‹ Causeries d'ÉgypteChapitre 21 sur 40 · UNE VILLE DE PROVINCE DANS L'EGYPTE TRÈS ANTIQUE · texte numérisé non relu

UNE VILLE DE PROVINCE DANS L'EGYPTE TRÈS ANTIQUE

Dendérah ! Le nom évoque chez ceux qui ont fait le pèlerinage classique du Nil la première vision réelle qu'ils aient eue d'un temple égyptien. Une lutte avec les âniers de la Compagnie Cook enragés à qui s'emparera du touriste, une course de vingt minutes sur une chaussée sinueuse entre des champs de fèves, de blé ou de dourah, puis, par delà une porte triomphale, l'apparition, presque au ras de terre, d'immenses têtes de femme portant sans broncher une corniche lourde : la masse des décombres avait si bien envahi le temple que, malgré ses déblayements successifs, il faut y descendre encore avant de poser le pied sur le dallage antique. Une fois là, on se trouve soudain dans un monde infiniment éloigné du nôtre : colonnes, bas-reliefs, peintures, salles obscures ou claires, cryptes perdues dans l'épaisseur des murailles, escaliers montant aux terrasses vers les chapelles d'Osiris et vers la couverte de l'hypostyle, tout est si bien conservé qu'on s'attend presque à rencontrer au détour d'un couloir un fidèle d'autrefois oublié par le temps. Si les vieux prêtres qui dorment non loin de là sous la montagne pouvaient se ranimer au début de quelque année climatérique, et ren-

trer d'aventure dans le sanctuaire qu'ils servirent dévotement, ils n'auraient que peu à travailler pour le remettre en état et pour restaurer les cérémonies du culte. Un plafond et un chambranle çà et là, quelques plaques de grès au dallage, de la couleur aux murs, des battants de portes aux chambres et le temple serait prêt en deux mois à recevoir les emblèmes de la déesse, la vache blanche de l'Hathor ou son sistre doré. La vache vit toujours, s'il faut en croire les habitants du village voisin. Ils l'ont aperçue, la nuit, qui errait par leurs champs et qui y prélevait goulûment la dîme de leurs blés. Elle est débonnaire à qui se contente de l'admirera distance, mais elle charge ceux qui s'approchent d'elle et elle les piétine. Elle loge dans une des chapelles, celle qu'on appelle la Chapelle du Nouvel An, et elle y veille sur le trésor sacré que les chrétiens et les musulmans n'ont pas su lui dérober. Hathor n'est ni morte, ni en exil ; elle attend avec patience dans sa propre maison que les divinités antiques reprennent l'ascendant sur les dieux modernes.

L'impression est forte que la plupart des voyageurs rapportent de leur visite, mais le loisir leur manque d'ordinaire pour l'approfondir, et ils regagnent leur bateau ou leur train en hâte, sans s'inquiéter de savoir s'il y a dans le voisinage des monuments plus anciens. Ils n'auraient pas à pousser bien loin pour en découvrir, car c'est à quelques centaines de mètres vers le sud que M. Flinders Pétrie explora, en 1898, une nécropole où plusieurs princes de la cité avaient été enterrés à une époque très reculée, sous les pharaons qui construisirent les Pyramides (1). Aucun de ces personnages n'avait été illustre parmi ses contemporains, et l'ouverture de leurs tombeaux n'a enrichi l'histoire publique d'aucu n

(i; Flinders Pétrie, Denderek, 1898, witli Chapters by F.-Ll. Griffith, Dr. Gladstone and Olderfield Thomas ; Londres, in-i°, l'JOO.

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fait inédit ; les inscriptions et les bas-reliefs qu'on a recueillis chez eux n'en sont pas moins d'un intérêt véritable. Le hasard des fouilles nous avait, en effet, conduits jusqu'à présent chez les pharaons eux-mêmes et chez les gens de leur cour, parmi les classes de la société les plus affinées et dans les cantons où la civilisation était en plein épanouissement. Notre connaissance des industries, des mœurs et des arts sortait entière des cimetières de Gizèh ou de Sakkarah, où tout nous montrait l'Egypte dans son plus beau. Peu à peu pourtant des recherches entreprises dans le Said mirent au jour un art et une culture provinciale, différente par bien des points de la culture royale, à Kasr-es-Sayad, à El-Kab, à Eléphantine. On y vit les princes locaux à l'œuvre, sous la souveraineté paisible du suzerain qui vivait loin dans le nord, vers Memphis, et on fut frappé de la gaucherie, parfois même de la barbarie réelle que leurs monuments trahissaient. Les seigneurs d'Eléphantine, explorateurs hardis, enrichis par leurs caravanes aux régions situées à l'ouest du Nil ou sur les côtes de la mer Rouge (1), ne disposaient que de tailleurs de pierre et de barbouilleurs pour décorer leurs chapelles funéraires. Ils y retracèrent les scènes que nous rencontrons dans les tombeaux de Sakkarah, et il n'en pouvait guère être autrement puisqu'ils avaient les mêmes idées sur l'outre^vie que les Egyptiens du Delta, mais ils les exécutèrent d'un ciseau si maladroit, en bonshommes déformés si curieusement, qu'on leur attribuerait une date reculée dans les débuts de l'histoire, si les noms des maîtres qu'ils servirent ne nous obligeaient à les ramener deux siècles au moins après le chéîkh el beled du musée de Gizéh, le scribe accroupi du Louvre, le Chéphrèn et les autres chefs-d'œuvre de la sculpture archaïque : l'art

(1) Voir plus haut, p. 13-2 '», l'article sur les explorations des seigneurs d'Eléphantine pendant la durée de la VIe dynastie.

féodal d'Eléphantine était en retard de beaucoup de générations sur l'art royal de Memphis.

