HIÉROGLYPHIQUES
Les gens qui en font métier savent que les petites bêtes alignées en processions disparates sur les monuments égyptiens sont des signes de lettres ou de syllabes, et que chacune d'elles possède ses valeurs immuables dont la plupart nous sont familières. Si vous rencontrez sur un sarcophage du Louvre un lièvre accroupi à toutes ses oreilles et quelles oreilles ! puis un serpent à cornes ondulant derrière lui, le premier égyptologue de vus amis vous expliquera en deux mots, que le lièvre représente un verbe comprenant un ou et un n, que le serpent est le pronom de la troisième personne du singulier masculin et répond à notre lettre /', que le tout enfin se transcrit ou -f- n -f- /'et signifie il est. C'est un beau résultat, et Champollion ainsi que ses élèves se félicitèrent lorsqu'ils l'eurent obtenu : on l'a enregistré depuis lors dans toutes les grammaires hiéroglyphiques où les débutants s'en emparent, et l'on s'est arrêté là pendant longtemps. Mais cette combinaison des trois sons ou -\- n -\- f n'est pas facile à prononcer telle quelle, et, d'instinct, les professeurs
comme les étudiants ont introduit une voyelle entre n et f, la voyelle la moins compromettante et la plus faible, un é légèrement ouvert. Ceux qui lisent l'égyptien à haute voix, — c'est un plaisir accordé à peu de gens en ce monde, — ont pris l'habitude de dire oun-éf, mais est-ce bien ainsi que les Égyptiens eux-mêmes faisaient sonner le groupe, et y a-t-il un moyen de déterminer ce qu'était leur prononciation? On l'a contesté d'abord à priori, et je n'ai pas oublié le scepticisme indulgent qui m'accueillit lorsque, il y a près d'un quart de siècle, je me permis non seulement de déclarer que le problème était soluble, mais d'en ébaucher une solution. Les années écoulées depuis lors ont détruit bien des préjugés et levé bien des doutes : un jeune savant allemand, M. Sethe, a placé entête d'un gros volume qu'il vient de publier sur le verbe égyptien de longs chapitres d'introduction qui forment un véritable traité de prononciation égyptienne (1). Je ne suis pas bien sur qu'il ait. choisi la meilleure voie pour parvenir au but qu'il se proposait : il me suflit de constater que le problème réputé insoluble audébutestde ceux que certains savants pensent avoir résolu aujourd'hui.
Que l'on ait deviné la valeur des signes hiéroglyphiques et qu'on puisse fournir la traduction des textes historiques ou littéraires qu'ils cachaient, personne n'hésite plus à le croire. Mais ici il ne s'agit plus de transcrire dans une de nos langues modernes la pensée qui ressort de ces œuvres antiques, il s'agit de reconstituer la façon dont cette pensée vibrait aux oreilles de ceux qui l'exprimaient, d'en retrouver la cadence, la modulation, l'accent, au besoin les changements de ton qu'elle a subis au cours des âges. Nous ne l'entendons plus et personne ne l'a plus entendue depuis des centaines d'années, mais d'autres peuples,
(1) Sethe, dus /Egyplische Verbum, t. I, pp. 3-33.
