LE TOMBEAU D'ANTINOUS A ROME
Comme on ne doit jamais décourager personne, je n'assurerai pas que l'obélisque B'arberini est le plus laid des obélisques égyptiens; je me bornerai à dire qu'il est de beaucoup le plus lamentable de ceux qu'on a érigés sur les places publiques de Rome à diverses époques. Il est mal taillé, mal proportionné, lourd, trapu, et les quatra faces en sont surchargées chacune de deux colonnes d'hiéroglyphes, empilés l'un sur l'autre dans un désordre tel qu'on a peine à y démêler la suite des mots. Les sculpteurs qui ont exécuté ce chef-d'œuvre se sont donné beaucoup de peine, mais l'intelligence leur manquait et l'habileté de main que possédaient encore ceux de leurs collègues employés vers le même temps à décorer les sanctuaires de la Haute-Egypte, de Thèbes à Phibr. Ils n'ont su lui imprimer aucune des qualités qui prêtent une si fière allure aux obélisques de la grande époque, la pureté dos lignes, la netteté inflexible des arêtes, le poli irréprochable de la matière, la disposition large et harmonieuse des légendes, la beauté des caractères ; ils n'ont réussi qu'à faire de lui une contrefaçon gauche et prétentieuse.
Et pourtant, ses inscriptions lui valent aux yeux de
l'archéologue un intérêt qu'il n'a pas à ceux de l'artiste. On sait depuis Ghampollion qu'elles sont consacrées à l'éloge d'Antinous et que cet étrange favori d'Hadrien y est célébré comme un dieu : Erman vient de les traduire d'une façon presque définitive, et il y a eu d'autant plus de mérite que jamais texte plus barbare ne s'offrit à l'attention d'un égyptologue (1). L'idiome qu'on parlait sur les rives du Nil au temps d'Hadrien était à celui des Pharaons thébains ce que l'italien ou le français sont au latin. Les savants, les prêtres, les gens des classes nobles l'entendaient encore à peu près, par routine, à la façon dont les moines du onzième ou du douzième siècle pouvaient comprendre la langue de Gicéron ; lorsqu'ils voulaient l'écrire, ils en étaient réduits à composer avec des lambeaux empruntés à leurs lectures des centons où le lexique et la grammaire étaient également maltraités au tournant de chaque période. Erman a été parfois embarrassé de s'y reconnaître au milieu de ces périodes falotes, compliquées d'une orthographe sans préjugés, et l'étonnant n'est point qu'il ait réservé quelques blancs dans sa traduction, c'est plutôt qu'il n'en ait pas ménagé davantage. Il a déployé une ingéniosité inépuisable pour trouver un sens, et la version qu'il propose à plus d'une phrase paraîtra suspecte à beaucoup de ses lecteurs : elle me semble pourtant s'adapter exactement à l'original, et l'on devra se résigner à l'accepter comme correspondant presque partout à la pensée du scribe égyptien à qui nous devons ce morceau d'éloquence. Aussi bien le fond même des idées et des formules est-il pour beaucoup dans la sensation d'invraisemblance qu'elle nous fait ressentir. Le protocole égyptien appliqué à des Egyptiens de race pure ou aux
(l; A. Krman, der Obelisk des Antinous, et Huelsen der Grub des Antinous, tirage à part des Mémoires de VInstitut archcologii/ue allemand, partie romaine. 18%, t. XI, p. 113-130.
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Ptolémées égyptianisés est déjà d'une belle étrangeté : on imagine difficilement quels effets baroques et presque comiques il produit lorsqu'on l'adapte au bel Antinous et à son entourage romain.
