‹ Causeries avec mes élèves (volume 2)Chapitre 47 sur 51 · LA PATRIE.— JEANNE D'ARC · texte numérisé non relu

LA PATRIE.— JEANNE D'ARC

Qu'kst-cë que la patrie? — C'est le pays ou l'on est né. — Quelle fut la pairie de Thémistocle? — La défendit-il à Salamine? Est-ce un héros de l'amour de i? — Et Pélopidas, et les trois cents Sparli moumrent aux Thermopyles ? et Annl- Washington? et Lincoln? et Wellington ?

le d'Arc?

-t-il pas des patries d'adoption ? — Si. — tiiart n'adopta-t-elle pus la France pour ? — Si. — Lisez dans Béranger »es Adieux rie adoptive. En voici une strophe.

"Ailieu, charmant pays de France, Que je dois tsnt cliérir I

Berceau de mon heureuse enfance, Adieu ! te quitter, c'est mourir.

Toi que j'adoptai pour patrie^

Et d'où je crois me voir baunir, Entends les adieux de Mariet

France, et garde son souvenir.

Le vent souffle, on quitte la plage,

Et, peu touche de mes sanglots.

Dieu, pour me rendre à ton rivage.

Dieu n'a point soulevé les flots ! "

Quelle douce harmonie, monsieur, et quel mélancolique adieu ! Lisez-nous encore une .strophe.

La pauvre Maiie a comme un présage de sa fin, une vision de l'échafaud ; elle pressent les alarmes de l'avenir.

** France, du milieu des alarmes, La noble fille des Stuarts, Comme en ce jour qui voit ses larmes.

Vers toi tournera ses regards.

Mais, Dieu ! le vaisseau trop rapide Déjà vogue sous d'autres cieux ; Et la nuit, dans son voile humide, Dérobe tes bords à mes yeux I

Adieu, charmant pays de France,

Que je dois tant chérir I Uerceau de mon heureuse enfance.

Adieu î te quitter, c'est mourir."

Marie Stuart est une figure sympathique, n'est-ce pas ? — Oui, madame, elle fut si malheureuse I

TssÊnBBOapaim

Mais parlons de Thérolne de la patrie, de Jeanne d*Arc, et parlons en tranquillement pendant une demi-heure. La poésie de nos paroles n'a rien à faire ici : avec elle l'art est au-dessous de la réalité. Ce que Groethe a dit de Napoléon est cent fois plus vrai de la Pucelle d'Orléans. — Qu'a-t-il dit? — Un jour son fils s'écria: ^Je voudrais posséder tous les exploits de l'empereur reproduits en tableaux, j'en décorerais un grand salon. — Ce serait très-grandiose, répondit Goethe, et cependant les exploits sont trop grands, les tableaux resteraient au-dessous."

H n*y a que le récit le plus simple et le plus nu qui puisse montrer aux hommes des êtres sublimes comme Jeanne d'Arc. — Vous l'admirez encore plus que Napoléon ? — Sans comparaison ; cette jeune femme est la plus grande gloire de notre humanité. Je vous prie de lire le petit volume de Michelet qui porte son nom ; l'historienpoëte s'est £Btît simple pour nous raconter tant de grandeur. — Ne devons-nous pas lire M. Henri Martin sur la Pucelle? — Vous ferez bien de le lire; c'est une grande, profonde et complète étude. Vous la trouverez au tome VI du grand ouvrage de cet auteur. Lisez aussi, si vous en avez le temps, les belles pages de M. Guizot au tome II de son Histoire de France.

Laissez-moi vous lire une page de Michelet.

"' J'entrai un jour chez un homme qui a beaucoup vécu, beaucoup fait et beaucoup souffert. Il tenait à la main un livre qu'il venait de fermer, et semblait plongé dans un rêve ; je vis, non sans surprise, que ses yeux étaient pleins de larmes. Enfin, revenant à lui-même : ' Elle est donc morte ! dit-il. — Qui ? — La pauvre Jeanne d'Arc*

*' Telle est la force de cette histoire, telle sa tyrannie

rar le cœur, sa puissance pour arracher les larmes ! Bien dite ou mal contée, que le lecteur soit jeune ou vieux, qu'il soit, tant qu'il voudra, affermi par Texpérience, endurci par la vie, elle le fera pleurer. Hommes, n'en rougissez pas, et ne vous cachez pas d*ètre hommes. Ici la cause est belle. Nul deuil récent, nul événement personnel n'a droit d*émouvoir davantage un bon et digne cœur."

Quel âge avait-elle quand elle quitta sa famille pour sauver la France? — Ecoutez encore Michelet et vous saurez sa vie.

