SUR UN FRAGMENT DE ROMAN COPTE DÉCOUVERT NOUVELLEMENT
Les chroniqueurs arabes ont consigné dans leurs ouvrages une histoire complète des Pharaons qui n'a aucune ressemblance à celle que nous dégageons des monuments. Les noms diifèrent à quelques rares exceptions, les récits sont proches parents des contes véridiques des Mille et Une Nuits, la magie, l'astrologie, l'alchimie y jouent le gros rôle, et les rois ou leurs ministres y apparaissent comme des prestidigitateurs ou des nécromants d'une habileté surhumaine. Les temples, les pyramides, les syringes, les hypogées regorgent de trésors cachés, trésors d'or et d'argent, trésors de talismans et d'amulettes, trésors d'inscriptions, trésors de livres où les ancêtres lointains avaient mis eu dépôt les mystères de leur sagesse, la sagesse incomparable des Egyptiens, pour la sauver des éléments ou des hommes, du déluge d'eau qui noya la terre, des invasions barbares qui bouleversèrent la vallée si souvent. Les souvenirs de la Bible se mêlent vers la fin à ces imaginations incohérentes, et ils introduisent dans ce cercle de magiciens les personnages de la Genèse et de l'Exode, le Pharaon d'Abraham, celui de Joseph, Joseph lui-même, la femme de Putiphar, puis le Pharaon par
excellence, celui qui persécuta les Hébreux et qui périt si misérablement dans la mer Rouge. J'ai montré que cet ensemble d'extravagances ne fut pas une invention pure et simple des Arabes, mais qu'ils l'avaient dérivé tout combiné de quelques auteurs byzantins aujourd'hui perdus : ils se sont bornés à l'agrémenter d'anecdotes puisées aux sources populaires directement, et de légendes musulmanes greffées sur la tradition biblique (1). Pour l'Egypte ainsi que pour d'autres provinces de l'empire des Khalifes, ils ont cru bien faire en traduisant presque littéralement les ouvrages que les indigènes leur présentaient comme renfermant un résumé exact de leurs annales : cette sorte d'épopée fantastique qui fleurit chez eux, c'est en réalité la dernière déformation que l'Egypte elle-même avait infligée à son histoire nationale avant l'invasion de l'Islam. Il y avait longtemps, à cette époque, qu'elle travaillait à y remplacer les acteurs authentiques par des héros imaginaires. Déjà sous les Ramessides, une littérature de romans s'épanouissait dont les protagonistes étaient les rois les plus illustres des siècles antérieurs, ceux qui avaient construit les pyramides, Chéops, Cbéphrèn, Sahouri, ou ceux qui avaient repoussé les Pasteurs et conquis l'Asie, Tiouâqen et Thoutmôsis III. Elle alla toujours s'accroissant à mesure que les dynasties se superposaient aux dynasties, et quand, au milieu du Ve siècle avant notre ère, Hérodote d'Halicarnasse décrivit les merveilles du Nil pour l'édification de ses compatriotes, ce ne fut pas la suite exacte ni les gestes véridiques des souverains qu'il recueillit, ce fut une chronique romanesque où des noms réels couvrent des exploits inventés de tout point. Son second livre n'est qu'un répertoire de romans, cousus l'un à l'autre, et dont quelques-uns sont transcrits
(1) Journal des Savants, 1899, pp. 69-86, et pp. 151-172.
avec tant de fidélité, qu'on sent presque la forme de l'original égyptien sous le déguisement hellénique : tels l'aventure de Rhampsinite et du fin voleur, la tragi-comédie de Phérôs et de sa femme infidèle, le miracle du prêtre Séthos, les travaux de Chéops et de Chéphrên les impies, les vertus du dévot Mykérinos. Les Saites eux-mêmes n'échappèrent pas à cette invasion de la fable, et Bocchoris, Psammétique Ier, Néchao, Apriès, Ahmasis, défrayèrent tour à tour la fantaisie populaire. Le souvenir de la vérité s'effaça à mesure que les classes supérieures et les scribes eux-mêmes perdirent l'intelligence aisée des textes copiés sur les papyrus ou gravés sur les monuments. Les antiques histoires encombrées de noms et de détails que personne ne comprenait plus cédèrent le pas à des fictions mieux appropriées au goût du jour : les pyramides elles-mêmes échappèrent à Chéops et à ses successeurs pour devenir sous des influences chrétiennes ou juives les Greniers de Joseph le Patriarche. Chacune des Égyptes échelonnées le long des siècles abrégea certaines portions de la chronique précédente, en développa d'autres, rabaissa les grands hommes de jadis au rôle de fantoches ridicules ou promut les obscurs à la dignité de héros glorieux, corrigea, effaça, inventa, emprunta aux nations voisines, combina les données les plus hétérogènes avec tant de persévérance et d'industrie qu'à la fin rien ne demeura du vieux canevas sur lequel l'esprit ingénieux des premiers conteurs avait brodé. Quelques témoins de ce long labeur inconscient subsistaient dans les papyrus hiératiques et démotiques, chez les écrivains grecs, chez les compilateurs byzantins : voici maintenant que les Coptes se mettent de la partie et qu'ils commencent à nous envoyer leur contingent.
