CE QUE LES ÉGYPTIENS GRIFFONNAIENT SUR LEURS MURS
Il est certain qu'à force de graver leurs noms aux belles places en lettres gigantesques ou menues, les touristes gâtent peu à peu les monuments de l'Egypte. Les gens cle goût s'en indignent au passage, et les directeurs du service des Antiquités n'ont jamais d'expressions assez cruelles pour blâmer cette pratique dans leurs rapports : c'est leur devoir strict et je n'y ai pas manqué plus que les autres. Et pourtant, si les archéologues ou les historiens d'aujourd'hui y songeaient un peu, quelles braves gens que ces faiseurs d'inscriptions et quelle surabondance de travaux ingénieux ils préparent aux savants de l'avenir ! Henri Durand de Paris s'est inscrit en 1882 sur un des blocs de la Grande Pyramide, John Brown a taillé son nom dans le voisinage en 1883, Fritz Millier a broché sur les deux en 1884, et de Gizèh à la première cataracte on les suit à travers les temples ou les tombeaux, comme à la piste ; vers la fin du voyage, ils se sont enhardis, et ils ont risqué des réflexions admiratrices ou humoristiques, chacun selon l'esprit de sa nation. Ils sont trop près de nous encore pour nous sembler autres que ridicules,
mais laissez couler une centaine d'années seulement, et le recul leur prêtera déjà un certain prestige. Il y a juste un siècle que des soldats français, casernes à Edfou dans les chambres obscures du pylône, s'amusaient à tracer des légendes et des dessins sur la muraille. On y voit pêle-mêle des noms, des dates, des cœurs enflammés avec des protestations d'affection pour les payses lointaines, un beau moulin à vent qui existe peut-être encore dans quelque recoin de France ; la cavalerie y fraternise avec l'infanterie dans son amour du sol natal et dans son dédain pour la grammaire, mais je ne me rappelle plus laquelle des armes proclame avec une orthographe inégale à sa fierté que les François sont vainceiu's partout. C'est un morceau de France qui s'abrite encore à l'ombre du vieux temple d'Horus, chasseurs à cheval, grenadiers, voltigeurs, cent ou cent cinquante hommes en tout, et l'effort d'imagination est mince à se les représenter au cours de leur vie monotone. Exercices, factions incessantes au sommet des deux tours pour surveiller le Nil ou les débouchés du désert Libyque, reconnaissances parmi les villages mal soumis afin de tendre la main aux postes d'Esnéh ou de Daraou, des escarmouches et d'aventure un camarade mis en terre tristement dans le petit cimetière au nord du bourg ; entre temps, sans oublier les filles de France, ils courtisaient les filles d'Egypte, et celles-ci se laissaient faire, s'il faut en juger certains traits de physionomie européenne qu'on observe parmi les habitants. Menou les oublia en 1800 lorsqu'il évacua le Saîd, mais ils se maintinrent quelques mois à leur poste malgré les assauts, jusqu'au jour où unbey les sauva et les enrôla à son service ; ils formèrent alors le plus gros contingent de ces mamelouks français dont le rôle fut considérable pendant les premières guerres de Méhémet-Ali.
