‹ Causeries avec mes élèves (volume 2)Chapitre 46 sur 51 · LE ROSSIGNOL ET L'ALOUETTE · texte numérisé non relu

LE ROSSIGNOL ET L'ALOUETTE

Pourquoi ne nous doDoez-Tous pas le rossignol, monsieur? — Je ne suis pas capable d'en parler dignement. Pour chanter Acliille il faut Homère. — Est-ce un sujet épique ? — Oui, le rossignol, c'est l'épopée. — H est artiste, n'est-ce pas? — C'est le seul artiste dans le peuple ailé, dit Michelet, le seul créateur.

Chante-t-il le j»ur? — Il préfère la nuit et le silence. "Il a la mélodie nociurne. ... En pleine ténèbres, il voit dans son âme et dans l'amour, par moments au-delà de l'amour individuel, dans l'océan de l'amour infini."

Est-ce vrai, monsieur ? — Oui, mademoiselle. — C'est de la poésie. — Voilà pourquoi c'est vrai : sans poésie on n'entend rien h. la langue du rossignol et de la nature. — Crojez-vons qu'il célèbre l'infini, qu'il monte jusqu'à Dieu ? — J'en suis cerlun, je l'ai entendu chanter Dieu. — Parlez-en, monsieur. — Je n'ose pas, vous dis-je. Ouvrez le livre de L'Oiseau, à la page 243, et lisez ce soir le chapitre du rossignol. — Avez-vous souvent entendu le chant du rossignol? — J'ai eu mille fois ce bonheur.

Quand vous irez en France, sortez de la ville, un beau soir de mw, vers six ou sept heures, et suivea cette foule

heureuse qui s'avance lentement le long du petit bois. Promeneurs et promeneuses sont sous le charme du crépuscule. Le jour s'en va, la nuit va venir; les étoiles se lèveront tantôt Bras dessus, bras dessous on oublie les tracas de la journée, et l'on cause doucement d'un plaisir passé ou d'une riante espérance. Paul parle de son amie Fadette, Louise pense à son fiancé. La petite fille montre à sa mère la blanche marguerite qu'elle a éveillée, pendant que les enÊints courent autour des couples en poussant souvent leurs petits cris argentins : c'est une grenouille qui saute ou un caillou qui brille. La nature est presque sUencieuse ; les oiseaux vont se coucher. Vous entendez encore ça et là une petite chanson faible et timide : c'est un dernier salut de la fistuvette ou du rouge-gorge à la lumière qui s'en va. A demi-voix le zéphyr dit son amour à la jeune feuille du hêtre, et le ruisselet qui passe près de vos pie<ls, madame, crie en s'en allant, bon soir, bonne nuit, à la branche du saule. L'heure est solennelle, et sans le savoir vous pressez doucement le bras de votre ami. . . Tout-à-coup une note puissante et frémissante est lancée dans les airs ! jamais trompette guerrière ne retentit ainsi dans les âmes. Tous les cœurs battent le long du bois, tous les pas se sont arrêtés, les petites têtes blondes ne courent plus et regardent à la cime des arbres, toutes les figures sont tournées vers la voix céleste, le zéphyr suspend sa causerie, et les oiseaux eux-mêmes ne troubleront pas le concert. Ils écoutent aussi, &scinés comme vous, madame, et comme toute la nature. . . • Les petits oiseaux écoutent-ils ? — J'en suis convaincu, car pas un n'achève la dernière chanson qu'il avait commencée, et le silence est religieux parmi eux comme parmi nous. Aucun bruit dans le del ni sur la terre ne trouble le chant du rossignol.

— Que dit-il, monsieur? — Il chante la victoire, le triomphe ; car nous sommes au milieu de mai, et son nid et ses amours ne sont pas loin de luL Le voilà sur sa branche, visiblement inspiré, créant son hymne, ému et agité, et s*arrêtant un moment après chaque couplet, comme pour écouter la réponse de Dieu, ou celle de sa bienaimée.

Voilà vingt jours qu'il a touché le cœur de son amante : elle Ta trouvé le plus beau, le plus sublime des rossignols. Elle est à lui ! il est aimé, le seul aimé et pour toujours : qui mesurera jamais les joies d'un tel époux ! Toute la forêt retentit des transports de sa lune de miel, et dans son enthousiasme, le poëte ailé monte jusqu'à Tinfîni ... et elle, elle tressaille sur son nid en l'écoutant, et rêve aux jeunes rossignols qu'elle couve, car ils seront inspirés par le chant sublime, et eux aussi seront les rois de l'harmonie et les chantres de Dieu. C'est ainsi qu'à la vue d'Hector, présentant son fils à Jupiter, Andromaque souriait à la future grandeur d'Astyanax.