Les premiers princes de Dendérah étaient à peu près contemporains de ceux d'Eléphantine, et la fortune ne les favorisa pas beaucoup mieux à cet égard comme leurs monuments en témoignent. Leurs dessinateurs étaient moins ignorants et leurs sculpteurs ne manquaient pas de la pratique du métier ; plusieurs en font foi parmi les stèles ou les bas-reliefs découverts par M. Pétrie, publiés par lui en photographie. Le provincialisme s'y marque chez les meilleurs par le soin naïf avec lequel les détails des hiéroglyphes et des personnages sont accusés. Il y a une raideur consciencieuse dans les figures., une application pénible dans le modelé, une minutie dans le rendu des costumes et des emblèmes, une sécheresse dans la taille des lettres qui prouvent quel effort c'était pour ces braves gens que de produire ces tableaux dont les artistes memphites débitaient les pareils couramment, à la douzaine. Le profil de la face humaine y est cerné de deux lignes raides, raccordées à angle presque insensible vers la pointe du nez, la bouche se gonfle en deux lèvres également épaisses d'un bout à l'autre, l'œil en amande fait saillie entre deux bourrelets qui simulent comiquement les paupières. La tombée des épaules est trop ronde, le coude est trop pointu, le genou trop noueux, la jambe musclée de façon trop fantasque : on sent partout l'ambition de bien faire, mais la technique et le sentiment ne sont pas à la hauteur de l'ambition. Je parle là des morceaux les moins mauvais, de ceux qui appartiennent à la belle époque de la VI0 dynastie; d'autres sont franchement détestables, ceux que M. Pétrie range, avec raison je crois, dans les VII13 et VIIIe dynasties. Et, pourtant, les seigneurs qui se contentaient, par force, d'artistes si insuffisants possédaient la richesse, la puissance, et ce n'est pas économie mal en-

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tendue s'ils leur commandaient ces tâches : c'est qu'il n'y avait pas plus habile autour d'eux. Les ateliers provinciaux s'entêtaient à suivre les enseignements qu'ils avaient reçus de leurs fondateurs aux temps déjà reculés des premières Dynasties : ils opéraient comme on avait fait avant eux, et, si quelques spécimens leur arrivaient de ce que l'on produisait ailleurs, ils avaient assez d'instinct pour sentir la supériorité d'une école nouvelle, mais ils n'avaient pas assez d'intelligence ou de dextérité pour lui emprunter ses procédés et pour les appliquer convenablement. Leurs œuvres présentent en cela une grande ressemblance avec les premières que nous connaissions de l'école thébaine : il semble qu'une même tradition ait dominé tout ce coin de la vallée, attendant, pour s'affiner et pour atteindre à la perfection des ateliers memphites, que les événements eussent porté les cités méridionales à un plus haut degré d'activité politique et de puissance militaire.

Plus avant nous pénétrons dans l'intimité de l'Egypte et plus l'originalité des cités qui composaient le double royaume nous apparaît manifeste. 11 n'y a pas longtemps, la plupart des savants qui s'intéressaient à elle se plaignaient de l'uniformité et de la monotonie qui y prévalaient; des rois identiques Fun à l'autre dans leur hiératique majesté, un peuple au caractère immuable toujours semblable à lui-môme du début à la fin de son existence, une organisation politique sans perfectionnement, une religion inaltérable, un art et une civilisation liges où nul élément nouveau ne se serait introduit durant des siècles. Et voici qu'avec le progrès constant des fouilles cette conception de l'immobilité s'efface et disparait. Les pharaons se renversent, s'empoisonnent, s'assassinent, se persécutent jusqu'après la mort avec férocité, et telle de leurs momies, dépouillée de ses bandelettes, laisse voir le trou des blessures auxquelles celui-là avait succombé. Le peuple chan-

sonne ses maîtres, se soulève contre eux, se met en grève à l'occasion, se révèle à nous comme l'un des plus vifs et des plus turbulents qu'il y ait eu dans l'antiquité. Les dieux subissaient leurs révolutions comme les hommes ; leurs dogmes se modifiaient, se superposaient, se heurtaient, se chassaient, et le bûcher se dressait parfois pour les hérétiques. La Constitution du pays se transformait d'âge en âge et avec elle la vie sociale et l'art : une période de monarchie unitaire succédait à un temps d'anarchie féodale, et un grand fief guerrier comme Thèbes finissait en théocratie pure aux mains des prêtres, puis des femmes. L'art se manifestait en vingt écoles parmi les provinces, prospérait sur un point, déclinait sur l'autre, renaissait de siècle en siècle. Les monuments découverts par M. Pétrie ne suffisent pas encore pour que nous fassions l'histoire entière de la seigneurie de Dendérah ; ils nous enseignent, toutefois, ce que celle-ci était au moment où la monarchie memphite déchut et céda peu à peu la primauté àlathébaine. Qui voudrait les étudier en détail et les comparer à ceux qui nous sont parvenus des baronies voisines n'aurait point de peine à retracer un tableau complet de la vie régionale au Saîd vers la fin du quatrième et vers le commencement du troisième millénaire avant J.-C. : ce serait une entreprise amusante et dont les résultats surprendraient à coup sûr d'autres que les savants de métier.

■21 juin 1900.

De tout temps, la magie fut, eu Egypte, l'un des ressorts principaux de la littérature romanesque : elle y devint, vers l'époque ptolémaïque, l'élément d'intérêt presque unique, celui sans lequel on estimait qu'il n'y avait pas de bon conte. Le peuple, obligé de s'avouer à lui-même son infériorité politique en présence des Grecs et des Romains, s'enorgueillissait d'elle comme de la seule supériorité que ses maîtres ne lui refusassent pas. Il n'avait plus de généraux ni de Pharaons, mais on redoutait ses sorciers, et cela le consolait un peu de sa déchéance. Il entourait d'ailleurs d'un culte véritable le nom de ses magiciens d'autrefois, et il lisait avec avidité les écrits nombreux où leurs miracles avaient été consignés. Deux d'entre eux surtout étaient demeurés ou redevenus chers à sa mémoire, un scribe Aménôthès, fils d'Hapouî, qui avait été l'un des favoris d'Aménôthês III sous la XVIIIe dynastie, et Khâmois, fils de Ramsès II, qui avait exercé la régence pendant plus de vingt années pour son père vieilli. Deux romans nous sont connus déjà dont ce dernier est le héros, le plus ancien qui appartient au Musée du Caire et qui y fut découvert par Brugsch, l'autre qui est déposé aujourd'hui au British Muséum. M. Griffith vient de les publier

l'un et l'autre en fac-similé, en transcription, en version anglaise (1), mais du premier, celui qu'on appelle d'ordinaire le Conte de Satni, je ne dirai rien : il a été traduit si souvent depuis trente ans que la donnée en est familière aux amis des littératures orientales (2). Le second était inédit avant M. Griffith, et des lacunes en interrompent le texte assez fréquemment, sans empêcher toutefois qu'on y suive le mouvement des idées, mais il est d'une composition moins raffinée que celle de l'autre ; la langue y est gauche et trahit la décadence. Il charme pourtant par la singularité des situations et par l'originalité des personnages (3).