Les Egyptiens de Pharaon étaient touristes à leurs
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heures, et, comme les habitués de la Compagnie Cook, ils écrivaient, ils écrivaient à tour de bras sur les monuments qu'ils rencontraient. La pyramide de Meydoum avait si bien résisté aux fouilleurs et même à Mariette qu'on l'estimait vierge et qu'on en attendait merveilles. Lorsque j'y entrai en 1881, la première chose que j'y vis, ce fut un nom de scribe calligraphié à l'encre dans la feuillure de la porte, le Scribe SoJiari, et à côté la mention de son collègue Amonmosou. Ils paperassaient sous la XVIIIe Dynastie, plus de deux mille ans après la construction, et ils allaient examiner le tombeau du roi Snofrouî comme nous visitons celui de Charlemagne à Aix-la-Chapelle. Ils pénétrèrent dans les couloirs qui menaient au caveau, mais ce n'était pas l'habitude : il fallait, en effet, s'élever péniblement le long du flanc Nord de la pyramide pour atteindre l'ouverture et beaucoup hésitaient à risquer leur cou dans cette escalade. Ils s'arrêtaient au pied du massif, dans la petite chapelle où le culte du Pharaon avait été célébré jadis, et là, comme ils n'étaient ni essoufflés par une ascension, ni préoccupés par les chances mauvaises d'une descente à pic, ils ne se bornaient pas à inscrire leur nom en bonne lumière ; ils rappelaient leurs souvenirs classiques et ils grossoyaient sur un des blocs une formule emphatique d'enthousiasme. Le fils du même Amonmosou, qui avait indiqué si brièvement son arrivée là-haut, conservait de plain-pied plus de faconde que son père n'en avait eu et il racontait, dans un langage diffus, comment, en Tan XLI de Thoutmôsis III, « il vint voir la belle chapelle de Snofrouî. Il la découvrit « à l'intérieur telle que le ciel, lorsque Hà, le Soleil, s'y « lève, et il s'écria : « — Le ciel pleut la myrrhe, il se « résout en encens sur le front de la chapelle de Snofrouî ». Et comme un si noble mouvement poétique n'aurait pas suffi à contenter l'âme du souverain si l'on n'y avait
ajouté quelque souhait substantiel, il s'adressa aux générations futures et il leur demanda de prier pour lui. « O vous tous, scribes, magiciens, prêtres, qui passerez « devant ce monument et qui lirez ce discours, si vous « aimez la vie et que vous souhaitiez avoir les louanges « des dieux de vos villes, transmettre vos charges à vos « enfants, puis être enterrés dans la nécropole de Mem- « phis après la vieillesse et un long demeurer sur terre, « dites : « — Offrandes à Osiris, à Rà, à Amon, à Anubis, « pour que ces dieux accordent toutes les provisions « imaginables à l'esprit du roi Snofrouî et de la reine « Marisônkhis, sa femme. » D'autres lui succédèrent plus tard qui, trouvant sa prose à leur goût, s'en approprièrent des morceaux et recopièrent pour leur compte ce qu'il avait dit pour le sien.
Ces curieux en voyage n'apportaient pas, d'ailleurs, plus de critique ou de discernement que nos touristes, dans les objets de leur admiration. Ils s'extasiaient devant tout ce qu'on leur montrait pourvu que ce fût très vieux, et, s'ils déchiffraient les textes gravés sur les tombeaux, ils les comprenaient mal. Un des seigneurs féodaux ensevelis à Béni-Hassan racontait qu'il avait gouverné une ville dont le nom se traduirait exactement en français la Nourrice-CJiéops. Avait-elle été ruinée depuis son temps? En tout cas, on ne la connaissait plus sous la XVI II" Dynastie et les scribes qui montaient alors aux hypogées n'avaient jamais entendu parler d'elle. Apercevant la mention de Chôops en plusieurs endroits, ils en conclurent que les peintures avaient été faites pour ce roi et qu'ils étaient chez lui, dans sa syringe, puis ils consignèrent leur opinion dans une demi-douzaine de gribouillages extatiques : « C'est ici la venue du scribe « Thoutiî, » ou du scribe Amonmosou, ou du scribe Rai. « Quand je suis allé pour contempler la belle chapelle de
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« Cbéops, je l'ai trouvée semblable, en son intérieur, au « ciel quand le soleil s'y lève, et bien approvisionnée « d'encens frais. » Ils avaient l'erreur facile, l'appréciation monotone, et beaucoup d'entre eux étaient satisfaits quand ils avaient attesté en cinq ou six mots qu'ils avaient fréquenté là. D'autres, pourtant, ont poussé l'obligeance jusqu'à nous confier sous quel roi ils honorèrent le monument de leur précieuse présence, en quelle année, dans quelle circonstance, et leur vanité les a faits du coup les auxiliaires imprévus de la science. C'était en l'an XL de tel souverain, au moment où Sa Majesté naviguait de Memphis à Thèbes pour inaugurer un temple ou lorsqu'elle revenait de sa troisième campagne en Ethiopie, et le roi nous serait inconnu, lui, ses constructions, ses voyages, ses victoires, si un des scribes de l'escorte n'avait pas eu son accès de fureur écrivante à