Ghante-t-il toute la nuit ? — Oui, mademoiselle, et quand vient l'aurore il persiste encore quelque temps dans son enthousiasme et son délire; il ne peut cesser d*adorer, semblant dire comme Juliette : '^ Non, ce n'est pas l'aube encore ! "

Chante-t-il en avril? — Oui, mais c'est une autre note, c'est le chant du combat. Sa dame n'est pas présente encore ; il n'a devant lui qu'un rival. Il livre un combat homérique. Et quand il a vaincu, après le départ du rival, elle est là, et il faut la conquérir ; il fait sa déclaration d'amour. Ecoutez Michelet sur ce beau chant des premiers jours de mai.

'^ Il se montre à elle, il se révèle ; il apparaît grand et

sublime. . • • Je ne l'ai jamais entendu dans oo moment solennel sans croire que non seulement il devait la toucher au cœur, mais qu*il pouvait la transformer, Tennoblir, et rélever, lui transmettre un haut idéal, mettre en elle le rêve enchanté d'un sublime rossignol qui naîtra de leurs amours."

Préférez-vous le rossignol à l'alouette, monsieur? — C'est autre chose : il est l'oiseau des nuits, elle est la fille du soleil ; il est l'Homère des bois, elle chante les deux, elle est lyrique. — Kst-ce Pindare ? — Il célébrait les héros, elle célèbre Jéhovah. Si le rossignol est le roi de l'harmonie, elle en est la reine, et sublime presque autant que lui. — N'est-elle pas jalouse du rossignol? — Oh! madame, Tenvie n'entre pas dans les belles âmes ; et du reste, elle ne l'a jamais entendu. — Comment ? — Elle ne connaît ni les bois, ni les bosquets ; elle vit aux champs et ne pose son pied que sur la terre ; elle ignore même nos maisons et le voisinage de l'homme. — Ou est son nid? — Elle le fait à terre, dans les blés. Ses entants en naissant ne voient que la verdure qui se balance sur leur petites têtes, et l'azur au haut du ciel. — Et elle chante au soleil ?

— Oui, elle monte vers lui en délirant dans ses cantiques.

— Vous l'avez entendue? — Et je l'ai vue mille fois, car ici il faut voir et entendre, c*est un spectacle et un concert

— Chante-t-elle beaucoup ? — Sans cesse depuis avril jusqu'à août, elle remplit nos champs de poésie. A l'heure où le rossignol va bientôt se taire dans le bosquet, elle s'éveille et s'élance vers Dieu, et chante jusqu'au coucher de son astre adoré. En plein champ, à toutes les heures du jour, elle nous donne ses concerts.

Regardez ! en voilà une qui sort vivement des blés, d'un vol oblique, avec un petit cri, comme pour essayer son

instrnment ; en un clin d'oeil elle est à vingt pieds du sol, et elle commence à monter tout droit au-dessus de votre tête avec un mouvement circulaire d'une grâce infinie, et elle chante. . . . Quel ^ chant ! Tair est tout plein de musique, et elle monte, monte, et sa voix monte autant que ses ailes, doucement, mais sans cesse; ce n'est déjà plus qu'un point noir sur l'azur ; puis plus rien ; elle est dans le ciel, et de là son concert descend dans votre oreille, comme une musique des anges autour du trône de Dieu. Ecoutez bien. , . . ^ Hosanna ! dit-elle, Ho^anua ! salut et gloire à Jehovah ! Hosanna ! salut !

Tout l'univers est plein de sa magnificence; ^ ^

Il donne aux champs leur aimable ; verdure.

Il fait naître et mûrir les fruits.

Il leur dispense avec mesure

Et la chaleur des jours et la fraîcheur des nuits. . . .

Il commande au soleil d'animer la nature,

Et la lumière est un don de ses mains."

Et le hosanna éclatant ne cesse pas de retentir ; tout le chemin qui va de la terre à Dieu est salué de mille hosannas. ... En voilà une qui descend du haut des airs, mêlant sa voix à celle qui chante dans l'azur, tandis qu'une autre, deux, trois autres s'élancent tour à tour, portant aussi au ciel les hymnes de la terre.

Quel spectacle, monsieur ! — Oui, le plus doux que je connaisse. Je n'ai jamais vu vos campagnes silencieuses, avec leurs cieux sans voix qui chantent, je ne les ai jamais vues sans appeler l'alouette. — Comment l'avoir? — Allez la

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chercher en Europe : n'aves-TOUB pas £iîl veuïr le moineau pour défendre vo» arbres (.-ontre les euiiemia qui les àévoruient? Le beuu, la poésie u'est-elle pas uussi utile que l'utile? — Si, monsieur, il faut la poésie pour élever une nation. — Eh bien! vous avez ks plu^ beaux cbamps du monde, et uii ciel resplendissant avec un Boleil supei'be. Votre pays devrait être le pays de l'alouette, ^J'es])ère que nous l'y aurons un jour. — Il n'tst pas possible d'en douter, mademoiselle. Vous avez appelé madame Lucca dans vos villes, vous appellerez l'alouetw daus vos champs.

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