Le début représentait la femme de Satni-Khâmoîs, la princesse Mehitouôskhit, désolée de ne pas avoir d'enfants : un premier rêve lui enseignait à elle-même le moyen d'exaucer ses souhaits, et bientôt un second rêve révélait à son mari que le fils qu'elle avait s'appellerait Si-Osiri, et qu'il accomplirait des merveilles sans nombre. De fait, l'enfant, envoyé à l'école dès qu'il eut quatre ans, y surpassa bientôt ses maîtres dans la science des enchantements. Un jour qu'il se rendait à une fête avec son père, ils entendirent un bruit de lamentations . et ils aperçurent la pompe funèbre d'un riche qui se dirigeait vers la nécropole de Memphis, dans toute la gloire de la mort égyptienne : un autre convoi venait par derrière, celui d'un pauvre dont la momie, roulée dans une natte, n'était escortée de personne. Satni, comparant dans son esprit les deux destinées qui s'achevaient de façon si différente,

'[) Stories of Ihe Hig/i Priests of Memphis : Ihe Sethon of Herodotus and Ihe Démo tic Taies of Khamuas, by F. FI. Griffith, M. A. — Oxford, al Ihe Glarcndon Press, 1900

-' On le trouvera dans Maspero, les ('mites populaires de l'Ancienne ÉVUpie, 3" éd., 1905, pp. 100-12!).

'■'< On en trouvera également la traduction complète dans Maspero, les Contes populaires de l'Ancienne Egypte, 3" éd., pp. l.'iO-l.Y'i.

s'écria : « Qu'elle est préférable dans l'Hadès la condition « du riche, entouré de luxe et de gémissements, à celle « du pauvre que nul n'accompagne ! » C'était l'antique conception égyptienne, mais Si-Osiri, mieux instruit de la réalité, reprit sévèrement son père : « Puisses-tu avoir « dans l'Hadès le traitement réservé à ce misérable et « non celui du riche que tu vois! » Et, afin de lui prouver la témérité de son jugement, il le conduisit aux Enfers par un sentier ignoré de tous, puis il lui fit traverser l'une après l'autre les six salles immenses où les âmes étaient enfermées : à l'entrée de la cinquième, un homme était couché à terre dans une posture telle que le pivot du battant lui tournait dans l'œil comme sur un galet. Osiris siégeait au milieu de la septième salle,, coiffé du diadème à plumes, Anubis à la gauche, Thot à la droite, le jury infernal sur les côtés, et devant lui, la balance redoutable où la Vérité pèse les actions humaines. Un personnage de noble apparence était assis auprès du dieu, le pauvre dont Satni plaignait le sort tout à l'heure : ses bonnes actions, jetées sur le plateau, avaient excédé ses mauvaises, tandis que celles du riche avaient été trouvées légères. La justice divine avait donc renversé les conditions : elle avait adjugé au pauvre l'appareil somptueux de l'autre, et, quant à celui-ci, c'était lui le damné que le pivot de la porte infernale éborgnait en roulant. Après avoir visité le séjour des mânes, ils remontèrent à la lumière par un chemin différent, et Satni demeura plus que jamais émerveillé des pouvoirs surhumains de son fils.

Celui-ci avait douze ans lorsqu'un étranger débarqua bruyamment à la cour, devant le Pharaon Ousimarès, de la part du roi d'Ethiopie. Il portait liée à son corps une lettre scellée, et il défiait qu'on la lût sur lui sans briser le cachet ni déplier le feuillet : « S'il n'y a pas scribe ou « savant capable de le faire, je remporterai l'humiliation

« de l'Egypte avec moi à la terre des Nègres, ma patrie ! » Pharaon manda Satni Khâmoîs, le plus célèbre de ses magiciens, et il lui répéta les termes du défi : Satni en fut désespéré, mais, comme il avait honte de s'avouer vaincu avant la bataille, il réclama un délai de huit jours pour se préparer. Il rentra donc chez lui tout hébété, se coucha sans prendre la peine de se dévêtir, et les soins de sa femme Mehîtouôskhît ne réussirent pas à le tirer de sa stupeur : il finit pourtant par confesser sa détresse à Si- Osiri, et celui-ci lui éclata de rire au nez. Il en fut offusqué, mais le fils : « Je ris, répondit-il, de te voir étendu « ainsi à terre, le cœur abattu, pour une niaiserie sem- « blable. Lève-toi, mon père Satni, je lirai la lettre « d'Ethiopie sans l'ouvrir, et je saurai ce qu'il y a d'écrit « au-dedans sans rompre le sceau ». Sitôt que Satni eut entendu ces paroles, il se leva d'un bond : a Quelle preuve « me donneras-tu que tu dis vrai, ô mon fils Si-Osiri? » Et Si-Osiri repartit : « Mon père Satni, descends aux « chambres qui sont au rez-de-chaussée de ta maison, et « sitôt que tu auras tiré un rouleau du vase qui le con- « tient, je te dirai quel livre c'est, sans l'avoir vu, de la « place où je suis maintenant à l'étage supérieur ». Il le fit comme il l'avait promis, et Satni, réconforté, courut annoncer la bonne nouvelle au Pharaon. Lematin donc du jour désigné pour l'épreuve, Ousimarès convoqua solennellement les grands du royaume, manda le messager, le confronta avec Si-Osiri : « Misérable Éthiopien, cria « l'enfant, puisse Amon, ton dieu, te frapper ! Tu es venu « en Egypte, le beau verger d'Osiris, le trône d'Ilar- « makhis, l'horizon superbe du bon esprit, disant : «J'em- « porterai son humiliation avec moi au pays des Nègres ! » « Mais ce qu'Amon, ton dieu, t'avait dicté, les mots qui « sont tracés sur cette lettre, je vais les réciter : n'essaie « pas de les renier par-devant Pharaon, ton souverain ! »

Le messager se prosterna le front dans la poussière, jura de ne prévariquer earien, puis Si-Osiri commença à réciter ce qu'il y avait dans la lettre close, en présence du roi, des nobles et du peuple entier.