« Combien est splendide », s'écrie l'auteur sur une des faces, « l'heur qui est arrivé à l'Osirien Antinous ! Son « cœur est dans une allégresse très grande parce qu'il a « connu sa nouvelle forme, depuis qu'ayant recommencé a sa vie il voit son père Horus! » Aussi profite- t-il de son entrée au ciel égyptien pour réclamer la bienveillance do Rà en faveur d'Hadrien et de sa femme l'impératrice Sabine. Ce devoir accompli, il prend la pleine possession de tous ses privilèges divins, et ce n'est que justice, car on l'a momifié de la façon la plus régulière. Il est maintenant « un vaillant, sans défaillance...; il respire l'air de « vie, sa gloire est au cœur de tous les hommes, et le « Seigneur d'tlermopolis, le maître des livres saints, Thot « rajeunit son âme comme la Lune et le Soleil se rajeu- « nissent, en leurs saisons, nuit et jour, en toute heure, « en toute minute ! Son amour est dans le cœur de ses « serviteurs, sa crainte dans tous leurs membres, sa « louange chez tous les hommes et ils l'adorent. La place « de ses pieds est dans la Salle de Vérité », où Osiris juge les morts; les âmes l'acclament, il va où il veut, toutes les portes de l'Enfer s'ouvrent devant lui. Et tandis que, là-haut, les immortels ne lui ménagent pas leur meilleur accueil, les mortels le comblent d'honneurs à l'envi. « Des joutes sont instituées dans la ville dont le nom est « tiré du sien pour les braves qui sont en ce pays, pour « les bateliers et pour les lutteurs de la terre entière, de « même pour tous les gens qui connaissent la demeure de « Thot ; on leur distribue en prix des couronnes sur leurs « tètes, ainsi que des récompenses de toutes sortes de « bonnes choses. On fait l'offrande sur ses autels, on y
« place les liturgies des dieux devant lui, chaque jour... « On vient à lui de toutes les villes, parce qu'il écoute « les prières de qui l'invoque. Il cure les malades », en leur dépêchant de ces songes prophétiques où les dieux révélaient à leurs clients les remèdes les plus propres à les guérir. Une telle vertu ne pouvait pas appartenir aux enfants de la race humaine, aussi le panégyriste ne doute-t-il pas que son héros ne soit d'extraction divine : sa mère l'a conçu d'un dieu descendu incognito ici-bas. C'avait été assez l'habitude des dieux égyptiens, lorsqu'ils voulaient introniser une famille de Pharaons nouveaux (1) ; ils la reprirent à propos d'Antinous, non plus pour fonder une dynastie, ce que Rome n'aurait point toléré, mais pour octroyer au monde un dieu déplus, ce à quoi Rome ne s'opposait pas d'ordinaire.
Voilà ce que nous racontent les inscriptions gravées sur trois des faces de l'obélisque. Bien des lecteurs jugeront que c'est peu : ils auraient préféré y lire un récit, fùt-il officiel, de la mort d'Antinous, et savoir laquelle plaisait cà l'empereur des versions qui circulèrent à ce sujet. Antinous s'était-il dévoué pour sauver Hadrien des périls qu'on lui prédisait, ou s'était-il noyé par accident? L'auteur égyptien n'en dit rien, et probablement cela ne l'intéressait guère ; on lui avait commandé un panégyrique conçu selon les règles les plus strictes de la rhétorique égyptienne, et il avait exécuté la commande honnêtement, avec le plus de belles phrases et le moins de faits ou d'idées possible. La légende de la quatrième face nous révèle pourtant une circonstance inconnue aux historiens anciens et dont les modernes n'ont pas tenu un compte suffisant. C'était près d'Hermopolis qu'Antinous avait péri, et sa déification, les jeux célébrés en son honneur, l'institution
(1; Voir plus haut, pp. 91-!)i du présent volume.
