SUR UN MONUMENT ÉGYPTIEN QUI PORTE LE NOM D'ISRAËL
Le doux Mènéphtah, roi d'Egypte, eut grand peur une fois au moins dans sa vie, quand les Libyens envahirent les cantons orientaux du Delta et qu'ils poussèrent leurs avant-gardes jusques au voisinage de Memphis. Il assembla son armée, les milices indigènes, les bataillons nègres et syriens, sa garde de Sliardanes ; il marcha à la rencontre de l'ennemi, il prépara tout pour la bataille décisive, mais, sur le point de la livrer, il fut saisi d'un émoi bien naturel ou ses généraux le furent pour lui. Il avait suivi les camps en son jeune temps, sous les ordres de son père, le glorieux Ramsès, et il avait fait le coup de lance aussi bravement qu'un autre, mais une quarantaine d'années s'étaient écoulées depuis lors ; il n'était plus jeune, loin de là, il avait négligé les armes, et il pouvait se demander quelle figure il aurait sur le char de guerre tandis qu'il devrait donner à fond. Le roi, lorsqu'il se trouvait avec les troupes, était tenu de les mener lui-
(1) W. Flinders Pétrie, Egypt and Israël, dans the Contemporary Review, n° 3C.:J, mai 18%, pp. 617-027. Elle a été reproduite depuis lors dans Six Temples al Tkehes, 18'.)7, Londres, in-i°.
même et tous ceux qui avaient connu Ramsès avaient les oreilles rebattues du récit de sa prouesse à Qodshou, lorsque, seul avec son écuyer Manouna, il avait chargé huit fois de suite la charrerie des Khâti. C'était exploit de jeune homme, que Mènéphtah presque septuagénaire ne pouvait guère recommencer, et, pourtant, son absence au moment du choc décisif risquait de déconcerter les soldats et d'amollir leurs courages. Les dieux, qui se mêlaient alors aux affaires de ce monde beaucoup plus qu'on ne croit, intervinrent à propos pour le tirer d'embarras avec honneur et sa dignité sauve. Il crut voir en songe une figure gigantesque de Phtah, qui se dressait devant lui et qui l'empêchait d'avancer : « Demeure à Memphis », lui cria-t-elle ; et elle lui tendait le sabre recourbé des Pharaons : « Éloigne de toi le découragement ! » Sa Majesté s'en étonna assez naturellement : « Mais alors que « dois-je faire ? — Dépêche ton infanterie, lui répondit le « Dieu, et envoie en avant des charriers en nombre aux « confins du territoire de Piriou. » — Mènéphtah le fit comme Phtah l'avait dit. Il demeura dans la ville, expédia ses généraux au danger, et quand ils eurent gagné la bataille, il rentra dans Thèbes, triomphant.
Prêtres, nobles, bourgeois, petit peuple, tout le monde l'y accueillit avec un enthousiasme sincère, et les historiographes de la cour se mirent en frais d'épithètes nouvelles pour raconter à la postérité quel vainqueur il était. On afficha un peu partout le journal delà campagne, dans le temple de Memphis par reconnaissance du service que Phtah avait rendu, dans le temple d'Amon à Karnak, et dans tous les endroits où il y avait chance qu'un récit de ce genre ne passât pas inaperçu. Il y avait sur la rive gauche du Nil, à Thèbes, dans un des édifices construits un siècle et demi auparavant par le célèbre Amènôthès III, une stèle colossale en granit gris. Mènéphtah s'empara
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d'elle, retourna contre le mur la face qui portait le panégyrique de son prédécesseur et grava sur la face libre une inscription que M. Pétrie a découverte il y a quelques mois à peine. Ce n'est qu'un long hymne à sa louange, d'un style parfois emphatique ; on y lit l'arrivée des Libyens, leur défaite, leur fuite précipitée, l'impression de terreur que la nouvelle du désastre produisit sur les tribus du désert. « Leurs bandes se répétaient ses exploits entre elles : « — Rien de pareil ne nous a frappées, depuis « l'âge de Râ, le Soleil! » Et tous les vieillards disaient à leurs fils : « — Malheur aux Libyens, c'en est fait de « leur vie. Personne ne peut plus se promener sans « crainte à travers nos champs, mais notre sécurité d'al- « lures nous a été ravie en un seul jour; les Tahonou « ont été comme dévorés par la flamme en une seule « année, Soutkhou notre dieu a tourné son dos à notre « chef et il a enlevé d'assaut ses campements. Il n'y a plus « à porter les couifes en ces jours ; il n'est que de se cacher, « et nous ne trouverons le salut que dans une enceinte ». L'Egypte, au contraire, était on liesse, et ses habitants se criaient l'un à l'autre : « — On peut remuer mainte - « nant, et circuler au loin sur les routes, car il n'y a plus « d'effroi au cœur des hommes ! » « Et l'on abandonne les « postes fortifiés, on ouvre les citadelles, les patrouilles « de police sommeillent au lieu de faire la ronde, les « créneaux des murs sont calmes au soleil, jusqu'à ce « que leurs gardes se réveillent. Les soldats de police « sont couchés et dorment, les courriers et les ghafirs « sont dans les prés qu'ils sèment, les bestiaux vont de « nouveau au pâturage et il n'y a plus de fuyards sur les « eaux pleines du ileuve, mais l'on n'entend plus de gens « qui hurlent dans la nuit : « Arrête ! ou « Viens, viens ! » « Chacun s'en va chantant, et il n'y a plus lamentations ni « soupirs ; les cités sont comme restaurées à nouveau, et
