quand elle retarde ?
CAUSËBIES AVEC H£S ÉLEVÉS.