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de son culte, tous les événements rappelés jusqu'à présent s'étaient accomplis près d'Hermopolis, dans la ville d'Antinoé : cette fois, le récit nous transporte à Rome. « Cet Antinous qui est ici, et qui repose en cette « localité, qui est clans le champ adjacent de la dame « puissante, Rome, il est reconnu pour dieu dans les « localités divines de l'Egypte. On lui a bâti un temple, « il y est adoré comme un dieu par les prophètes et par « les prêtres du Midi et du Nord, ainsi que par les gens « de l'Egypte; une ville est nommée d'après lui, et les « soldats, ainsi que tous ceux des Grecs qui sont dans « les localités égyptiennes, viennent vers cette ville, tous « tant qu'ils sont, et on leur donne des champs et des « terres pour leur rendre la vie très douce. Là se trouve « un temple de ce dieu qu'on appelle Osiris-Antinous, « bâti de beau calcaire blanc, entouré de sphinx, de « statues, de colonnes nombreuses, ainsi que les faisaient « les rois nos ancêtres et de même que les Grecs les « firent après eux; tous les dieux et toutes les déesses « donnent le souffle à Antinous, afin qu'il respire une « jeunesse nouvelle. »
Erman comprend, comme Birch autrefois (1), qu'Antinous fut enterré à Rome même, dans le champ adjacent à la ville, et je ne vois pas qu'on puisse traduire autrement qu'il ne le fait. On doit admettre qu'Antinous, momifié à Ilermopolis, aussitôt après sa mort, ne fut pas enterré dans sa cité d'Antinoé: Hadrien l'emporta avec lui ou l'expédia directement à Rome, et lui éleva un tombeau en dehors du Pomœrium comme l'inscription égyptienne l'affirme expressément. Birch pense que l'expression le cliamp adjacent à la dame puissante, Rome, désigne le Champ-de-Mars ; l'obélisque, placé en avant
(1) Dans l'ouvrage du Parker, Obelisks of Home.
du tombeau, aurait été transporté de là au cirque de Varius Marcellus, peut-être par Héliogabale, vers 220, comme le veut Parker. D'autre part, M. Huelsen, qui a joint au Mémoire d'Erman des notes fort intéressantes sur la découverte de l'obélisque au seizième siècle et sur ses destinées depuis l'instant qu'il tomba aux mains des Barberini jusqu'à celui où il fut dressé par le Pape Pie VII sur la place du Pincio en 1822, pense que l'emplacement où il fut découvert dans la Vigna, Saccoccî marque à peu près le site môme où Hadrien l'érigea dès l'origine. On souhaiterait qu'une fouille bien menée remît au jour le monument qu'il accompagnait, seul ou accouplé à un de ses semblables selon la coutume égyptienne. Si, vraiment, le tombeau désigné dans l'inscription n'était pas un cénotaphe consacré par l'empereur au culte de son favori, peut-être aurait-on quelque chance d'en retirer le cercueil ou le sarcophage. Le climat de Rome ne prête pas à la conservation des corps comme celui de l'Egypte, mais le hasard fait parfois bien les choses, et les procédés de momification, si dégénérés qu'ils fussent à l'époque romaine, opposaient encore une résistance efficace à la décomposition. On imprégnait les cadavres d'un bitume bouillant qui les transformait en une masse noirâtre, hideuse à la vue, fétide à l'odorat, facile à briser ou à brûler, mais moins pénétrable à l'humidité que les momies mieux préparées des grands siècles pharaoniques : si la chambre funéraire échappa aux déprédations des voleurs et des barbares, on a quelque chance d'en extraire encore intact le bloc de charbon à forme vaguement humaine qui fut le bel Antinous.
30 décembre 189G.