l'aspect d'un mur bien en lumière. Des milliers d'autres ont été victimes de la même manie pendant des siècles, et, grâce à eux, nous recueillons partout des dates, des faits, des cartouches royaux : des dynasties se recomposent avec ce qu'ils nous apprennent et l'histoire de l'Egypte se reconstitue pièce par pièce. Ils y joignent, d'ailleurs, des détails sur leur propre famille, sur leur destinée particulière, sur le motif qui les avait conduits là, et ce motif est souvent extraordinaire. Les Egyptiens se flattaient d'être des magiciens consommés, et alors comme aujourd'hui les cimetières, surtout les cimetières abandonnés depuis des siècles, étaient les endroits qui s'adaptaient le mieux aux opérations des sorciers. Les esprits délaissés, qui mouraient de faim dans leurs tombes, étaient disposés à tout risquer afin de seconder les œuvres de magie qui leur vaudraient quelque nourriture. Les pyramides elles-mêmes servaient de refuge à des êtres bienfaisants ou pervers, qu'un rite exécuté à l'heure voulue, avec les paroles voulues, devait
asservir pour une heure aux désirs de l'opérateur. En l'an L de Ramsès II, le scribe Panouà, qui habitait Memphis ou les environs, se rendit, une nuit, au sépulcre d'un certain Shopsisouphtah, qui avait fleuri vingt siècles auparavant et qui avait eu, de son temps, la réputation d'un homme fort habile aux choses surnaturelles. 11 apportait les grimoires appropriés et, après avoir pris position dans la chapelle, il attaqua les cérémonies évocatrices. Si tout marchait à souhait, un serpent énorme lui apparaîtrait, le serpent qui se cache dans la pyramide du pharaon Sahourî et sous la figure de qui l'âme de ce roi se plaît à se révéler. Panouà souhaitait s'enquérir auprès de lui d'une recette qui prolongeât son existence terrestre jusqu'à l'âge de cent dix ans, que nul mortel ne peut dépasser. Les prières étaient puissantes, car elles étaient empruntées à des livres rédigés par le dieu Phtah lui-même, mais, sans doute, la saison n'était pas propice : il alla jusqu'à la onzième incantation sans succès, puis il se découragea et il rentra chez lui, mais, avant de vider les lieux, il rédigea sur la muraille le procès-verbal de la séance infructueuse en belle écriture cursive. Ailleurs, des malades, après avoir consulté un oracle, ont griffonné sur un rocher voisin ou sur une paroi de chapelle un compliment à l'adresse du dieu ou de la déesse qui les avait guéris de manière miraculeuse. Un dévot a poussé un cri d'angoisse vers son patron : « Ne me déserte pas, ô Râ-Harmakhis », et il a signé : « Le scribe Thoutmôsis de la nécropole ». Un employé des canaux et irrigations a enregistré le début de la crue ou le jour de la rupture des digues : « L'an X, le 13 du deuxième mois d'été, ce jour-là, un grand Nil est survenu ». Les satisfaits n'avaient que des louanges pour leurs supérieurs ou pour leurs égaux et ils en confiaient l'expression aux murailles. Les mécontents en agissaient de môme, et c'est ainsi que nous possédons
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aujourd'hui quelques-unes des satires où leur mauvaise humeur s'exhalait. L'archiviste Phtahshadou a ouhlié de nous dire les méfaits de son chef; il s'est contenté d'afficher sur le rocher, à Thèbes, un couplet de sa façon où le personnage était houspillé vigoureusement. « L'ordre de « mon maître, c'est un crocodile. — Sa dent est dans « l'eau, mais où? — Ses dents sont dans le canal à « l'Occident — et son œil clignote ». Il paraît que c'était pour étouffer de rire, et les trois quartiers de Thèbes en suffoquèrent pendant des semaines, mais le sel de ce brocard s'est évaporé depuis lors et il faut gloser d'importance pour en raviver la saveur. Sachez d'abord que le crocodile est un traître animal, qui se tient en eau trouble, dans le canal, toute la journée, faisant semblant de dormir pour ne pas eifrayer son gibier : les peintures des tombeaux le montrent allongé dans une attitude méditative, la queue au repos, la gueule close, l'air innocent comme s'il n'était qu'un gros lézard inoffensif. Au moment où l'on s'y attend le moins, un revers de queue, deux coups de dent, un plongeon, et un mouton, un chien, un homme a disparu, happé brusquement. Phtahshadou avait reçu un ordre d'aspect bénin, toutefois dangereux à accomplir, et il le comparait à ce crocodile félon, mais il ignorait encore où le péril éclaterait ; il devinait seulement qu'il courait risque de vie, et c'est pour cela qu'il parlait du canal qui est à l'Occident et qu'on doit franchir pour arriver au tombeau. Voilà l'explication, et une fois lue, beaucoup de modernes ne saisiront pas plus qu'auparavant la drôlerie du morceau. Combien de siècles faudrat-il pour que les malices d'aujourd'hui exigent un commentaire archéologique et jettent dans un étonnement rêveur les gens qui croiront encore par tradition à l'esprit français ?