C'est toute une histoire nouvelle qui s'ente sur la première et qui d'abord semble n'avoir rien de commun avec elle. Jadis, sous le règne de Manakhphrès Siamon, un sorcier éthiopien de grand vertu, llorus,fils de la Négresse, avait fabriqué un brancard de cire et ses quatre porteurs. Il avait animé ses poupées au moyen d'une formule magique, puis il leur avait enjoint de se rendre en Egypte et de rapporter le Pharaon à Méroé; là, elles lui avaient administré cinq cents coups de bâton devant le régent d'Ethiopie, puis elles l'avaient ramené courant dans son palais, après une absence de six heures. Le lendemain matin, Pharaon, tout dolent, se plaignit aux gens de sa cour, leur exhiba son dos meurtri, et, quand ils eurent admiré suffisamment les effets, il les somma de lui en révéler la cause efficiente. L'un d'eux, Ilorus, lîls de Panashi, un scribe de renom parmi ses contemporains, devina sans hésiter ce dont il s'agissait. « Monseigneur, dit-il, « ce sont là sortilèges d'Ethiopiens ; par la vie de tes « narines, je m'arrangerai si bien que ces misérables « iront bientôt à la chambre de torture et d'exécution. — a Fort bien, répliqua Siamon, mais dépeche-toi, et garde « que je ne retourne au pays des Nègres une deuxième « nuit! » Horus, fils de Panashi, arma donc son maître d'une cuirasse d'amulettes, puis il entra au temple d'Ilermopolis et il supplia Thot de lui apprendre à conjurer le charme : Thot lui apparut eu songe et lui indiqua l'endroit où il avait caché le plus puissant de ses grimoires. Cependant le brancard et les porteurs éthiopiens étaient revenus pendant son sommeil, mais, repoussés par la vigueur des amulettes, ils avaient rebroussé à vide vers celui qui leur

avait insufflé la vie. Horus, fils de Panashi, encouragé par ce résultat, résolut d'user sur-le-champ du livre de Thot et de retourner contre ses adversaires la manœuvre même qu'ils avaient employée. Il modela, lui aussi, sa litière et ses porteurs en cire, il les lança contre le régent d'Ethiopie, et, quand ils le lui eurent livré, il le bâtonna d'importance, cinq cents coups, autant que Siamon en avait reçu. Horus, fils de la Négresse, devina à cette riposte vigoureuse l'entrée en campagne de son confrère, mais il se sentit trop faible pour triompher seul d'un si rude adversaire. Il recourut donc à sa mère la Négresse qui était plus habile encore que lui, et il lui exposa son dessein de pénétrer en Egypte sous un déguisement pour tâcher de surprendre Horus, fils de Panashi. Démasqué dès son arrivée, il allait succomber, quand sa mère accourut à la rescousse sur un bateau aérien : elle fut vaincue à son tour, mais Horus, fils de Panashi, trop généreux, fit grâce de la vie aux deux, à condition qu'ils demeurassent éloignés de l'Egypte pendant quinze cents ans. Jusque-là, Si-Osiri s'était borné à prendre le messager à témoin de la véracité de ses paroles. Soudain, il interrompt sa lecture et, s'adressant à Ousimarês : « Celui-ci qui est de- « vant toi, c'est Horus fils de la Négresse, l'homme dont « je t'ai récité l'histoire, et qui revient en Egypte, après « les quinze siècles révolus, pour essayer de t'humilier. « Moi, je suis Horus, fils de Panashi. Prévoyant qu'en ce « temps-ci, il n'y aurait en Egypte aucun scribe capable « de lui résister, j'ai prié Osiris de me laisser reparaître « au monde, ce que j'ai fait comme fils supposé de Satni « Khâmois ». Par un dernier effort de magie, il alluma un brasier au milieu de la cour, et il y brûla Horus, fils de la Négresse, après quoi il s'évanouit et nul ne le revit jamais. Tel est ce roman. A l'analyser de près, on le décompose aisément en deux contes distincts. Le second, qui

traite de la lutte des deux sorciers, contient les incidents ordinaires des batailles de ce genre dans les Mille et une Nuits : l'enlèvement du héros ou de l'héroïne et son retour à l'endroit primitif en quelques heures, les statuettes animées par art magique, la défaite du Moghrébin et l'intervention de sa mère, la destruction du méchant par la flamme, après quoi le bon génie disparaît ou meurt épuisé par sa victoire môme. Le premier récit nous offre comme une version nouvelle de la parabole de Lazare et du mauvais riche servant de cadre à une ébauche d'apocalypse païenne. La donnée d'une descente de vivants aux Enfers était vieille parmi les Égyptiens, et un conte recueilli trop brièvement par Hérodote l'avait déjà appliquée au fabuleux Rhampsinite (1). M. Griffith s'est borné à traduire son manuscrit, sans chercher à y démêler les idées qui en forment la trame. Elles ont bien la tournure indigène pour la plupart, mais l'Egypte gréco-romaine avait été soumise à tant d'influences extérieures que l'apparence égyptienne peut masquer par endroits quelque fonds de pensers étrangers; faudra-t-il retrouver un jour dans le second roman de Satni Khâmoîs un résidu de conceptions helléniques ou juives?

(1) Hérodote, II, cxxn.

20 mars 1001.

Vers le milieu du xvc siècle avant notre ère, sous le règne de Thoutmôsis, troisième du nom, certain scribe de race médiocre, établi dans la cité d'Athribis au Delta, eut un fils qu'il appela Aménôthès. Par quels coups de la fortune l'enfant sortit du rang obscur où la naissance l'avait placé et s'éleva de proche en proche aux postes les plus hauts de l'Etat, nous l'ignorons encore : il ne paraît sur les monuments que vieux déjà et investi de toute la confiance d'Aménôthès III. Il tenait entre ses mains la justice et l'armée, et personne n'était au-dessus de lui que le roi et les membres de la famille royale. Il avait réorganisé les finances délabrées par l'incurie des ministres précédents ; il avait remis de l'ordre dans les choses militaires, augmenté la flotte, construit des temples, présidé aux travaux de son maître, et c'est lui peut-être qui érigea à Thèbes les célèbres colosses de Memnon. Il s'était poussé si avant dans la faveur du maître que celui-ci l'avait autorisé à se consacrer des statues dans le sanctuaire d'Amon, seigneur de Karnak. Nous en possédons quatre déjà qui le figurent dans des attitudes diverses, e* l'une d'elles, .que M. Legrain vient de ramener au jour,

est un des chefs-d'œuvre de la sculpture thébaine. Elle le représente la face ravagée par l'âge, et l'inscription nous apprend la bonne opinion qu'il avait de lui-même. « Je suis « venu vers toi, dit-il à Amon, pour t'implorer dans ton « temple, car tu es le maître de ce qu'il y a sous le ciel en tant « que dieu des humains ; ce qu'il y a dans le ciel invoque « tes splendeurs, et tu entends cet appel, car tu es le dieu « Soleil incomparable. Tu m'accordes d'être parmi les élus « qui agissent selon la vérité, et je suis un juste, je ne « commets point d'iniquité... je ne prends point pour la « corvée des travaux publics celui qui vit de sa peine ; « quand un homme est appelé devant moi, je ne néglige « point d'écouter ce qu'il a à me dire, je ne fléchis point, « je ne me prête à entendre aucun mensonge qui tend à « dépouiller un autre de ses biens. C'est ma vertu qui jusce tifie les honneurs qu'on m'a rendus et qui éclatent à la « face de tous : a-t-on jamais vu quelqu'un qu'on implore « comme moi, à cause de la grandeur des biens qui me « sont survenus et qui témoignent que je suis juste dans « la vieillesse? J'ai atteint l'âge de quatre-vingts ans dans « la faveur du roi, et je durerai jusqu'à cent dix ans ! »