M. Henri Schaefer découvrit en effet, il y a deux ans, dans un lot de parchemins que le musée de Berlin venait
d'acquérir, six grands feuillets détachés d'un ouvrage rédigé eu dialecte thébain et qui lui parurent contenir un texte assez différent de ceux qu'on lit d'ordinaire sur les manuscrits de cette provenance (l).Ce sont les seuls débris connus jusqu'à ce jour d'une nouvelle dont la conquête de l'Egypte par les Perses avait fourni le sujet. Cambyse y est au premier plan, ainsi qu'il convient, mais un Gambyse auquel nous ne sommes pas habitués. Il a lu la Bible depuis qu'il est sorti des mains d'Hérodote, et, pour y avoir rencontré Naboukodonosor qui régnait comme lui à Babylone, il s'est imaginé être identique à ce vaniteux personnage. L'Orient tremble devant lui : il a pourtant Pharaon pour rival, non pas Ahmasis ouPsammétique III, ainsi qu'il l'avait pensé pendant longtemps, mais Apriès, l'Hophra que les livres hébreux prêtaient pour adversaire à Naboukodonosor. Sur le point de l'attaquer, il envoie sommer les peuples de Syrie de renoncer à leur allégeance égyptienne, et c'est à ce moment que le premier de nos fragments l'introduit. Sa lettre de défi est tracée de belle encre, mais elle ne produit d'autre effet que d'irriter les gens auxquels elle s'adresse : les messagers étaient sur le point de périr, lorsqu'un certain Bothor, « un « homme avisé au conseil et habile à la parole, un héros « par la force et un champion à la bataille », s'avisa de les sauver. Il persuada au peuple de les chasser honteusement en leur remettant un cartel insultant pour leur maître. « Nous t'écrivons comme à un couard et à un « timide, à toi Gambyse dont le nom sonne Sanouo dans « notre langue, ce qui traduit veut dire le Couard et le « Lâche. Vois, nous avons expulsé tes légats, car nous « ne te craignons point ; mais nous possédons grand los
1 II. Schfefer, Bruclisllick c'nirs koptischen Romans ilber die Eroberunrj /Kr/i/plens durch Kambyses, extrait des Comptes rendus de l'Académie de Berlin, 189D, t. XXXVIII, p. 727-:i'k
« et nous glorifions notre seigneur Pharaon, celui qui « nous domine en gloire. Nous n'avons pas voulu tuer tes « légats, mais à l'heure de la manifestation tu verras ce « que nous te ferons... Et d'abord nous massacrerons tes « soldats où tu te fies; tes fils, nous les tuerons devant « toi ; tes tyrans, nous les jetterons bas ; tes dieux qui « vont avec toi, nous les brûlerons au feu, et, quant à « toi, nous ne nous arrêterons pas à cuire ta chair, mais « nous la déchirerons de nos bouches à la façon des ours, « à la façon des lions puissants. Maintenant donc, toi, ô « misérable, considère, réfléchis, sache bien ce que tu « dois faire, avant que le châtiment fonde sur toi par « l'Egypte. Qui donc, en effet, ajamais, parmi les rois non « seulement des Assyriens mais de toute la terre, pu se « hausser contre l'Egypte et prévaloir contre elle, pour « que toi prévailles contre elle, ô impie ? Les rois « gaulois ou ceux des Hittites, ou ceux de l'Occident, « ou ceux du Nord glacé et ceux des Modes, tous ne « sont-ils pas de ceux dont tu dis : « — Ce sont des « vaillants » ? Pourquoi donc n'ont-ils pas sauvé leurs « places de l'Egypte, lorsqu'ils se sont efforcés de ne pas « être nos serviteurs?... Tous ceux en qui tu te fies, ils « ne seront jamais des maîtres; ils seront toujours des « esclaves ! »
« Lorsque revinrent les messagers que Naboukodonosor-Cambyse avait envoyés, ils lui contèrent tout ce qui leur était arrivé et ils lui remirent la lettre. L'ayant lue, il se troubla, et il manda quérir ses conseillers et il leur parla, disant : « Que ferons-nous ? Vous avez en- « tendu comment ils se dressent contre moi ceux qui sont « dans les contrées du soleil levant, disant : « — Nous ne « nous soumettrons pas à toi, à cause que la puissance de « l'Egypte elle est avec nous ». Voulez-vous donc que « nous commencions par nous tourner contre eux et que