Un Égyptien causait avec une de ses âmes. On en avait beaucoup dans ce temps-là : le bat, un oiseau qui s'envolait, après la mort, vers les sphères célestes, mais qui en revenait à son gré, — le double, une image colorée, fluide, animée, qui séjournait dans le tombeau comme dans son domicile légal, et qui s'en échappait pendant le jour, quand bon lui semblait, afin de revoir les lieux témoins de son existence, — l'ombre noire, la khailnt, — le lumineux, le khou, qui se cachait dans les coins les plus reculés du caveau et qui ne les quittait qu'à de rares intervalles, pour punir les vivants de l'oubli dans lequel ils le laissaient. Quel prétexte notre homme avait saisi de lier conversation avec un de ces êtres, nous l'ignorons encore, car le début de l'histoire manque au manuscrit qui nous l'a conservée. Au point où nous la prenons, l'entretien dure depuis quelque temps déjà et les propos vont leur train. Il s'agit certainement de la mort, mais on ne discerne pas bien la thèse que chacun des deux interlocuteurs défend. J'avais pensé que l'homme, eiFrayé par les incertitudes de l'au-delà, exposait ses angoisses à
l'âme : celle-ci s'appliquait à le rassurer et elle lui traçait un tableau presque attrayant du passage entre la vie présente et la vie future. Erman, qui vient de traduire notre dialogue (1), croit, au contraire, que l'homme appelait la mort, mais que l'âme essayait de le détourner du suicide. Les deux façons de comprendre le texte sont possibles, et, seule, la découverte des premières lignes nous autorisera à déclarer laquelle est la vraie. Un point demeure certain dans tous les cas, la conception fort sombre que l'auteur se faisait de l'humanité et qu'il développe largement dans les derniers couplets de son œuvre. Qui a vu la perversité du siècle et le train lamentable du monde, l'Hadès n'a plus de terreurs pour lui, et la mort n'est à ses yeux que le retour d'un exil lointain ou la guérison d'une maladie douloureuse.
- L'âme ayant terminé une tirade fort éloquente à n'en pas douter mais dont il ne reste que deux ou trois mots, l'homme « ouvrit sa bouche et répondit à l'âme à propos « de ce qu'elle lui avait dit ». Il se plaignait qu'elle ne lui eût point parlé aussi sagement dans les épreuves qu'il avait traversées, mais qu'elle « se fût enfuie aux jours de « malheur. — Et voici, mon âme m'attaque, parce que je « ne l'ai pas écoutée lorsqu'elle m'entraînait à la mort, « parce que je ne suis pas venu vers elle lorsqu'elle me « jetait aux flammes pour me consumer ! » Et pourtant, elle devrait « se serrer contre moi, aux jours de malheur, « se tenir à mon côté, comme qui pleure sur moi, comme « celui-là qui sort de la foule et se range près de moi. 0 « mon âme, cesse de me reprocher le deuil sur la vie, de « me pousser vers la mort parce que je ne vais pas à elle « de mon plein gré, de me faire une peinture agréable de
\. Krman, Gesprack eines Lebensmilden mit seine/' Seele, ans dem Pupijrus :j.(i:"i der Kœniglichen Museen, extrait des Mémoires de l'Académie des Sciences de Berlin, 1S9G; in-i", 77 p. et 10 planches.
« l'Hadès ! N'est-ce pas un malheur que la vie n'ait qu'un « temps ? )> Et l'Hadès n'est-il pas rempli de dieux qui demandent aux mânes un compte sévère de leurs péchés ? Ici l'âme, que cette faiblesse impatiente, interrompt brusquement : « N'es-tu pas un pauvre diable ? Voilà-t-il « pas que tu exècres l'autre monde, et que tu restes là à « gémir sur ton sort comme si tu étais un richard! » Mais l'homme ne se laisse pas déconcerter par cette sortie : Tu as beau t'indigner, reprend-il, « je ne partirai « pas » ; et il insiste plus fortement encore sur l'effroi que lui inspirent la mort et les péripéties de l'enterrement. L'âme tire un argument nouveau des paroles même qu'elle vient d'entendre. « Si tu songes sans cesse à la « sépulture, c'est un trouble du cœur, c'est un sujet de « larmes qui anéantit l'individu et qui l'arrache à sa « maison ; car, une fois jeté sur la colline », où sont les tombeaux, « tu n'en sors plus pour voir le Soleil » ; tous les trépassés sont voués fatalement à l'oubli et « ceux à « qui l'on a sculpté des statues en granit, dont la double « demeure a été taillée en forme de pyramide, dont les « perfections ont été accomplies en un travail excellent, « les statues divines qu'on leur a modelées, ainsi que les « tables d'offrandes qui y sont attachées , finissent par « être aussi délaissés que s'ils avaient été des humbles, « morts de misère sur la berge, ou un métayer à qui « l'inondation ou la sécheresse auraient ravi sa force, « pauvres diables qui n'avaient plus d'autres causeries « qu'avec les poissons au bord de l'eau! » (''était là, en elîet, le comble de la détresse pour l'Egyptien bavard de nature, et nue vieille chanson de berger disait du briquetier qui travaille les pieds dans la vase vers le retrait de la crue : « Le briquetier est dans l'eau, parmi les pois- « sons, — il cause au silure, il salue l'oxyrrhinque, — « lladès, votre briquetier est un briquetier d'IIadès! » il
meurt de n'avoir à qui causer. L'âme se garde pourtant de laisser son homme sur une image aussi funeste. Elle lui conseille de chasser les tristes pensées et de s'abandonner à la joie présente : « Ecoute-moi, — car écouter « est bon pour les hommes, — suis le jour heureux, « ignore la plainte ! » Et elle appuie ce conseil d'exemples empruntés à la vie courante. « Quand le vassal a labouré « son champ et qu'il a chargé sa récolte sur une barque, « il s'en va sur l'eau et sa fête approche », la fête de la mise au grenier. « Mais soudain, il a vu qu'une nuit de « tempête s'annonce ; il veille dans sa barque du coucher « au lever du soleil, tandis que sa femme et ses enfants », qui venaient à sa rencontre, « périssent sur le canal, « égarés la nuit parmi les crocodiles. » Alors il s'accroupit et il force sa voix, disant : « Je ne pleure pas cette bonne « amie qui ne sortira pas de l'Hadès pour revenir sur « terre; je gémis sur ses enfants qui ont été écrasés « dans l'œuf et qui, pour avoir vu la face du crocodile, « ne vivent plus! » Ceux qu'on doit plaindre, ce sont non pas ceux qui meurent après avoir fourni leur terme de jours, mais ceux à qui la vie a été ravie prématurément. Ce discours convainc enfin notre homme. Il fait un retour sur lui-même et il confesse qu'il n'a plus grand bonheur à espérer ici-bas ; la tombe est un abri sûr où il jouira d'une quiétude inaltérable. Ce qui suit constitue, évidemment, la partie maîtresse de l'œuvre, celle que le poète avait soignée avec le plus d'amour et que ses lecteurs admiraient de leur mieux. Le morceau est divisé en trois couplets, construits sur le même modèle : des strophes de trois vers, dont le premier se répète identique et dont les deux autres apportent une image nouvelle au développement du thème posé dans chaque couplet. L'homme constate la misère et le mépris dans lesquels il est tombé à la suite des événements racontés sans doute
au début de l'histoire, mais que nous ignorons pour le moment. « Vois, mon nom est diffamé plus que l'odeur des « corbeaux aux jours de l'été, quand le ciel est en feu ! « — Vois, mon nom est diffamé plus que la poche, quand « le ciel est en feu. — Vois, mon nom est diffamé plus « que l'odeur des oiseaux, plus que la prairie haute où « paissent les bandes d'oies ! » Et il passe en revue de la sorte une série d'animaux ou de métiers qui répandent une odeur fétide, avant de risquer des comparaisons tirées d'un ordre d'idées plus relevé. « Vois, mon nom est diffamé « plus que la femme qu'on a calomniée auprès de son « mari! — Vois, mon nom est diffamé plus que l'enfant « vaillant dont on dit mensonge auprès de ses parents ! « — Vois, mon nom est diffamé plus qu'une ville qui « complote sans cesse la révolte, mais dont on ne voit « jamais que le dos! » Cette mauvaise réputation, contre laquelle il se débat en vain, auprès de qui pourrait-il s'en justifier, puisque tous les hommes du siècle sont égoïstes et poltrons? « A qui parlerai-je aujourd'hui? Les frères' « sont mauvais et les amis d'aujourd'hui n'aiment per- « sonne. — A qui parlerai-je aujourd'hui? Les cœurs « sont violents, et chacun prend les biens de son voisin. « — A qui parlerai-je