S'il vécut aussi longtemps, on ne le sait, et il n'est guère vraisemblable, mais la postérité lui réservait des privilèges supérieurs encore à ceux que ses contemporains lui avaient concédés. Les statues qu'on voyait de lui dans plusieurs endroits du temple, les inscriptions qu'on lisait sur la plupart d'entre elles et qui exaltaient ses vertus, les récits transmis de bouche en bouche à son sujet, tout l'ensemble des circonstances contribua à perpétuer son souvenir, non seulement chez les prêtres ou chez les let très, mais chez le petit peuple de Thèbes. En ce tempslà, la magie comptait parmi les sciences les plus respectées, et nul n'était réputé parfait, si à ses qualités d'homme d'Etat ou d'administrateur, il ne joignait la réputation

d'un sorcier émérite. Un des fils de Ramsès II, qui exerça la régence avec gloire pendant plus de vingt ans dans la dernière moitié du règne de son père, dut à la grande idée qu'on se forgeait de sa sorcellerie, de ne pas être oublié presque aussitôt après sa mort : le magicien Khâmoîs sauva la mémoire du régent Khâmoîs et la maintint fraîche jusqu'au premier siècle de l'empire romain (1). Notre Aménôthès échappa de môme à l'oubli grâce au renom que ses talents mystiques lui avaient valu. Avait-il vraiment composé des grimoires? Un long écrit magique se rencontre dans certains papyrus, dont les copistes lui attribuent la paternité. C'est, à vrai dire, un galimatias pur pour nous : les Egyptiens l'estimaient fort énergique et ils ressentaient une admiration profonde pour l'auteur présumé. Il n'était pas donné à tout le inonde de trouver les paroles qui contraignaient les dieux à subir la volonté humaine, et les formules d'Aménôthès, mises à l'épreuve, passaient pour n'avoir jamais manqué leur elfet : Aménôthès eut donc son nom inscrit sur les registres des temples, à côté de ceux d'Imouthès, de Didoufhor et des magiciens qu'Hermès le trois fois très grand avait favorisés le plus généreusement de ses inspirations. Il devint le héros d'une foule de légendes qu'on se passait de bouche eu bouche et dont la plupart sont perdues. Une seule nous est restée en deux versions, qui nous enseigne ce qu'étaient les autres.

Manéthon, l'historien national, l'avait recueillie et insérée dans ses chroniques. Il racontait que le Pharaon Aménôphis, souhaitant de contempler les dieux face à face ainsi que son prédécesseur llôros avait fait, s'adressa au devin le plus célèbre de son temps, Aménôphis ou Aménôthès, fils de Paapis. Celui-ci lui révéla qu'il serait heureux et qu'il rendrait l'Egypte heureuse, s'il délivrait

(1; Voir p. 213-219 du présent volume l'article sur le Nouveau Conte Égyptien du Satni-Kbàmois.

le pays des étrangers impurs qui y étaient campés. Pharaon donc les réunit au nombre de 80.000, d'abord dans les carrières de Tourah, puis dans les ruines d'Avaris qui étaient désertes depuis l'expulsion des Pasteurs. Il attira ainsi des malheurs inouïs sur lui-même et sur son royaume. Le devin lui avait dissimulé, en effet, une partie de la volonté divine : les Impurs appelleraient les Pasteurs exilés à leur secours et tous ensemble ils occuperaient l'Egypte treize années durant, au bout desquelles ils seraient vaincus. Sentant que l'accomplissement des destinées était imminent, il en prévint le souverain par écrit, puis il se tua. Les choses se passèrent comme il les avait annoncées. Les Impurs, unis aux Pasteurs, s'emparèrent de l'Egypte entière, et Pharaon, réfugié en Ethiopie, ne reconquit son royaume qu'après treize ans écoulés. Manéthon avait mêlé ce roman égyptien aux traditions hébraïques, et rattaché l'aventure d'Aménôphis, fils de Paapis, au récit de l'Exode. Un papyrus grec de l'époque ptolémaïque nous a conservé la prophétie sous une forme plus rapprochée de l'original égyptien. On y lit qu'Aménôphis était un potier renommé pour sa sagesse. Un jour, saisi de l'esprit d'en haut, il prononça un long discours dans lequel il prédisait à l'Egypte des maux de toute sorte, suivis d'une ère de prospérité telle qu'on n'en avait point vu la pareille depuis le temps d'Osiris et d'Isis. Le roi Aménôphis, à qui on le rapporta, voulut l'entendre de la bouche même du devin, et celui-ci lui redit ses paroles, après quoi, il tomba mort. C'est la donnée même dont Manéthon s'est servi, mais encore libre et sans lien avec l'histoire des Hébreux.