« celui qui laboure pour moissonner, il mangera de sa « récolte ». Et cependant au dehors, l'Egypte, que ses rivaux d'Asie ont crue perdue, reconquiert du coup tout son prestige. « Les grands se traînent sur la face et les « hauts nul d'entre eux ne hausse plus la tête parmi les « Nomades, car, maintenant que les Libyens ont été dé- « truits, les Khâti sont en paix, le pays de Canaan est « prisonnier en tout ce qu'il avait de méchant, les gens « d'Ascalon sont emmenés et ceux de Gèzer entraînés « en captivité, la cité d'Ianouâmîm est réduite au néant, « ceux d'Israîlou sont arrachés, il n'y en a plus de « graine, Kharou, la Syrie méridionale, est [triste] comme « les veuves d'Egypte, et toutes les terres sont réunies « en paix », sous la main du Pharaon.
Israîlou est, en caractères hiéroglyphiques, l'équivalent exact de l'Israël biblique, et c'est la première fois que ce nom paraît sur les monuments égyptiens. Les tentatives n'ont pas manqué, depuis soixante ans, pour l'y retrouver, ou, à son défaut, l'un des termes employés jadis à désigner tout ou partie des Hébreux. La plus sérieuse avait été celle de Ghabas, qui, vers 1864, voyant mentionnés à différentes reprises dans des documents de l'époque des Ramessides, certaines gens appelés les Apourîou, y avait reconnu les Hébreux : ces Apourîou fabriquaient, en effet, de la brique, et comme ils étaient les esclaves, les auxiliaires ou les manœuvres des Egyptiens, il n'en fallait pas davantage pour qu'on songeât aux débuts du livre de l'Exode, où la misère des descendants de Jacob en Egypte est exposée en traits énergiques. L'identification, accueillie d'abord à grande faveur, est repoussée aujourd'hui par la plupart de ceux qui s'occupent de ces matières. Plus tard, on remarqua, de différents côtés, que plusieurs des noms énumérés dans les listes de Thoutmôsis III, Joshoup-îlou, Jakob-îlou, renfermaient Télé-
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ment Joseph ou Jacob, uni à l'un des mots qui expriment le concept de la divinité chez les Sémites, et l'on en conclut qu'ils nous avaient conservé le souvenir d'au moins deux des clans qui avaient constitué plus tard le peuple hébreu, ceux de Joseph-el et de Jacob-el (1). On voit à combien peu se réduisait ce que les textes de l'Egypte pouvaient fournir de renseignements sur l'histoire la plus ancienne de la famille juive. Ce n'est pas que les noms fissent défaut aux Annales d'un Thoutmôsis ou d'un Ramsès, des cités ou des nations mentionnées dans la Bible, mais ils s'appliquaient toujours soit à des villes qui existaient avant l'occupation de la Terre-Promise, soit aux tribus qui souffrirent de cette occupation et qui essayèrent de l'empêcher. Gaza figure dans le catalogue qu'on en a dressé, Ascalon, Joppé, Gézer, Maggedo, Taanak, Damas, les Amorrhéens, les Hittites ; Jérusalem ellemême a reparu sous la forme originelle d'Ourousalîmou, et l'on a pu reconstituer quelque chose de son histoire au xive siècle avant notre ère. Tout cela a servi et sert à rétablir pièce à pièce l'aspect de la scène sur laquelle Israël joua le premier rôle par la suite : Israël lui-même s'obstinait à cacher tout de lui, et jusqu'à son nom. Le fait n'a rien de singulier. Israël fut un assez mince personnage à côté de l'Egypte, de la Chaldée, de l'Assyrie, même au temps où il était gouverné par les plus énergiques de ses rois ; à plus forte raison ne tenait-il qu'une place médiocre en son principe, lorsqu'il n'était encore qu'un serf, logé dans un coin du Delta, puis échappé au désert d'Arabie. Il se perdait dans la foule des comparses, et, si quelque circonstance attirait sur lui l'attention de ses compagnons ou de ses maîtres, ce n'était que pour un moment, entre deux événements qui semblaient alors d'un intérêt plus
(1) Cfr. Grofî, Œuvres diverses, l. I, pp. 1-23.