Un Allemand, M. Spiegelberg,' curieux lecteur et ins-
pectateur desdites inscriptions comme tous ceux de sa race, en a recueilli plusieurs milliers rien qu'à Thèbes et il n'a pas épuisé la matière. Plus il en transcrit, plus il en découvre : c'est un débordement. Je ne m'en plaindrai pas, tant ces graffites nous enseignent de choses nouvelles sur le compte de ce vieux peuple égyptien, si longtemps enterré, exhumé si récemment ; mais comment continuer à être sévère pour les touristes européens qui noircissent les murailles, quand on copie et qu'on étudie d'un soin si affectueux les moindres gribouillages de leurs prédécesseurs antiques ?
21 juin 1899.
A voir telle momie de Turin ou d'une autre collection européenne, — un paquet d'os desséchés à peine recouverts d'une peau brune, et des traits contractés par l'embaumement en une grimace lamentable ou grotesque, — il faut une certaine force d'imagination pour recomposer la jeune fille élégante et frêle dont le charme subtil enivra les galants de Thèbes durant sa verte nouveauté, ou simplement la vieille déformée et flétrie, qui, rêvant le soir, à la chandelle, de ses passions d'autrefois, se répétait à mi-voix les chansons d'amour de ses belles années. Allez pourtant dans une autre salle du musée et faites-vous ouvrir l'armoire aux papyrus : le recueil s'y trouve de ces chansons, mutilé, maculé, coupé de lacunes, niais assez lisible encore en bien des endroits pour qu'on en traduise de longs fragments d'une manière certaine, et pour qu'on sache comment la passion s'exprimait entre ces êtres destinés à finir en numéros de vitrine dans nos musées. Les restes en avaient été recueillis et traduits par Goodwin d'abord (1), puis par moi (2); ils viennent d'être
(1) Goodwin, thc Papyrus Marris n" iOO, dans les Transactions of the Society of Biblical Archeology, t. IV, pp. 380-388. (2; Maspero, Etudes Egyptiennes, I. I. pp. 216-239.
étudiés, une troisième fois, par un savant allemand émigré en Amérique, Max Mùller(l).La traduction est d'un tour agréable et le commentaire éclaire ce qu'elle a parfois de trop exotique dans l'expression ; l'ouvrage est de ceux qu'on peut lire avec intérêt sans être du métier, et s'il contient des passages douteux sur lesquels il faudra s'expliquer entre égyptologues, l'ensemble rend l'allure de l'original très fidèlement.
Les dits d'amour devaient être fort nombreux dans la littérature égyptienne. Nous possédons déjà les débris plus ou moins considérables de trois recueils composés pendant la seconde époque thébaine, vers le treizième siècle avant notre ère, et des fragments d'autres morceaux ont été retrouvés jusque sur dès stèles funéraires. Il est certain qu'une partie au moins des petites pièces rassemblées alors par les scribes étaient de beaucoup antérieures et couraient depuis longtemps dans la bouche du peuple ; elles formaient une réserve commune, où les amoureux puisaient à volonté et dont chacun brodait les thèmes selon les besoins du moment. Les musiciens les récitaient avec accompagnement de théorbes, de harpes ou de flûtes, dans les maisons privées ou par les rues, comme les chanteurs et les aimées de nos jours font les petits vers arabes au Caire ou dans la Haute-Egypte. Quiconque a vécu dans les provinces où l'inlluence européenne ne domine point trop peut, transportant ses expériences du présent à trois mille ans en arrière, reconstituer sans danger d'inexactitude ces concerts d'autrefois. Les peintures des hypogées thébains nous montrent les exécutants avec leur toilette, leurs instruments, leurs gestes, leur public. Les manuscrits de nos musées nous
(1) Die Liebespoesie der Alten Aigypter, von W. Max Muller, rail 18 Tafeln in Autographie und 3 Tafeln in Lichtdruck. Leipzig, J.-C. Hinrichs'shc Buchhandlung, 1899.
suggèrent les idées et les mots qui animaient toute cette plastique. Les effets produits sur l'auditoire étaient sans doute analogues à ceux que les contes des Mille et Une Nuits décrivent de façon si curieuse : il se pâmait aux roulades prolongées et aux concetti des paroles, il soupirait pendant les passages tendres, il pleurait ou il sanglotait lorsque le héros ou l'héroïne psalmodiait ses désespoirs, et il accentuait l'intensité de ses sentiments divers par ces dessous d'exclamations gutturales qui accompagnent aujourd'hui la voix de l'artiste. J'ai essayé parfois d'adapter l'un ou l'autre des morceaux antiques aux mélopées arabes qu'on entend sur le Nil et le résultat de ces tentatives a été heureux le plus souvent : on peut se figurer les vieux airs aujourd'hui perdus comme modulés de la même manière que les airs récents, et soutenus par des arpèges d'instruments à cordes ou par des batteries semblables de tambourins.