Les statues qu'on élevait dans les temples en l'honneur des rois ou des particuliers n'étaient pas, selon la croyance de l'Egyptien, des images inanimées chargées uniquement d'éterniser les traits de tel ou tel personnage. C'étaient

des corps impérissables auxquels une âme, ou du moins un double, était attachée. Au moment où on les dressait à leur place, le prêtre célébrait sur elles un office, par la vertu duquel une parcelle de la vie du donateur s'infusait en elles et ne les abandonnait plus. Elles se métamorphosaient en idoles prophétiques à qui l'on recourait pour apprendre l'avenir, et on leur vouait un culte qui les approchait aux idoles divines : ceux dont elles étaient le portrait, s'ils ne devenaient pas des immortels de haute race, quittaient du moins l'humanité pour se mêler à la troupe des dieux. Aménôthès, fils de Paapis, appartenait donc, de son vivant même, à cette classe plus qu'humaine, et il s'en vante dans l'inscription que j'ai traduite, comme d'un privilège qui n'avait été accordé à personne d'autre qu'à lui. A mesure que les siècles s'écoulèrent, les honneurs dont on l'entourait, loin de tomber en désuétude, comme c'était le cas souvent pour les héros de ce genre, s'accrurent hors de toute proportion. Avait-il fondé réellement cette chapelle d'IIathor qu'on appelle aujourd'hui Déir el Médineh? On le crut dans la Thèbes des Ptolémées, et on l'y associa aux sacrifices que la déesse y recevait de concert avec d'autres divinités. Pour quelles raisons on l'allia au Phtah thébain, vers la même époque, nous l'ignorons encore ; mais il s'installa chez celui-ci et il y prédit l'avenir. Il fut donc, à partir de cette époque, un dieu complet, et non l'un des moindres parmi ceux que l'on vénérait à Thèbes. Comme Amon, comme Khonsou, comme Maout, il avait deux sanctuaires à sa disposition, l'un à Karnak, dans la ville des vivants où son double et ses statues vivantes résidaient, l'autre dans la nécropole où sa statue morte recevait les honneurs funéraires qui appartiennent aux âmes des morts. C'est dans le premier, à Karnak, qu'on allait consulter son oracle. Les prêtres répondaient pour lui après avoir interrogé ses images, et les fidèles émerveillés ne se

faisaient pas faute de graver sur l'une des parois non décorées de l'extérieur, quelque tableau ou quelque inscription votive en signe de reconnaissance. Aménôthès, fils de Paapis, avait ses dévots au même titre qu'Amon, dans la Thèbes ruinée des derniers Ptolémées et des premiers Césars romains.

De simple mortel passer dieu, c'est une aventure rare, même pour un ministre ; c'est à peine si, dans toute l'antiquité égyptienne, nous en rencontrons deux ou trois à qui il semble qu'elle soit arrivée. L'exemple d' Aménôthès suffît pourtant à prouver que les Egyptiens ne croyaient pas qu'il fût impossible à l'homme de fabriquer des dieux. Ce n'était pas le cas lorsqu'il s'agissait des Pharaons, car les Pharaons n'étaient pas à leurs yeux des hommes réels; ils étaient plutôt des dieux incarnés dans des corps humains, la descendance directe d' Il orus, de Râ ou d'Amon, et quand ils mouraient, ils ne devenaient pas d'hommes dieux, mais ils retournaient par une opération naturelle à leur condition première. Les choses étaient bien différentes pour un Aménôthès, fds de Paapis, ou pour tout autre individu sorti de race non royale. Le sujet à diviniser était bien alors un homme véritable, à la génération de qui nulle divinité n'avait pris la moindre part : il fallait d'une âme commune tirer la matière d'une âme divine et la transformation ne parait pas être des plus faciles à expliquer. Elle résultait pourtant, et de façon assez directe, des idées que l'on entretenait sur l'homme et sur sa survivance d'une part, sur les dieux et sur leur nature de l'autre. L'homme n'a pas droit à l'immortalité, et la partie de lui qui survit, qu'on l'appelle âme ou double, ne se perpétue qu'à la condition d'être nourrie et réconfortée sans cesse : soutenue par le culte de sa postérité, elle peut reculer jusqu'à l'infini l'instant de son anéantissement. Les dieux eux-mêmes ne sont, pour ainsi dire, que des hommes su-

blimés : leur substance est plus fine, leurs vertus sont plus fortes, leurs sensations sont plus vives et leur existence se prolonge davantage, mais ils sont assujettis aux infirmités humaines, aux maladies, à la vieillesse, à la mort. Amon était mort, Râ était mort, Phtah était mort, Osiris était mort, puis ils avaient été ramenés à une vie consciente par les conjurations magiques de leurs enfants et de leurs femmes, et pourvu qu'on leur servît les liturgies ordinaires, il n'y avait pas de raison pour qu'ils ne persistassent pas de siècle en siècle. La différence entre l'humanité et la divinité n'était donc pas une différence d'essence mais de degré dans l'essence, et rien n'empêchait qu'on arrivât à renforcer assez les éléments de l'humanité pour qu'ils devinssent identiques à ceux de la divinité.

Or, on savait (pie les hommes pouvaient, par le moyen des formules et de la magie, commander aux dieux et leur imposer la domination de leurs créatures (1). Supposons le double d'un de ces magiciens transporté dans l'Iladès et y conservant sa science : ainsi qu'il faisait sur terre, il y obligera les dieux à lui obéir aveuglément, et il saura, s'il lui plait, manifester sa volonté aux humains avec une autorité telle qu'ils ne sentiront pas la différence entre lui et les dieux. Si la postérité continue en son honneur des sacrifices si abondants que son existence en soit aussi assurée que celle des dieux, il n'y aura plus d'autre distinction entre lui et eux que celle de l'origine, et les mortels auront fabriqué, en vérité, un immortel nouveau. C'est ce qui arriva pour Aménôthès, tils de Paapis. Sa magie lui conférait la mainmise sur les dieux et elle lui permettait «le réaliser, par leur intermédiaire, tous les miracles qu'ils opéraient eux-mêmes. Le pharaon Aménôthès III, en lui érigeant des statues nombreuses dans le temple de Karnak et en

(1) Voir p. l:;:M:;'.i du présent volume l'article sur Le Livre d'un Musicien égyptien vers le I" siècle de noire ère.

leur instituant un culte, lui avait garanti les ressources nécessaires à ne point s'anéantir après la mort. Il lui fut donc donné de pratiquer ses vertus prophétiques et bienfaisantes longtemps après qu'il s'était évanoui de dessus terre. Les offrandes que le peuple lui prodiguait, augmentant sa richesse, augmentaient du môme coup sa puissance et ses chances de durer toujours. Il s'était préparé à devenir dieu par sa science et par la consécration de ses propres images : la piété de ses dévots acheva la métamorphose progressivement et elle finit par le faire dieu complet.

1er janvier 1902.