présent. Les inscriptions ou les Annales l'enregistraient au vol, mais la destruction a sévi si formidable parmi les temples de l'Egypte, qu'on ne peut guère s'étonner de ne plus découvrir dans ce qui subsiste la plupart des passages qui l'y concernaient : le merveilleux n'est point qu'on n'y rencontre rien des Hébreux, c'est plutôt qu'on y rencontre encore quelque chose.
La mention d'Israîlou dans l'inscription de Mènéphtah est donc une bonne fortune ; mais quel parti doit-on en tirer pour l'histoire? Somme toute, jetée comme elle l'est au milieu d'un développement de pure rhétorique, elle nous apprend deux faits certains, l'existence d'une tribu d'Israîlou et une défaite que cette tribu aurait essuyée récemment. Le scribe qui rédigea l'hymne de Mènéphtah emploie pour marquer cet échec des expressions qui laisseraient croire qu'il s'agit d'un désastre, mais ce n'est là bien certainement qu'une des exagérations habituelles à ses pareils : les textes sont remplis de peuples que chaque Pharaon anéantit à son tour sans qu'ils s'en portent plus mal, et il suffisait qu'une tribu eût perdu quelques hommes dans une escarmouche pour qu'un poète de cour adressât au souverain le compliment de l'avoir détruite. Où vivaient ces Israîlou ? Par quel méfait avaient-ils attiré à leurs trousses les chars et les archers d'Egypte ? L'ordre dans lequel les autres peuples sont énumérés indique qu'ils habitaient la Syrie méridionale ; ils arrivent en effet après Askalani, l'Ascalonien, après le Gèzer qui existe encore auprès d'Ascalon à Tell-Djèzer, après Ianouâmîm que d'autres documents paraissent placer dans la montagne de Juda, et il ne tient qu'à nous de supposer qu'ils sont tout ou partie des enfants d'Israël réfugiés auprès de Kadesh-Barnéa, après leur sortie d'Egypte. De là à déclarer que le désastre dont on les dit victimes n'est autre que la persécution du « Pharaon qui n'avait point connu
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« Joseph », il ne s'en faut guère : nous aurions, dans ce passage de cinq mots, une allusion à la version égyptiennede l'Exode telle qu'on la répétait à la cour de Mènéphtah. En effet, une vieille tradition identifie à Mènéphtah le prince ennemi des Juifs qui eut des démêlés avec Moïse. D'autres hypothèses sont possibles et elles ont été examinées par les savants qui ont tenu en main le texte de l'inscription. M. Pétrie, par exemple, déclare qu'Israël était divisé à cette époque en deux masses principales, dont l'une serait descendue aux bords du Nil et y résidait encore au moment delà guerre libyenne, tandis que l'autre était demeurée en Palestine et avait continué d'y mener une existence nomade d'Hébron aux plaines de Jezréel : cet Israël oublié au pays serait celui dont Mènéphtah nous apprend l'existence et qu'il avait châtié vertement. Jen'ai pour mon compte aucune raison d'adopter une version plutôt que l'autre : je me borne à enregistrer qu'Israël se révèle à nous pour la première fois sur un document contemporain, ou peu s'en faut, des faits racontés par ses chroniqueurs dans l'Exode, et à regretter qu'il n'obtienne de l'écrivain égyptien qu'une mention très brève.