^Une enfimt de douze ans, une toute jeune fille, oon fondant la voix de son cœur avec la voix du ciel, conçoit ridée étrange, improbable, absurde, si l'on veut, d'exécuter la chose que les hommes ne peuvent plus &ire, de sauver son pays. Elle couve cette idée pendant six ans sans la confier à personne; elle n'en dit rien même à sa mëre, rien à son confesseur. Sans nul appui de prêtres ou de parents, elle marche tout ce temps seule avec Dieu dans la solitude de son grand dessein. Elle attend qu'elle ait dixhuit ans, et alors, immuable, elle l'exécute malgré les siens, et malgré tout le monde. Elle traverse la France ravagée et déserte, les routes infestées de brigands ; elle s'impose à la cour de Charles VU, se jette dans la guerre; et dans les camps qu'elle n'a jamais vus, dans les combats, rien ne rétonne; elle plonge intrépide au milieu des épées; blessée toujours, découragée jamais, elle rassure les vieux soldats, entraine tout le peuple qui devient soldat avec elle, et personne n'ose plus avoir peur de rien. Tout est sauvé ! La pauvre fille, de la chair pure et sainte, de ce corps délicat et' tendre, a émoussé le fer, brisé l'épée ennemie, couvert de son sein le sein de la France.

ly^ CAUSERIES AVEC MES ÉLÈVES.

La récompensey la void. Livrée en trahison, outragée des barbares, tentée des pharisiens qui essayent en vain de la prendre par ses paroles, elle résiste à tout en oe dernier combat, elle monte au-dessus d'elle-même, éclate en paroles sublimes qui feront pleurer éternellement. . • Abandonnée et de son roi et du peuple qu'elle a sauvés, par le cruel chemin des flammes elle revient dans le sein de Dieu. Elle n'en fonde pas moins sur l'échafaud le droit de la couscience, l'autorité de la voix intérieure.

Nul idéal qu'avait pu se faire l'homme n'a approché de cette très-certaine réalité."

Pourquoi a-t-eUe quitté sa mère ? — Elle nous le dit elle-même : ^^ C'est à cause de la pitié qu'il y avait au royaume de France." Je cite sans cesse l'historien de Jeanne. *^ Touchant secret de femme! Ta pitié fut si grande en elle qu'elle n'eut plus pitié d'elle-même, qu'elle fit ce souverain effort de s'arracher à sa nature ; elle souffrit tant des maux des autres, et fut si tendre, qu'elle en fut intrépide, et brava tous les maux."

La France était bien malheureuse, n'est-ce pas ? — Oui, tout était misère et laideur dans ce 15* siècle, en France, en Angleterre, partout. ^ L'apparition extraordinaire a surgi d'un monde de profonde boue. . . • Guerre sans fin, sans but et sans idée," où des français luttaient avec les anglais contre la patrie de France. ^ Les épidémies ont tué cent mille âmes dans Paris. . . • Les loups y viennent la nuit. • . • Parmi leurs hurlements, les agonisants crient dans les longues nuits d'hiver: *Je meurs de faim ! de froid I' Les enfants aux coins des bornes, sans parents, sans soin, ni secours, couchés sur les ordures, cherchent leur vie dans le fumier."

Oil était Dieu, monsieur ? la pitié était-elle morte ? — '

Elle vivût dans un seul cœur, dans le cœur d'une femme. Le cœur, voilà oe qui suscita Jeanne et en fit un prodige de sublimité. La haine des Romains produisît Annibal, l'ambition conduisit Napoléon : comprenez-vous pourquoi la Pucelle marche avant les héros ? — Oui, sans doute.

Elle avait des visions dans son enfance ? — Oui, mademoiselle ; " elle avait été bercée au son des cloches et nourrie des légendes." Quand elle eut senti la pitié qu'il y avait au royaume de France, elle créa ses idées, sa grande et unique idée, la résolution de son cœur: sauver la France ; et elle appela son idée devant son imagination. Elle apparut ; ce fut une voix, une éblouissante lumière, ou saint Michel, ou sainte Catherine. — Que disait la voix céleste ? — ^ Jeanne, va au secours du roi de France, et tu lui rendras son royaume." Elle tremble, la noble fille, et répond : '^ Messire, je ne suis qu'une pauvre fille ; je ne saurais chevaucher, ni conduire les hommes d'armes." — N'eut-elle pas peur ? — Si, elle pleura ; elle voyait déjà sa destinée tout entière. — C'était son cœur qui parlait. — Oui» son idée, sa pitié qui lui criait : immole-toi, f^s-toi homme et héros, sois plus brave et plus forte que tous les guerriers. . . . Mais elle pleura, car elle était tendre et il lui Êillait quitter sa. mère, sa douce maison, et ses compagnes, et ses champs, et les oiseaux qui mangeaient dans sa main. — Quel courage! — Oui, c'est ici qu'est l'effort sublime, c'est à l'heure de cette résolution que Jeanne donne toute la mesure de son incomparable grandeur. Quitter tout ce qu'elle aime ! Elle, si timide, si douce, si délicate! s'en aller seule parmi les hommes, porter un glaive et commander à des soldats, à des généraux, attaquer et battre les Anglais ! quel combat dans ce cœur ! Dieu seul l'a vu et a pu en mesurer la grandeur. Nous

ne pouYons nous qu'admirer et nous efforcer d'être dignes de la contempler.