Dans la croyance de l'Égyptien, les êtres que nous apercevons autour de nous ne sont qu'une partie, la moindre , des races qui peuplent l'univers. La terre, les eaux, les montagnes, les bois, l'air regorgent de forces et de per sonnes qui, pour se dissimuler à l'ordinaire, n'en sont pas moins actives parmi nous : les vivants se mêlent à elles sans le savoir, les heurtent, les repoussent, les appellent tantôt pour recevoir d'elles des bienfaits, tantôt pour subir leurs influences mauvaises. Beaucoup sont de demi-divinités ou des génies qui n'ont jamais traversé l'humanité ; plus encore sont des âmes désincarnées, des doubles errants ou des ombres mécontentes, à qui leur couditio n d'outre-tombe n'a conservé aucun des avantages dont ils jouissaientpendantleurexistence terrestre et que leur misère enrage contre les générations présentes. Ils en veulent à ceux qui tiennent maintenant leur place de les délaisser, comme eux-mêmes ils délaissèrent ceux qui les avaient précédés, et ils cherchent à se venger de leur négligence en les attaqua nt

à leur insu : ils rôdent nuit et jour par les villes et par les campagnes, quêtant patiemment quelque victime, et dès qu'ils l'ont trouvée, ils s'emparent d'elle par l'un des moyens à leur disposition. Ils la flagellent de leurs mains invisibles, ils la faudent sur la poitrine, ils lui sucent le sang pendant son sommeil, ils se glissent en elle par les oreilles, par le nez, par la bouche. La plupart des troubles qui manifestent ce que le vulgaire appelle des maladies sont leur ouvrage : il faut les contraindre à lâcher prise par des exorcismes ou par des charmes avant d'administrer les remèdes qui annulent les eil'ets de leur présence, ou, mieux encore, il faut prévenir leurs assauts en se munissant d'amulettes ou de formules qui en défient la furie. Tous ceux des humains que leur faiblesse naturelle expose plus particulièrement à leur malice, les femmes enceintes, les accouchées, les nouveau-nés, ont besoin d'une protection spéciale et c'est pour leur prêter des armes qu'un scribe inconnu rédigea les deux recueils d'incantations dont Erman vient de publier la traduction (1).

Les textes qui les composent ont, sur la plupart de ceux que nous possédions jusqu'à présent, l'avantage de mettre en scène les êtres contre lesquels ils sont dirigés. Ils nous peignent les revenants en action et nous les voyons par l'imagination tels que les mères ou les servantes égyptiennes les décrivaient à leurs nourrissons. « Evanouis-toi, dit l'un d'eux au spectre, mort qui viens dans l'obscurité, qui entres en tapinois, le nez en arrière, la face obverse, évanouis-toi, frustré de ce pour quoi tu venais. Evanouis-toi, morte qui viens dans l'obscurité, qui entres en tapinois, le nez en arrière, la face à rebours, évanouistoi, frustrée de ce pour quoi tu venais. Que si tu es venue

(1) A. Erman, Zauberspriiche fiir Muller und Kind, ans don Papyros oO-Jl des Herliner Muséums. 1901, Berlin, Ilcimer, in-i °, 52 p. el ~2 planches.

baiser cet enfant, je ne permets point que tu le baises ! Que si tu es venue pour apaiser ses cris, je ne permets point que tu l'apaises! Que si tu es venue pour lui faire du mal, je ne permets point qu'il lui soit fait mal! Que si tu es venue pour le prendre, je ne permets point que tu me le prennes ! Je lui ai fabriqué un charme contre toi avec de la laitue qui te point, avec des aulx qui te font mal, avec du miel, doux aux hommes, répugnant aux morts, avec les épines du mormyre, avec une tresse de filasse, avec l'arête dorsale d'un latus! » Les bonnes et les mamans devaient menacer souvent leurs enfants réfractaires de ce fantôme détestable, et il faudrait n'avoir jamais eu de nourrice et n'avoir jamais soi-même, quand on était petit, entendu raconter pareilles histoires pour ne pas se figurer la terreur des malheureux bébés égyptiens lorsque, s'éveillant au milieu de la nuit, ils croyaient sentir quelque présence mystérieuse s'agiter dans l'ombre. C'était lui : il arrivait, se coulant sans bruit comme un voleur, détournant, pour ne pas se trahir tout d'abord, cette face décharnée par la momification, et ce nez camard que la pression des bandelettes avait écrasé. Il allongeait sa tête sournoise afin de baiser — le texte égyptien dit : de flairer — le malheureux et de lui sucer sa vie, ou, s'il criait, pour le bercer jusqu'à l'endormir d'un sommeil sans réveil; il allait peut-être le manier de ses mains sèches jusqu'à le meurtrir ou l'emporter pour le dévorer à l'aise dans un tombeau. L'enfant serait mort de peur sur sa natte s'il n'avait eu conliance au brevet qu'il portait au col et où quelque bonne femme avait enfermé des substances odieuses aux mauvais, plantes, miel, arêtes de poissons. On n'en agit pas autrement dans nos campagnes, et nos revenants de France, s'ils témoignent des mêmes instincts pervers que défunts les égyptiens, sont sujets aux mêmes antipathies naturelles dont nos sorciers se

prévalent, comme les sorciers d'autrefois, pour déjouer leurs desseins odieux.

Il faut avouer toutefois, à la honte des spectres égyptiens, qu'ils ne se bornaient pas à opérer leurs maléfices pendant la nuit ; tandis que les nôtres disparaissent d'ordinaire et perdent leurs forces au chant du coq, eux ne cessaient point en pleine lumière. La théologie égyptienne le voulait ainsi, qui assignait à l'âme comme félicité suprême la faculté de pouvoir sortira, volonté pendant le jour des noirceurs de l'hypogée : l'âme félonne jouissait en cela des mêmes privilèges que l'âme paisible et bienfaisante. Il n'y avait donc point de trêve à la guerre que les spectres menaient contre les hommes, et l'on devait se garer d'eux à midi avec autant de soin qu'à minuit. On récitait sur l'enfant, chaque matin et chaque soir, une formule qui le rendait indemne pendant les douze heures de clarté et pendant les douze heures de ténèbres. Cette fois, c'était le soleil, l'œil vigilant du monde, que l'on requérait de présider à la défense. « Tu te lèves, ù dieu Shou; tu te lèves, ô dieu Râ! Si tu vois le mort venant contre un tel né d'une telle, ou la morte — la femme nuisible où elle se trouve — méditant quelque complot, fais qu'elle ne prenne pas l'enfant dans ses bras ». Il m'a sauvé « mon maître Râ »! dit alors la mère, « je ne te donne pas, mon enfant, je ne te donne pas, mon cher fardeau, au voleur ou à la voleuse d'enfer; mais la main qui est dessinée sur le chaton de cette bague est un charme pour toi, et moi je te garde ! » Pour que l'exorcisme valût, on le prononçait sur un amulette qu'on liait ensuite au cou de l'enfant. C'était, dans le cas présent, un chaton de bague sur lequel une main d'homme était gravée : on l'enfilait sur une cordelette qu'on nouait d'un nœud chaque matin et d'un nœud chaque soir, jusqu'à ce qu'elle portât sept nœuds. j\os musées possèdent tous des