Les motifs utilisés dans les trois recueils sont sensiblement identiques à ceux que les Arabes ont traités et quelques-uns ont l'apparence moderne. C'est tantôt l'amant qui parle et tantôt l'amante, ou, pour employer le terme ancien, la sœur. L'expression est caractéristique de la famille égyptienne, où la sœur de père et de mère était de droit l'épouse préférée de son frère, mais l'usage s'en propagea à toutes les autres femmes, et ici il désigne d'une manière générale l'amoureuse, quelle que fut d'ailleurs sa condition sociale, dame du monde ou servante, jeune fille ou courtisane. Dans une des pièces du début, elle semble ne plus avoir rien à refuser au soupirant, et celui-ci décrit les charmes qu'elle révèle avec une vivacité significative, mais ailleurs, les choses ne paraissent pas être aussi avancées pour lui; il se plaint des rigueurs de la belle, et il invente des ruses pour essayer de l'attirer chez lui. « Je me coucherai chez moi, et comme me voilà
« malade par force, lors mes voisins entreront me voir, « lors ma sœur viendra avec eux : elle fera honte aux « médecins, car elle connaît bien mon mal ! » Si cet artifice n'a point de succès, il songe à s'introduire chez elle parmi les visiteurs : « La villa de ma sœur... Ah! qu'on « m'y mette portier! Si je m'y attire la colère de ma sœur, « du moins j'entendrai sa voix furieuse, comme un petit « enfant tremblant de crainte ». Cette faveur douteuse ne lui suffit bientôt plus, et il requiert davantage. « Oh! « que ne suis-je son esclave noire, celle qui se tient avec « elle ! Je verrais toutes les formes de son corps ! » 11 voudrait être l'anneau qu'elle porte à son doigt, la guirlande de fleurs qui entoure son cou et qui caresse sa poitrine ; au besoin, il ne se ferait pas scrupule de lui verser un philtre pour la décider à entrebâiller sa porte. Il entreprend même un pèlerinage aux temples de Memphis, dans l'espoir que les dieux invoqués par lui interviendront en sa « faveur : Je descends le fleuve en barque à la vogue pres- « sée de l'équipage ; mon bouquet de myrte à l'épaule, je « me dirige vers la cité d'Onkhtaouî, et je dirai à Phtali : « — « Donne-moi ma sœur, cette nuit ! » Il obtient enfin l'objet de son désir, et sa maîtresse le rejoint au lieu du rendez-vous : « Quand je vois ma sœur qui vient, « mon cœur palpite, mes bras s'ouvrent pour l'enlacer ; « mon cœur s'éjouit en sa place, comme qui est dans la « joie éternelle, quand arrive ma dame. Si elle me saisit « et que ses bras s'ouvrent pour moi, c'est comme si « j'étais inondé des parfums de l'Arabie, des senteurs les « plus fines ! — Si elle me donne un baiser de ses lèvres « entr'ouvertes, je m'enivre sans qu'il soit besoin de « bière ! »
Ce n'est pas l'homme pourtant qui joue le rôle principal dans nos recueils erotiques : l'amoureuse y est en scène plus souvent' que lui, l'amoureuse délaissée ou
craignant de l'être. La femme jouissait d'une si grande liberté en Egypte que les Grecs la crurent toute-puissante dans la famille et le mari son esclave. C'est donc elle naturellement qui prend l'offensive dans bien des cas, et qui court au-devant du désir. Elle saisit pour s'offrir le premier prétexte, celui d'une de ces parties de chasse au marais qui s'étalent à profusion sur les parois des tombeaux. « Les beautés de ta sœur, la chérie de ton cœur, « vont là-bas dans les prés, ù mon frère chéri; mon cœur « poursuit ce qui peut t'ètre agréable, et tout ce qu'il te « plait inventer, je te dis : « — Vois, c'est fait ! ». Je suis « allée à l'affût, mon piège à la main et ma cage et « mon écran. Tous les oiseaux de l'Arabie s'abattent sur « l'Egypte, parfumés de myrrhe, et celui qui vole en tête, « il a piqué mon ver d'appât, apportant sa senteur d'Ace rabie et les pattes pleines de gommes odorantes. Mon « cœur brûle que nous les prenions ensemble, moi, seule « avec toi, et que je te fasse entendre la voix aiguë de « mon oiseau parfumé de myrrhe. Si j'obtiens que tu sois « là où je suis, avec moi, je ferai manœuvrer mon piège, « ô bel ami, toi qui viens auprès du bien- aimé ! » Le bel ami ne répond pas à son appel ; elle se lamente, elle oublie de surveiller son piège, elle laisse fuir le gibier. « La voix de l'oie sauvage résonne qui a piqué son ver « d'appât, mais ton amour me repousse et je ne sais m'en « arracher. Je ramasserai mes rets, mais que dirai-je à « ma mère, vers qui je reviens chaque jour, chargée « d'oiseaux de ma chasse ? Que je n'ai pas tendu mon « piège aujourd'hui que m'a captivée ton amour? » Rien ne serait plus facile que de restituer dans le détail le tableau indiqué sommairement par le poète ; il suffirait de détacher d'un hypogée thébain l'une des peintures qui représentent la chasse au filet, et d'y installer notre jeune femme au lieu des esclaves que l'artiste y met d'ordinaire.
Le thème se répète plusieurs fois avec des variantes qui montrent combien il était goûté ; puis la joie de l'amour heureux éclate dans quelques strophes. « La voix de la tourterelle résonne, elle dit : « Voici l'aube, las! où irai-je? « Non pas, bel oiseau! Tandis que tu me querelles, j'ai « trouvé mon frère dans son lit, et mon cœur est joyeux, « plus que nous ne saurions dire ; car je ne m'éloignerai «r plus, mais, la main dans la main, je me promènerai « avec lui dans tous les beaux endroits ; il me rend la « première des femmes, lui qui ne meurtrit pas mon « cœur ». Après quoi l'abandon arrive promptement, et les plaintes de la délaissée qui ne veut pas accepter la rupture : « Je tiens mon visage tourné vers la porte du « dehors, car, voici, mon frère vient. Mes deux yeux surce veillent la route, mes deux oreilles écoutent, ma peau « frissonne, car je fais de l'amour de mon frère mon bien « unique, et, pour tout ce qui le concerne, mon cœur ne « se tait point. Et voilà qu'il m'envoie un messager rapide « de pieds, aussitôt entré que sorti, afin do me dire : « — Je suis retenu ». Ah ! dis plutôt que tu as trouvé « une autre femme ! O toi dont la face est perfide, pource quoi briser le cœur d'une autre par ton infidélité? »
Lorsqu'on examine d'un peu près la structure de ces pièces, on y reconnaît vite des intentions de style et une recherche d'expression ou de composition très délicate. Certaines d'entre elles sont conçues presque à la façon des stornelli italiens. Elles débutent par un nom de Heur sur lequel le poète joue pendant quelques phrases : par malheur, les chocs de syllabes auxquels il a recours pour comparer à ce nom telle ou telle vertu du bien-aimé ne peuvent se transporter dans aucune langue moderne, et ils rendent la traduction littérale à peu près impossible. Les autres rythmes sont moins insaisissables, et, si nous ne réussissons pas toujours à goûter le charme spécial
que le choix de tel ou tel mot ou l'emploi de certaines tournures grammaticales prêtait à la pensée, du moins le développement de cette pensée môme demeure encore si transparent et si naturel par endroits que nous éprouvons quelque plaisir à le suivre jusque sous son vêtement moderne. Il m'est arrivé, plus d'une fois, en Egypte, de déboucher un flacon d'essence ramassé dans un tombeau. Ce n'est pas un parfum franc qui s'en exhalait, mais une odeur vague dont on n'eût su dire si elle était agréable ou mauvaise et dont la sensation s'effaçait sitôt qu'on essayait de la définir. A vouloir analyser trop finement la senteur de poésie qui s'exhale de ces chants amoureux, elle se perdrait aussitôt : il faut la respirer vite et en jouir à l'aventure sans s'inquiéter d'en préciser la nature ou d'en analyser la qualité.
27 septembre 1899.