dont nous connaissons la langue, l'ont écoutée à l'époque où elle résonnait encore, et ils en ont noté des fragments. La première fois que des matelots ou des mercenaire grecs posèrent le pied sur les côtes du Delta, il leur fallut répéter les mots les plus nécessaires au commerce journalier, et quelques-uns de ceux-ci, de préférence les noms propres, noms de villes, noms de rois, noms de particuliers, noms de dieux, finirent par être couchés en lettres grecques sur les tablettes d'Hérodote ou dans les ouvrages des autres historiens helléniques. Plus tard, quand Alexandre eut rangé l'Egypte sous la domination macédonienne, des quantités d'entre eux furent insérés dans les actes publics et privés, dans les registres de corvées ou d'impôts, dans les contrats de mariage ou de vente, dans les reçus de péage ou de douane, et c'est à la centaine qu'on les y lit aujourd'hui. Or, les noms égyptiens étaient composés, pour la plupart, de termes empruntés au fond môme de la langue, ethniques, noms de métiers ou de divinités, d'objets ou d'animaux. Beaucoup de gens s'appelaient Lenègre, Lerat, Lachatte, et leurs noms se prononçaient comme les mots mômes de l'idiome courant dont ils étaient composés. Qui, chez nous, a des amis appelés Lenormant, Picart, Lelièvre, Lebourgeois, Lalance, ne fait aucune dilFérence de son entre ces noms et les termes communs de Normand, de Picard, de bourgeois, de lièvre, ou de lance ; souvent même, le nom propre trahit les divergences dialectales, comme dans Leleu, Lecat, Lequien, à côté de Lelouj), Lcchat, Lechien. De même en Egypte : le soigneur Pouhôri, autrement dit le Chien, nous a conservé la prononciation ouhôri, qu'avait le mot pour chien au temps où les scribes grecs fixèrent son nom une première fois. Si l'on songe que nous possédons déjà de quatre à cinq mille noms indigènes habillés ainsi en lettres grecques, on voit de quelle ressource ces trans-
criptions peuvent être pour reconstituer la prononciation des hiéroglyphes ; ce sont plusieurs centaines de mots isolés, de substantifs accompagnés d'un adjectif, même de courtes phrases qui nous arrivent comme en écho de l'Egypte ptolémaïque. En écrivant Ephônoukhos un nom qui signifie il est vivant, les Grecs nous ont appris que le verbe correspondant à il est et l'adjectif correspondant à vivant se prononçaient ef et ônoukhou en égyptien : à force de rencontrer des exemples de ce genre, on finit par avoir en main de quoi reconstruire la phonétique de plusieurs des paradigmes dont la grammaire égyptienne se compose.
Les Grecs exécutèrent ces transcriptions à l'oreille, et l'oreille abuse souvent les peuples : il faut donc admettre qu'ils se sont trompés en plus d'une occasion et ne pas se fier aveuglément à leurs notations. Toutefois, les cas sont rares où ils ont commis une erreur grossière : leurs orthographes nous indiquent le plus souvent avec une exactitude entière, la place de l'accent, le site et le ton des voyelles, la valeur des terminaisons grammaticales, et les variantes qu'un même nom présente parfois ont presque toujours leur raison d'être. En nous aidant de ces éléments, nous parvenons à savoir comment une partie considérable de la langue égyptienne était harmonisée au temps des Ptolémées, entre le ive et le Ier siècle avant notre ère. C'est quelque chose déjà, mais est-il possible de remonter plus haut ou renoncerons-nous à raviver le son et les dialectes des âges antérieurs ? Je ne le pense pas, en ce qui me concerne, et je compte bien justifier mon opinion un jour ou l'autre. Je ne veux pas dire par là que nous remonterons jamais en son entier la gamme de tons et de demi-tons délicats dont le peuple se servait pour moduler ses mots ou ses phrases ; mais nous en viendrons à reconnaître l'endroit où les voyelles s'intercalaient dans
chaque terme, la coloration vocalique en gros de chacune des syllabes, la syllabe sur laquelle l'accent tonique pesait, peut-être aussi le mot qui recevait l'accent principal dans chaque phrase. Un texte égyptien ainsi vocalisé nous apparaîtra comme une de ces fresques que nous voyons sur les hypogées de l'ancien empire, où le coloris ne résulte pas comme chez nous de touches innombrables, fines et bien fondues, mais procède par vastes teintes plates étalées crûment Tune à côté de l'autre ; ce sera une approximation à la nature, lointaine et rude, mais suffisante pour rappeler le modèle. L'idée qu'elle nous fournira du langage ne fera pas dissonance avec celle que les tableaux nous inspirent du peuple lui-même et de sa nature. Ces personnages au profil déformé savamment, aux gestes anguleux, au costume étriqué et raide, ils agissent et ils vivent maladroitement, mais ils agissent et ils vivent. Quand nous lirons à la façon que je dis les inscriptions tracées au-dessus d'eux et qui contiennent les propos qu'ils échangent, nous éprouverons sans doute l'impression d'une langue gauche et rude, sans nuances et sans souplesse, mais du moins nous pressentirons quelque chose de la mélopée de cette langue: l'Egypte antique aura cessé d'être muette et nous aurons commencé à entendre sa voix.