scarabées, ou des plaquettes de pierre dure sur lesquelles on voit une main ouverte, les doigts allongés et serrés l'un contre l'autre , mais nous igao rions quel était le sens de cet emblème : nous savons maintenant qu'il défendait les petits enfants contre les morts qui vaguent en plein midi. La formule à réciter le soir, en serrant le nœud, ne différait de la précédente que par quelques mots : au lieu de s'adresser au Soleil levant, on invoquait le Soleil qui se couche au pays de Vie (1), mais sans rien changer au reste du morceau. De même que toutes les prières d'usage journalier, celle-ci avait fini par devenir si familière aux Egyptiens qu'ils la répétaient sans plus attacher de sens précis à chaque mot : pourvu que la sonorité de l'ensemble demeurât la même, ils s'inquiétaient peu d'en débiter la teneur exacte. Aussi le texte en est-il très corrompu, et Erman n'aurait point pu le restituer en entier, s'il n'avait pas été transcrit quatre fois de suite dans son manuscrit. Combien n'y en a-t-il point parmi nos formulettes populaires qui sont devenues de purs grimoires par le môme procédé de déformation !

^Certains enfants étaient plus en danger que d'autres et ils réclamaient une surveillance plus attentive si l'on souhaitait les mettre à l'abri de tout mal. On sait quelle horreur la population de plusieurs nomes éprouvait pour les hommes ou pour les animaux de couleur rouge ; elle les égorgeait ou elle les brûlait afin de détourner d'elle la colère des dieux osiriens. Là même où les haines étaient moins violentes, on les considérait comme n'étant pas complètement semblables aux autres individus de la race : Set-Typhon, le meurtrier d'Osiris, n'était-il pas un rousseau ! Si donc un enfant naissait roux ou qu'il eût une

(i) Le pays de Vie était, par euphémisme, l'Occident, la région où les morts se rendaient au sortir de l'existence terrestre.

mère rousse, on l'entourait de précautions particulières pour empêcher que Typhon le saisît comme son bien, ou que les spectres, sujets de Typhon, ne fissent main basse sur sa personne. C'était alors le cas de réciter la « formule de la femme rousse qui a enfanté une forme ». Le scribe n'ose pas dire « qui a mis au monde un enfant », car un être typhonien pouvait sortir d'une mère typhonienne, et le nouveau-né risquait de n'être qu'une forme du maudit. On n'en essayait pas moins de lui assurer l'appui des divinités ennemies du dieu dont il portait la marque, Isis et Nephthys, les deux sœurs d'Osiris. «. Salut à vous, Isis a tordu, Nephthys a lissé le fil de tresse divine aux sept nœuds, dont je te protège, ô enfant sain un tel fils d'une telle, pour que tu sois sain, pour que tu prospères, pour que tu sois en grâce avec tous les dieux et toutes les déesses, pour que soit renversé tout ennemi qui assault, pour que soit renversée toute ennemie qui assault, pour que soit murée la bouche de qui incante contre toi comme fut murée la bouche, comme fut scellée la bouche des soixante-dix-sept ânes qui sont au lac de Dasdés; je les connais, je connais leurs noms, mais celui qui ne les connaît point et qui veut pourtant faire du mal à cet enfant, ' qu'il souffre d'eux et ainsi de suite. » L'amulette lui-même devait se composer de sept perles rondes de porphyre, de sept perles d'or, de sept brins de lin, qui seront tordus par deux sœurs mères, et dont l'une roulera, l'autre lissera ; on fera du tout un charme à sept nœuds, sur lequel on récitera la prière quatre fois et qu'on liera au cou de l'enfant. On appelait donc au secours du bébé typhonien les deux déesses osiriennes, et celles-ci étaient représentées, lors de la fabrication de l'amulette, par deux sœurs, mères Tune et l'autre. Elles préparaient pour le petit mortel le charme même qu'elles avaient inventé autrefois pour le jeune ilorus, lorsque celui-ci était poursuivi par

Typhon, et désormais les fantômes ou les enchanteurs n'auraient plus d'influence sur lui; non seulement leur bouche était close comme celle des soixante-dix-sept ânes, suppôts du malin, que le Soleil domptait chaque jour, lorsqu'il traversait le lac de Dasdés où ils demeuraient ; mais s'ils essayaient, malgré tout, de nuire à l'enfant, ces mêmes ânes se retournaient contre eux et les mettaient en pièces. Si, après cela, quelque malheur arrivait au petit, c'était à désespérer de la magie.

Tous les morceaux du recueil ne sont pas aussi clairs que ceux dont je viens de donner le texte et le commentaire abrégé. Parfois, des lacunes coupent les phrases et nous ne réussissons pas à les combler de façon à nous satisfaire ; parfois, ce sont les idées et les allusions mythologiques qui sont trop obscures et qui nous déroutent. Dans bien des cas, l'incertitude à laquelle Erman n'a pas su échapper provient de ce qu'il s'est astreint à ne tirer l'éclaircissement de son texte que de ce texte même; il s'est interdit d'en demander le sens aux traditions et aux superstitions étrangères. Je crois qu'en pareille matière la comparaison perpétuelle avec ce qu'on observe ailleurs est le moyen le plus sur d'arriver à l'intelligence des documents. Tous les peuples anciens ont conçu à peu près de la même manière les relations de l'homme avec le monde invisible, et les conclusions qu'ils ont déduites de leurs concepts ont abouti forcément aux mêmes pratiques. Avec quelle ténacité celles-ci se sont conservées jusqu'à nos jours, il est à peine besoin de le rappeler : on en a recueilli vivantes dans vingt parties de la France ou de l'Allemagne, dont l'équivalent se retrouve parmi les vieux livres qui nous viennent de l'Egypte ou de la Chaldée. Où les papyrus contiennent des formules et des rites qui nous paraissent incompréhensibles, il n'est jamais» inu-

tile de rechercher d'abord si l'étude des superstitions modernes ne nous tirerait pas de difficulté : bien souvent, ici comme ailleurs, les informations du présent compléteraient celles du passé et elles nous permettraient de les interpréter en toute sécurité.

25 juin 1902.

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