Elle alla à Orléans ? — Oui, elle y fit des prodiges, mit la patrie dans le cœur de tous, et transforma les armées, et enivra la nation d'enthousiasme. • • . puis elle fut prise par des français, des Bourguignons. . • • puis livrée anx anglais. . . • puis brûlëe et envoyée dans le sein de Dieu qui la réclamait sans doute. . • • Elle avait dix-aeuf ans. Vous lirez ses grandes actions, ses sublimes vertus, son procès et sa mort dans le livre de Michelet — N'est-^Ue pas la plus grande image de l'humanité ? — C'est ma pensée, madame. Cependant Socrate fut bien grand ! Marc- Aurèle aussi, et Vincent de Paul I Choisissez votre préférence et aimez-les tous ensemble. • • •

Une explication. — Ici je quitte un moment mes élèves pour m'adresser au public. J'ai besoin de lui parler de la granunaire.

Au point où nous sommes arrivés, il n'est pas mauvais, il est utile même d'étudier la grammaire. Je le fais dans mes classes tous les ans au troisième trimestre de l'année. C'est une des parties les plus intéressantes de notre travail et pour mes élèves et pour moi. Je les vois venir en classe malgré les chaleurs de juin avec une persistance qui m'étonne presque et que j'admire. Ils me demandent une leçon de grammaire comme la plus grande des faveurs. On le comprend. Ces chers compagnes et compagnons d'une année de voyage à travers la France et les Français connaissent notre grammaire avant le jour où nous l'ouvrons. Il ne nous reste à examiner que les grandes questions, les points qui sont difficiles même pour les français instruits. C'est dès lors un travail de l'intelligence qui est

plein de sérieuses délices. Nous le faisons du reste d'une &çon originale, et qui n'est pas soupçonnée par les grammaires existantes. Ainsi, nous avons étudié cette année le subjonctif dans un volume de 6. Sand. Cela paraît étrange aux personnes qui ne connaissent que la routine, et qui semblent ignorer que les œuvres des maîtres ont précédé les grammidres, que les grammaires ne viennent qu'après les livres, comme la généralisation vient aptës les Mis particuliers, et que c'est aux livres qu'il &ut sans cesse remonter, puisque c'est la source unique. Il n'y a donc que les grands écrivains qui puissent nous faire saisir cette élégante et incomparable beauté de notre langue. *' Le français, me disait un jour le professeur Hadlej de Yale, cet illustre savant que l'Amérique a perdu récemment, est peut-être la plus belle des langues vivantes, et assurément la plus élégante, grâce à son subjonctifl Nous anglais, nous avons presque entièrement perdu le nôtre, et avec lui les délicates nuances des pensées." Eh bien ! je défie aucun professeur de âdre saisir ces nuances, cet usage si délicat du subjonctif dans les grammaires. Elles ne connaissent rien aux finesses du langage. Il faut apprendre à les sentir, à les goûter et à les aimer, dans les grands maîtres.

Quant à la question du participe, interminable, peu intelligible, et affaire de mémoire dans les grammaires, elle a été réduite à une setde règle, et j'ai vu mes élèves résoudre promptement, au moyen de cette règle unique, une fois profondément examinée et comprise, tous les cas de La Grammaire des Grammaires de GiraultrDuvivier. J'affirme que les élèves qui ont compris cette règle emploient le participe plus correctement sans comparaison que les jeunes gens des ^leilleurs écoles et collèges de Franc». Car là

comme id on ne connaît qne l'abenrde et impuissante méthode des grammoiree. On ne songe pas que l'homme est un être doué d'intelligence, et sans Ëiçon on le tnûte comme uu perroquet

Je donuerai peut-être un jour au public cette portion de mon enseignement. Mes élèves m'en ont pressé souvent cet élé, et je ne puis m'eicuser de ne pas avoir rempli ce devoir qu'en disant que je n'y suis pas entièrement préparé. Tout travail orignal demande de longues éruiiee, des recherches nombreuses, et de sérieuses méditations. Quand mon examen sera terminé, je communiquerai à mes collègues et au public ce couronnement du présent ouvrage.

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