‹ Causeries avec mes élèves (volume 2)Chapitre 9 sur 51 · AUJOURD'HUI, HIER, ET DEMAIN · texte numérisé non relu

AUJOURD'HUI, HIER, ET DEMAIN

AcJOCRD'HCt, hier, et demain ne sont pas des parties du corps, mais des parties du temps. Je ne puis pas toujours parler au présent, mesdames. Nous avons en français comme en anglais, pour votre tourment, j'en suis sûr, des temps passés, et des temps fulurs. Vous voyez que j'ai besoin de faire une leçon avec vous sur aujourd'hui, hier, et demain. Car aujourd'hui, c'est le présent, hier c'est le passé, et demain c'est l'avenir. Noua avons aujourd'hui, nous avons eu hier,* nons aurons demain, s'il plaît à Dieu. Dieu, le voilà! je lève ma main et mon bras directement au-dessus de ma tête et je vous montre Dieu avec l'index. Vous ne le voyez pas, je le stùs bien, il est invisible; mais vous comprenez. Prenons garde de ne pas taire une digression. Il y a tant de choses k dire sur Dieu. Nous en parlerons un autre jour. Tenez, Toilà que je m'exprime déjà au futur, sans y penser. Aujourd'hui nous appartient, madame. Frofîtez-en, mon petit ami, et vous tous, et vous toutes, pour apprendre le français, pour augmenter vos* connaissances, et développer

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votre intelligence. Le temps passé ne revient pas. Hier est ce passé. L'avez-vous bien employé? Je n'en doute pas, et je vous en félicite. Hier vous a appartenu, il ne vous appartient plus. Le temps Ta emporté dans sa course rapide. Il ne peut plus revenir; il ne reviendra pas. Il est semblable k Teau de la rivière qui coule toujours et sans cesse vers Tocéan ; là elle se perd et se confond dans une sorte d'immensité. Voilà une mélancolique image de notre vie, charmante petite fille. KUe est si fugitive ! Pour vous, elle est toute dans l'avenir ; pour votre mère, elle est à moitié dans le passé ; et pour votre grand-père, qui a quatre-vingts ans, le temps a presque tout emporté. Ne soyez pas triste, petite, il reste à votre cher grand-papa la paix, la sérénité des jours de la fin, et puis l'espérance et l'éternité. L'homme est immortel, n'est-ce pas ? — Que signifie le mot jin^ monsieur ? — Regardez cette page de papier qui est sur ma table. Voilà la fin de la page : c'est le contraire de commencement.

Maintenant, mesdames, il faut vous efforcer de deviner an peu. On devine quand on doute, quand on est dans l'incertitude. Mais devinez juste. Vous avez déjà un petit vocabulaire, n'est-ce pas vrai ? et surtout votre oreille commence à s'habituer aux sons de la langue. Cela n'est pas peu de chose, car vous retrouvez ainsi mille mots qui sont à la fois dans l'anglais et dans le français. Courage donc ! et laissez-moi vous parler et vous inter* roger un peu plus librement ; permettez-moi d'employer les futurs et les passés. Je parlerai lentement, et je réglerai mon pas sur le vôtre. Voyez-vous bien que vous comprenez les formes nouvelles, et les mots nouveaux. Vous ne m'interrompez pas. Vous devinez parlerai au

futur, parce que vous connaissez parle an présent, et tous comprenez le mot lentement par le ton de ma voix, et par mon geste. *

L'homme connaît-il le présent, mademoiselle ? — Oui, il le connaît. — Connaît-il le passé ? — Il le connaît en partie.

— C'est bien : il connaît le passé qu'il a vu, qu'il a étudié dans l'histoire, le passé qu'on lui a raconté. L'histoire est-elle utile à connaître? Oui, c'est une leçon pour nous, un enseignement ; c'est le tableau de l'expérience faite par nos pères. Connaissez-vous l'avenir, mademoiselle? — Non, certainement — Est-ce un malheur, ou un bonheur que cette ignorance de l'avenir ? — Je pense que c'est un bonheur. — Vous avez raison ; la connaissance de l'avenir n'est pas bonne pour l'homme. Qui connaît l'avenir? Dieu, et Dieu seul. C'est son domaine et son secret Dieu est maître de l'avenir, il en dispose souverainement. Vous savez le proverbe : L'homme propose, et Dieu dispose. Que nous sommes peu de chose en regard de Dieu !