aujourd'hui? Le doux périt, le fort « a accès auprès de tout le monde. — A qui parlerai-je « aujourd'hui ? On ne se rappelle plus hier, et personne « n'ose plus agir à l'instant qu'il faut ! — A qui parlerai-je « aujourd'hui? Il n'y a plus de justes, et la terre n'est « qu'un tas de malfaiteurs ! » La litanie est trop longue pour qu'on la cite en entier : bref, « les méchants frappent a le monde sans fin ! » La mort seule s'ouvre comme un refuge à qui veut leur échapper, et elle devient presque riante par le contraste. « La mort me paraît aujourd'hui « comme la guérison d'un malade, comme la sortie au « grand air après la lièvre ! — La mort me parait aujour-
« d'imi comme une odeur d'encens, comme le repos sous « un voile un jour de grand vent ! — La mort me paraît « aujourd'hui comme une odeur de lotus, comme le repos « sur la rive d'un pays d'ivresse ! — La mort me paraît « aujourd'hui comme le chemin d'un torrent, comme le « retour à la maison d'un soldat-matelot ! — La mort « me paraît aujourd'hui comme un rassérénement du ciel, « comme un homme qui s'en irait chasser vers un pays « qu'il ignore ! — La mort me paraît aujourd'hui comme « le désir qu'un homme a de voir sa maison, après qu'il a « passé beaucoup d'années en captivité ! — Quiconque « est là, » parmi les morts, « c'est un dieu vivant qui « repousse le péché de qui le commet! — Quiconque est « là, il se tient dans la barque du Soleil, et il préside à la « répartition des offrandes aux temples. — Quiconque « est là, c'est un savant à qui on ne peut rien refuser de a ce qu'il demande quand il implore Râ ! » L'âme, enchantée de son succès, ajoute à cette profession de foi quelques mots de félicitation bien sentis, et elle s'engage à ne pas abandonner son homme dans la dernière épreuve : « Quand tu arriveras à l'Hadès, et que tes membres s'uni- « ront à la terre, je me tiendrai près de toi, tandis que tu « reposes, et nous ferons résidence ensemble. »
Tel est ce curieux écrit, l'un des plus étonnants parmi ceux que l'Egypte ancienne nous a légués. La langue en est concise, énergique, le texte mutilé, parfois incorrect, et je ne m'assure pas que nous en saisissions partout le sens et la nuance précise. Je puis parler en connaissance de cause des difficultés qu'il présente, car j'en ai abordé l'explication trois fois en vingt ans à l'Ecole des Hautes- Etudes, et je l'ai étudié minutieusement sans arriver partout à me satisfaire moi-même. M. Erman a exécuté un véritable tour de force en le traduisant, et, si tout n'est pas certain dans son interprétation, la faute n'en est pas
à lui, mais à la perversité du hasard qui nous a transmis le manuscrit dans les circonstances les plus défavorables à l'intelligence de l'œuvre. Ou pense bien, après cela, que je ne me hasarderai pas à déterminer ici le degré de valeur littéraire qu'elle devait présenter. Les modernes qui sont du métier sentent fort nettement que l'auteur, conscient de la banalité du sujet, s'est ingénié à en varier et à en ciseler la forme aussi délicatement qu'il l'a pu; malheureusement ce travail d'écrivain est ce qui nous échappe le plus jusqu'à présent. Nous devinons souvent les chocs des mots, les assonances, les jeux d'esprit sur les sens multiples des racines, la marche concordante ou la contrariété des rythmes, mais notre perception de toutes ces finesses ne va jamais bien loin. Les thèmes seuls se dégagent à peu près et les lieux communs ; encore ces lieux communs empruntés à une religion, à des mœurs, à une constitution politique, à des habitudes d'administration que nous connaissons mal, exigent-ils, pour être compris, un commentaire si érudit que la glose écrase presque toujours le peu de poésie qui survivait encore. La traduction du dialogue est à l'original comme le squelette désarticulé d'un animal fossile aux individus vivants des espèces d'autrefois. Elle fournit aux curieux quelques débris rouilles de l'armature sur laquelle l'ouvrage s'appuyait ; elle ne leur rend ni l'ondulation des contours, ni l'opposition ou le fondu des couleurs, ni le souille qui animait l'ensemble ou le mouvement qui l'emportait.