Je crains que d'autres ne se contentent pas d'un résultat aussi maigre et que les cinq mots du panégyrique égyptien ne servent bientôt de thème à une littérature complète.
1 i juin 18%.
GOPTOS D'EGYPTE
Deux ou trois hameaux de huttes basses, des monceaux irréguliers de terre où pointaient confusément des crêtes de murs en briques ou en pierres de petit appareil ; au Centre, un vaste emplacement presque vide, où jadis un temple se dressait ; à l'Ouest, les restes d'une porte en granit de beau travail pharaonique, un pont jeté sur un canal, des digues entrecroisées ; à l'Est et au Nord, un immense rempart romain, flanqué de tours engagées à demi dans la courtine, et près de l'une d'elles une brèche immense, celle-là même sans doute par laquelle les légions de Dioclétien se précipitèrent dans la ville, il y a seize siècles : voilà tout ce qui restait de Goptos, il y a une quinzaine d'années, quand je la visitai pour la première fois. Quelques coups de pioche frappés çà et là ramenèrent à la surface de beaux ustensiles en cuivre d'époque copte, qui doivent être aujourd'hui encore au musée. Vers 1<S84, je déblayai en cinq ou six jours un couloir de temple où les inscriptions hiéroglyphiques de Caligula surchargeaient des graffîtes grecs tracés par les pèlerins sous un des derniers Ptolémées. Chaque fois que j'y séjournais quelques heures, j'y ramassais des inscriptions importantes, des statues, des stèles, des bronzes, des étoffes, des centaines de
menus objets : j'y aurais entrepris des travaux de longue haleine, si j'avais eu un peu d'argent en plus des 28.000 à 30.000 francs en quoi consistait alors le budget des fouilles. M. Pétrie a réalisé ce qui ne fut pour moi qu'un vain rêve : il a ramassé là en six semaines assez de matériaux pour écrire l'histoire de la ville antique et de l'un de ses temples principaux (1).
Coptos s'élevait à faible distance du Nil, au débouché des deux routes maîtresses qui mènent par le désert aux rivages de la mer Rouge, l'une à Qoçéir, l'autre au Ras- Banas. Une partie du commerce entre l'Egypte et les pays de l'Arabie du Sud ou des Somalis passait par là de toute antiquité. Les matelots débarquaient, dans l'un des havres qui avoisinent la Qoçéir actuelle, les denrées qu'ils apportaient du Pouanît ou des Terres divines. C'étaient surtout ces résines, ces gommes ou ces écorces odorantes dont les anciens faisaient une telle consommation pour leurs sacrifices, l'encens, la myrrhe, la cannelle, puis de l'or, de l'ivoire, del'ébène, des bois précieux, des animaux rares comme les singes ou la girafe. Le tout était réparti entre des caravanes qui gagnaient Coptos en quatre ou en cinq jours de voyage et qui y empruntaient la voie du Nil pour se répandre dans la vallée entière, entre Syène et Memphis, Coptos était donc un entrepôt où les marchandises indigènes et les exotiques s'accumulaient et s'échangeaient : sa prospérité haussait ou baissait avec les fluctuations du commerce de la mer Rouge, et elle atteignait l'apogée aux époques où les forces de l'Egypte réunies toutes entre les mains d'une famille énergique pouvaient garantir la sécurité des routes du désert contre les Bédouins ou exercer une police sévère sur le littoral de l'Erythrée. Les ruines, éprouvées qu'elles ont été par les inva-
(1- Koptos, by Flinders Pétrie, with a Ghapter by Hogartli ; Londres, Quaritch, 1896. In-4°, iv-38 p. et xxvm pi.
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sions, conservent encore assez de documents pour nous enseigner que la VIe Dynastie, vers 3600 av. J.-C, la XIe et la XIIe vers 3200, la XVIII0 et la XIXe de 1700 à 1300, les Ptolémées, les Antonins protégèrent efficacement la ville et l'enrichirent. Elle vécut ses plus beaux jours du troisième siècle avant notre ère au troisième après, sous les Macédoniens d'abord, puis sous les Romains, quand une portion considérable du trafic maritime avec l'Inde et la Chine s'écoulait par elle avant de se diriger vers Alexandrie. Le caractère turbulent de ses habitants et leurs révoltes attirèrent sur elle la colère de ses maîtres, à plusieurs reprises. Dioclétien la détruisit, Kous se substitua à elle, puis Kénéh. Elle déclina, se vida, s'écroula : elle n'est plus qu'un amas de décombres exploité par les fellahs et par les archéologues.