Le temps est-il agréable aujourd'hui ? — Oui, trés-agréable. — A-t-il été agréable hier? — Non, monsieur, au contraire. — Sera-t-il beau demain ? — Ah I voilà l'avenir ; je ne sais pas, je l'espère. — Bien. Vraiment, pour demain nous ne pouvons avoir que des espérances, nous faisons des conjectures. Nous conjecturons plus ou moins bien, voilà le bout de notre science dans les questions d'avenir.

Mais parlons encore du temps. Quel temps fait-il aujourd'hui ? — Il fait bon et beau. — Quel temps faisaitil hier soir ? Vous comprenez ; le soir est la fin de la journée, comme le mcUin en est le commencement Voyons donc. Quel temps faisait-il quand vous avez été au concert ?

— Il ne faisait pas beau. — Il s'en faut bien ! mademoiselle,

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car il pleuvait, et il faisait trës-firold. Il Êdsait mauvus Mauvaiê est le contraire de bon et de beau, quand on parle du temps. Faisait-il mauvais avant-hier? — Au contraire. —'H fitisait un temps superbe. Le del était tout bleu, le soleil était au ciel, il ne fidsait ni trop chaud ni trop froid, et un doux zéphyr rafraîchissait l'air. Quel temps fera-t-il demain ? -^ Dieu le sait — Et l'homme de Washington, le prophète ne le sait-il pas? — Non, monsieur, il ne prédit pas toujours vrai ; il est dans l'erreur quelquefois. — Oui, ses conjectures sont souvent justes, ^

mais il se trompe au moins une fois sur quatre, n'est-ce pas? — Oui. — Adieu, mesdames !

Questions, — Aujourd'hui et hier sont-ils des parties du temps ? — Y a-t-il des temps en français ? — Nommez les trois temps. — Aujourd'hui représente-t-il le passé, le présent, ou l'avenir ? — Et hier ? — Et demain ? -^ Sommesnous en possession du moment présent ? — Nous appartientil ? — Et le moment passé ? — Le futur nous appartient-il ? — A qui appartient-il ? — Montrez Dieu. — Le voyezvous ? — Existe-t-il aujourd'hui ? — Existait-il hier ? — Existera-t-il demain et toujours? — Quand Dieu a-t-îl commencé? — Avons-nous commencé? — Dieu est-il visi-

ble ou invisible ? — Etes-vous invisible aussi, D^adame ? — Voyez-vous la petite tille ? — L'avez-vous vue hier ? — La verrez-vous demain? — Etes-vous contente de voir la petite fille ?

Désirez-vous parler de Dieu? — N'y a-t-il rien à dire sur Dieu ? — Quand parlerons-nous de Dieu ?

Avez-vous un vocabulaire français dans votre tête, petite fille ? — Est-il gros ou petit ? — Est-il plus gros que votre vocabulaire anglais ? — Sera-til plus gros demain

qu'aujourd'hui? — Con naissez- tous le présent, le passé et l'avenir ? — Désii'ez-voua conuaitre l'avenir, mademoiselle F — Qui connut l'avenir? — L'homme Miit-il tout? — £t 0ieu ? — Dieu îgnore-t-il quelque chose ? — Et voua, mon ami? — Que disait Socrate? Disait-il qu'il savait tout, ou bien disùt-il qu'il ne savait rien ?

LE CORBEAU El

Je vais voua lire une feble di parlerons de lui un jour ; j'espè pour vous le faire admirer et deux personnages devant noui renard. Les voilà.

Le corbeau est-il un quadri

— Et le renard? — Ont-ils des — 11 &iut des ailes pour voler.

sans ailes. Voler a deux signi:

le renard dérobe ce qui ne lai a c'est un voleur. Avez- vous peur

— Oui. — Avez-voua peur du r ont-elles peur de lui ? — Et le i

Mattre corbean, sur un arbre p<'r Tenait en ion bec un fynmage.