Le résultat vaudra-t-il la peine que nous nous serons imposée pour le conquérir? Ce n'est pas la seule curiosité qui pousse nos savants dans cette voie, ni la gloriole d'avoir surmonté des dillicultés réputées insurmontables. Le premier travail du déchiffrement, celui qui a consisté à déterminer en gros ce qu'il y avait dans les textes égyptiens et à rajuster les cadres de la grammaire, de l'histoire, de la religion, de la littérature, s'achève en ce moment, trois quarts de siècle après la découverte de Champollion. Nous commençons à sortir de l'a peu près dont nous avons dû nous contenter sur bien des points et,
à ne parler que de la littérature, nous en connaissons le sens général assez bien pour désirer maintenant en approfondir le détail et en surprendre la technique. J'ai analysé naguère les chants d'amour que nous lisons sur divers papyrus et j'ai tenté d'en traduire une partie (1). L'idée en est souvent jolie et l'expression heureuse, mais le rythme, la cadence, la vibration, toute cette mélopée de la versification qui soulève et berce la pensée, quels étaient-ils et comment les imaginerons-nous, si nous ignorons à jamais la façon dont les Egyptiens prononçaient leur langue ? Figurez-vous ce que deviendrait la plus harmonieuse des Méditations de Lamartine, si plus tard on la découvrait déguisée sous un système d'écriture qui, laissant subsister le squelette consonnantique des mots, en supprimât la vocalisation ? Le thème poétique et ses développements transparaîtraient à la longue derrière le groupement baroque des consonnes, mais la musique nous en échapperait tant que nous n'aurions pas deviné quelque procédé d'y raviver les voyelles. La poésie égyptienne est aujourd'hui tout entière à l'état où je suppose les Méditations de Lamartine : elle est fixée par l'écriture, mais nous ignorons l'art d'en solfier la notation et de lire musicalement ce que nons en déchiffrons grammaticalement. Il ne sera pas indispensable de ressusciter toutes les nuances de l'articulation. Nousmêmes, nous n'avons pas besoin d'articuler chaque son exactement comme un Parisien du xn° ou du xnr" siècle pour goûter l'harmonie delà Chanson de Roland : c'en est assez de la réciter avec renonciation actuelle à peine modifiée en de certains points. Le vers de Virgile ou d'Horace, débité à la française, garde malgré tout quelque chose de sa sonorité et de sa mesure : ce n'est plus le cantique de la poésie romaine, mais c'est encore un récitatif qui
(! Voir. p. 183-lSil du présent volume, l'article sur la Poésie amoureuse des Égyptiens.
ne manque pas de beauté. Le jour où nous prononcerons l'égyptien par à peu près et que la poésie égyptienne aura retrouvé un chant, nous serons mieux à même d'apprécier quels charmes de mesure et de mélodie elle joignait à ses qualités d'expression et de pensée. L'Egypte comptait plusieurs grands siècles littéraires dont les œuvres, copiées de génération en génération, avaient formé à la longue une véritable bibliothèque classique. Lorsque nous vocaliserons ou que nous déclamerons ces œuvres avec autant de facilité que nous les comprenons, nous serons peut-être amenés à reconnaître que la poésie n'y a pas été inférieure aux arts plastiques, et que les Pharaons avaient leurs poètes divins comme leurs architectes ou leurs statuaires dignes de notre admiration.
27 décembre 1899.