27 mars 1897.
LE LIVRE D'UN MAGICIEN EGYPTIEN VERS LE Ier SIÈCLE DE NOTRE ÈRE
La magie fut de toute antiquité la science égyptienne. Dès avant le temps des Pyramides, les sorciers fabriquaient des charmes par lesquels ils mettaient la main sur les dieux et ils les obligeaient à faire ce qu'on exigeait d'eux : ils savaient évoquer les morts, enchanter les vivants, modeler et animer des poupées de cire à la forme d'hommes ou d'animaux, trancher une tête et la rajuster aux épaules du patient, sans que celui-ci se sentît mal de ce raccourcissement momentané. Des conspirateurs qui voulaient se débarrasser d'un roi l'envoûtaient et s'entendaient avec les femmes du harem pour se procurer certains des accessoires nécessaires aux opérations. Des spéculateurs, en quête de richesses cachées, s'en allaient conjurer dans la nécropole memphite les serpents qui gardaient les trésors. La magie se mêlait à tous les actes de la vie et à toutes ses passions, à l'amour, à la haine, à l'ambition, à la vengeance des injures, au soin des malades. Ses adeptes la perfectionnaient chaque jour de pratiques nouvelles qu'ils inventaient eux-mêmes ou qu'ils dérobaient à l'étranger : ils prirent des grimoires et des
amulettes à la Chaldée, à la Syrie, à l'Ethiopie, à la Judée, à la Grèce, si bien qu'au Ier siècle de notre ère leur laboratoire et leur bibliothèque renfermaient comme la quintessence de toutes les magies en usage d'un bout du monde romain à l'autre.
Un de leurs rituels, compilé vers l'époque des Antonins, nous a été conservé, partie au musée de Leyde, partie au British Muséum. Il est conçu dans cette dernière des écritures cursives de l'Egypte, le démotique, dont l'apparence menue et les allures confuses embarrassent encore la plupart des savants. Certains fragments en ont été étudiés à différentes reprises, et M. Groff vient d'en publier l'analyse complète qui permettra aux curieux de se figurer quelles étaient les armes des sorciers à cette époque (1). Celui-là n'était qu'un provincial rélégué dans une des villes secondaires de l'Egypte moyenne, Oxyrrhinque, et sans doute il ne possédait que ce seul instrument. Il y trouvait d'ailleurs tout ce dont il avait besoin pour la clientèle ordinaire. Voulait-on interroger une divinité ? Une demidouzaine de recettes s'offraient à lui, plus ou moins efficaces ou plus ou moins dangereuses selon l'objet de la consultation et selon le prix que l'on consentait à payer. D'autres forçaient un mort à sortir du tombeau et à répondre aux questions qu'on lui posait. Pour contraindre un homme à aimer une femme ou une femme à bien accueillir un homme, on n'avait que l'embarras du choix, et les façons n'étaient pas moins nombreuses d'envoyer aux ennemis ou aux amis des songes qui les décidaient à prendre la résolution qu'on souhaitait. C'était là l'ordinaire, au moins dans le canton d'Oxyrrhinque. Le praticien, dont nous lisons le grimoire, n'avait qu'un moyen d'arrêter ou de
(1) Etudes sur la sorcellerie ou le rôle (/tie la Bible a joue' chez les sorciers (Extrait des Mémoires de UInstitut égyptien). — ln-i°. — Le Caire,