Maître renard, par l'odeur alléché Lui tint à peu prËs ce langage :

H6 1 bonjour, monsieur du corbeau.

Que TOUS êtes joli, que tous me semblez beau !

Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à Yotre plumage, Vous êtes le pliënix des hôtes de ces bois.

A ces mots le corbeau ne se sent pas de joie ;

Et, pour montrer sa belle Toix, Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. Le renard s'en saisit, et dit : Mon bon monsieur.

Apprenez que tout flatteur

Vit aux dépens de celui qui l'écoute :

Cette leçon vaut bieu un fromage, sans doute.

Le corbeau, honteux et confus, Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Qu'est-ce qu'un fromage, monsieur ? — Voilà la vache : elle donne du lait. Avec le lait, on fait du beurre et du fromage. — Nous comprenons. Que signifie cUléchéf — C'est un synonyme de attiré. Le renard est attiré vers le corbeau et son fromage par l'odeur. Aimez-vous l'odeur du fromage, madame ? êtes-vous alléchée par cette odeur ? y a-t-il des odeurs que vous préférez ? — Le corbeau est-il noble, est-ce un gentilhomme ? — H s'en faut de beaucoup, mais le renard flatte, il l'appelle monsieur du corbeau. — Que signifie mentir f — C'est parler contre sa pensée, dire le contraire de la vérité avec intention de tromper. — Nous ne comprenons pas, ne se sent pas de joie. — Il est transporté de joie ; la joie le met hors de luimême ; elle lui fait perdre la tête ; il ne sait plus ce qu'il fait, tant il est joyeux.

Laissez-moi vous interroger à mon tour.

Où est le corbeau? — A-t-il quelque chose dans son bec ^ — Quoi ? — Où est le renai-d ? — Pourquoi vient-t-il sous l'arbre? — Est-il facile pour lui de prendre le fro-

mage ? — Et de prendre le corbeau ? — Que préférerait-il, Toiseau ou le fromage ? — Pourquoi ne se saisit-il pas du corbeau ? — Quel moyen imagine-t-il pour avoir le fromage ?

— Le corbeau est-il sensible à la flatterie ? — Et les hommes ? — Et les rois ? — Et les femmes ? — Le . renard connaît-il le cœur des corbeaux ? — Que dit-il ? — Le corbeau est-il vraiment joli ? — Le renard le pense-t-il ? — Pourquoi dit- il ce qu'il ne pense pas ? — Ment-il ? — N'a-t-il pas dit sans mentir ! — N'est-ce pas l'habitude du menteur de dire avant de parler : je ne ments pas ? — Vous fiez-vous à celui qui dit sans mentir, ou je jure que je dis la vérité f — Pourquoi le menteur dit-il qu'il ne ment jamais, pourquoi jure-t-il ? — Le renard ne connaît-il pas le ramage du corbeau? — Pourquoi veut-il le faire chanter, ou plutôt crier ? — Le corbeau est-il sensible aux fiatteries?

— Est-il dupe ? — Ne sommes-nous jamais dupes ? — Aimez-vous les flatteurs ? — Avez-vous pitié du corbeau ?

— Et des hommes ses frères ? — N'en rit-on pas souvent ?

— Et quand on est dupe soi-même, rit-on ? — Est-on honteux et confus ? — Le renard a-t-il le fromage ? — Dit-il merci au corbeau? — Le flatteur dit-il merci à ses dupes ?

— Quelle est la morale de cette fable ? — Que préférezvous, mon ami, un fromage ou la bonne leçon que nous donne La Fontaine? — Le corbeau profitera-t-il de la leçon du renard ? — Les hommes profitent-ils de celle du poëte ? — Arrivera-t-il un jour où il n'y aura plus ni flatteurs ni dupes ? — Pourquoi non ? — Est-il facile de cor* riger les corbeaux de leur vanité ? — Et les hommes ? — Le duc de La Rochefoucauld dit : ^ L'amour-propre est le plus grand de tous les flatteurs." Est-ce vrai ?

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