On récolte un peu de tout sur un site occupé depuis si longtemps par tant de générations différentes. M. Pétrie a exploré de préférence le grand temple, et il en a extrait des fragments de toutes les époques. Les plus nombreux appartiennent aux XIe et XIIe Dynasties et ils proviennent des salles reconstruites par un des Antouf, Antouf V, et par Amenemhàlt Ier. Ils sont d'une finesse merveilleuse, et ils prendront place parmi les œuvres les plus remarquables que le ciseau égyptien ait exécutées pendant le premier empire thébain. La saillie en est très basse, à peine sensible sur le niveau général de la paroi, et pourtant les quelques touches délicates qui rehaussent le contour des figures sont d'une précision et d'une justesse telles, elles sont si bien appliquées aux endroits nécessaires, que le modelé des têtes et des corps s'accuse aussi complètement que s'il s'agissait de morceaux en haut relief. Les sculptures des tombeaux nous donnaient déjà une idée de ce que cet art de la XIIe Dynastie comportait d'élégance et d'habileté technique, mais nous ne possédions que des débris trop
mutilés des grands édifices officiels pour pouvoir imaginer à quel point de perfection il était poussé dans les ateliers où Ton travaillait pour le compte des rois. Les pièces que M. Pétrie a découvertes et dont il publie les photographies nous permettront désormais de juger en connaissance de cause, et nous comblerons en partie, grâce à elles, une des lacunes les plus graves que nos manuels d'archéologie égyptienne présentaient. Les tableaux de Déir el- Bahari, de Louxor et d'Abydos rivalisent seuls avec ceux de Coptos ; encore le procédé mécanique y est-il peut-être un peu plus marqué. Les blocs au nom de Thoutmôsis III et des souverains postérieurs que M. Pétrie a figurés à la suite de ceux-là sont loin d'offrir le même intérêt pour l'histoire de l'art. Ils nous autorisent à déclarer que Coptos posséda toujours des écoles notables et que l'art du sculpteur n'y descendit jamais aussi bas que dans beaucoup des villes égyptiennes; ils valent surtout par les renseignements historiques qu'ils nous fournissent, malgré les insultes qu'ils ont subies au cours des âges.
Le plus curieux est un véritable décret d'excommunication promulgué en l'an III du roi Antouf V par le chapitre du dieu Minou, le patron de la ville. Ce que Téti, fils de Mînhotpou, avait fait pour mériter sa condamnation, le document ne nous le dit pas, et il est probable que nous ne le saurons jamais expressément. Je soupçonne, d'après plusieurs expressions, que la politique fut pour beaucoup dans son affaire, et qu'il s'affilia à quelque conjuration contre le souverain, mais ce n'est là qu'une hypothèse, en ce moment du moins. Voici la pièce, qui ne manque pas d'originalité : « L'an III, le 25 Phamenôth, sous Sa Majesté « Antouf, qui donne la vie comme le soleil éternellement. « — Ordre du roi au gouverneur de Coptos, Minouhâît, « au lils royal qui commande à Coptos, Kaininou, au « leude Monkhouminou, au hiérogrammate IVolirhotpou, à
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« tous les soldats de Coptos, ainsi qu'à la communauté a entière du temple. Vous autres, cet ordre vous est expé" « dié pour vous faire savoir ce qui suit : — Ma Majesté a « dépêché le hiérogrammate leude d'Amon, Siamonou, et « le chef des huissiers, Ousiramonou, faire une enquête au « temple de Mînou, à propos de la députation que la com- « munauté du temple de mon père, Minou, avait envoyée « à Ma Majesté pour dire : « Un complot pervers s'est « produit en ce temple, et un ennemi s'y est introduit, ce « (puisse passer son nom!) Teti, fils de Minhotpou ! » — « Qu'on le rejette donc du temple de mon père Minou ; « qu'on le chasse de son emploi dans le temple, lui et les « siens, de fils en fils, de postérité en postérité, et qu'ils « errent sur la terre ; que ses rations de pain lui soient « enlevées, que sa part des viandes sacrées soit rayée des « registres, que son nom ne