« nous les frappions du fil du glaive, si bien que l'Egypte « l'entende et qu'elle s'en effraye et qu'elle se lève pour se « soumettre à moi en paix et en terreur ! » Or, il y avait avec lui sept conseillers, et l'un d'entre eux, sa parole était forte, et il dit devant le roi : « Le roi vive à jamais! «Écoute le conseil de ton serviteur. iVe te tourne pas « contre eux et ne te laisse pas entraîner à les attaquer ». Et il lui suggère une ruse qui déconcertera l'Egypte elle-même et la lui livrera désarmée. « Expédie des mes- « sagers par l'Egypte entière, au nom de Pharaon, leur « maître, et d'Apis, leur dieu, avec des paroles gracieuses « les invitant à s'assembler en une fête et en une panéce gyrie royale et à venir sans préoccupation et d'un cœur « sans souci qui ne songe pas à la guerre. Lorsqu'ils se « seront assemblés ainsi, il verra, leur maître, qu'une « autre domination les a pris, il aura peur, beaucoup, et « il remettra son pays entre tes mains. Sinon, tu éprou- « veras grand'misère, ainsi que je te l'ai dit. Car, qui « tiendra bon pour se battre avec ces molosses, ou qui « luttera contre ces ours? Qui affrontera le combat contre « ces lions sans conseil, sans science, sans habileté, afin « qu'il devienne leur seigneur ? » Et il entonne un éloge superbe de la prouesse égyptienne : « Les Egyptiens sont « tous des guerriers et leurs femmes savent lancer la « pierre avec la fronde, et elles enfantent leur progéni- « ture pour les dresser à la guerre. Et, d'abord, quand « ils sont petits, elles leur apprennent à dire la vérité, et « elles leur enseignent en même temps à endurer la douce leur sans effroi. Puis, lorsqu'ils deviennent plus forts, ce elles les montent sur des chevaux tout criants, et, quand c< ils sont achevés en cela, ils s'appliquent à préparer leurs <c armes, ils prennent possession d'un arc et d'une lance « et ils ne redoutent aucune guerre, car ils sont comme ce l'abeille contre laquelle on ne peut rien que par la
« ruse. Maintenant donc , tu ne pourras rien contre « l'Egypte que par finesse et par sagesse. Si tu réussis « à les rassembler par ta sagesse, alors tu lèveras ta « lance contre eux ; si tu n'y réussis pas, tu ne devras « pas tourner ta face contre eux. » Le conseil plaît à Cambyse. Il mande ses messagers et il leur confie une lettre adressée à toutes les villes, à tous les bourgs, à tous les grands, à tous les fellahs, aux riches, aux pauvres. Il les engage à venir en paix à la fête de l'Apis pour que le dieu leur fasse une révélation : « Qui ne vient pas, il « éprouvera la malédiction et la colère d'Apis ; mais qui « viendra, il en recevra bénédiction, lui et sa maison enk tière. » Les Egyptiens, à l'ouïe de cette invitation, demeurèrent pensifs. Plus ils réfléchissaient à l'aventure et moins elle leur plaisait; ils s'adressèrent donc à leurs devins pour avoir le fin mot de l'affaire, et ceux-ci ne démentirent point cette fois leur vieille réputation de sagacité. Ils devinèrent que l'auteur de la proclamation n'était pas Pharaon Apriès, mais Naboukodonosor-Camhyse, et le trompeur, déçu dans son attente, fut contraint d'affronter cette guerre qui tant l'inquiétait.
Ce qui nous reste du roman s'arrête au moment où elle débute et c'est pitié vraiment : il eût été curieux de voir jusqu'à quel point il s'écartait de la tradition classique. L'auteur est un Egyptien ; un Egyptien seul était capable de faire des habitants de la vallée un éloge aussi bien senti que celui qu'on lit dans le discours du conseiller de Cambyse. La rédaction premier»' était-elle eu égyptien ou en <rrec ? M. Seluefer a signalé certaines analogies avec les passages de la chronique de Jean de Nikiou relatifs à la conquête persane", et l'on a pensé que cette dernière chronique a été traduite du copte à l'éthiopien. Autant qu'on peut en juger sur des fragments aussi courts, je suis porté à croire que l'ouvrage original était en grec et
qu'il appartient à une époque relativement assez ancienne de la littérature alexandrine. La manière dont la tradition hellénique y est partout défigurée, sous l'influence de la tradition biblique, rappelle la façon dont les Juifs alexandrins concevaient les rapports de l'Egypte avec les peuples de l'Asie mentionnés aux livres hébreux : c'est un écrit analogue à ceux dont on possède quelques extraits grâce au pamphlet de Josèphe contre Apion. Il fut traduit en dialecte thébain, comme le roman d'Alexandre de Macédoine et comme bien d'autres ouvrages aujourd'hui perdus dont on rencontre la mention chez les Musulmans. Ce qui fait pour nous sa valeur principale, c'est d'être un débris jusqu'à présent unique de ces Livres des Coptes que les historiens arabes citent à plusieurs reprises, dont on a révoqué l'existence en doute un peu trop vite, et desquels la dernière des histoires fabuleuses de l'Egypte dérive à coup sûr.
:>S mars 1900.