soit commémoré, ainsi qu'on « fait à quiconque a, comme lui, blasphémé ou combattu « son dieu; que tout ce qui est porté à son compte sur les « écrits du temple soit effacé, ainsi que tout ce qui est « porté sur les registres du Trésor royal. — Si n'importe « quel roi réel ou faisant fonction de roi lui pardonne, que « celui-là ne porte plus la couronne blanche, qu'il n'ar- « bore plus la couronne rouge de l'Egypte, qu'il ne siège « plus sur le trône de l'IIorus qui règne sur les vivants, « que les deux déesses du Midi et du Nord ne lui prodi- « guent plus leur amour ; si n'importe quel commandant, « n'importe quel gouverneur se présente devant le sei- « gneur-roi pour qu'il soit pardonné à ce pervers, que ses « biens, que ses terres, soient forfaits au fisc de mon père « Minou de Coptos, et que personne cit.1 ses clients, de ses « dépendants, des clients et dépendants de son père et de « sa mère, ne soit pourvu de son office, mais que cet office « soit donné au leude, administrateur du palais, Minoum- « hait, et qu'on donne de môme à celui-ci les pains de
« l'autre, ses portions de viande sacrée et qu'on les porte « à son nom dans les registres du temple de Mînou de « Coptos, de fils en fils, de postérité en postérité ! » Un document postérieur de deux mille ans condamna des excommuniés à être brûlés vifs en Ethiopie, à Napata; ici on fait grâce de la vie à Téti. Est-ce clémence intentionnelle ou s'était-il dérobé aux poursuites?
Des rois peu connus jusqu'à présent surgissent çà et là, ainsi un Râhotpou qui parait avoir régné vers le xvme siècle sans beaucoup d'éclat, mais il faut descendre presque aux derniers jours de la ville pour rencontrer des textes dont l'intérêt soit égal à celui du décret d'excommunication. Les Grecs, puis les Romains entretenaient là une garnison assez forte, qui surveillait le Nil et le désert, ainsi qu'un poste de douane où tout ce qui venait de Ja mer Rouge ou s'y rendait payait les droits d'entrée et de sortie. Soldats et gabelous ont laissé leur trace dans les inscriptions que M. Pétrie a déterrées. Antistius Asiaticus, préfet de la côte à Bérénice, sur la mer Rouge, avait rédigé un tarif vers l'an 90 après J.-G. sous le principat de Domitien. On y apprend que les concessionnaires des transports entre Coptos et Bérénice devaient verser : pour introduire en Egypte un pilote 8 drachmes, une vigie de proue 10 drachmes, un matelot 5 drachmes, une esclave de plaisir 108 drachmes, un âne 2 oboles et ainsi de suite ; pour convoyer une momie de Coptos à la mer et réciproquement, 1 drachme 4 oboles. Les Egyptiens qui mouraient loin de leur village exigeaient qu'on les y rapatriât : leur cadavre était consigné à un batelier ou à un chef de caravane qui les livrait contre nolis à l'endroit voulu, et la quantité de ces colis funèbres en circulation était assez considérable pour qu'on les soumit à des droits de péage. Des soldats auxiliaires, levés en Asie, ont laissé des dédicaces à leurs divinités, ainsi Mardis Aurelius Bcliakôb,
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des archers palmyréniens, au très haut dieu Jérablous de Hiérapolis. Un matelot ou un marchand, qui avait échappé aux dangers de la mer Rouge, dédie un ex-voto à la très grande Isis pour un heureux voyage du bon vaisseau le Sarapis. Tel de ces monuments, sans appareuce par luimême, dérive un intérêt du nom de souverain par lequel il débute : l'un d'eux est un des rares souvenirs qui nous soient parvenus de Gaius Fulvius Quietus, qui fut empereur en Orient avec son père Macrien, en 259, pendant les années qui suivirent la défaite de Valérien et sa prise pai les Perses. Ce sont là de petits événements et de petits faits, lorsqu'on les considère isolément. Rapprochés l'un de l'autre, ils s'éclairent, ils se complètent et ils finissent par reconstituer, comme en une mosaïque, le tableau de ce qu'était la vie d'une cité de province en Egypte sous les Pharaons ou sous les maîtres étrangers.
2 octobre 1896.