SUR UN FRAGMENT DE VIEILLES ANNALES ÉGYPTIENNES
Lorsqu'on parcourt pour la première fois ce catalogue interminable de noms à demi barbares par lesquels le Canon des rois égyptiens commence, ces Menés, ces Athôtis, ces Miébaïs, ces Séniempsès, on se demande quels documents possédèrent les scribes qui les dressèrent, et s'ils n'inventèrent pas de toutes pièces les débuts de leur histoire nationale. La longueur des règnes qu'on prête aux premiers Pharaons et la nature des faits qu'on prétend s'être passés de leur temps confirment cette impression. Menés fut mis en pièces par un hippopotame. Athôtis construisit le palais de Memphis et écrivit des ouvrages d'anatomie. Il y eut une famine sous Ouénéphès, une peste sous Sémempsès, et le Nil roula du miel pendant onze jours sous Neferkérès, mais Sésôchris avait une taille singulière, cinq coudées de hauteur sur trois palmes de largeur. Rien de cela n'est fait pour ramener la confiance, et l'on se dit volontiers que les premières dynasties égyptiennes n'appartiennent décidément que fort peu à Thistoire.
Les découvertes de ces dernières années prouvent qu'on avait tort d'en ju^er de la sorte. Non seulement ces vieux Pharaons ont existe, mais ils ont laissé des monuments,
et c'est d'après ces monuments que les annalistes les plus anciens ont établi les listes que les scribes de l'époque ramesside et de l'époque grecque, Manéthon comme le reste, nous ont transmises de façon assez incomplète. Selon un usage qui prévalait alors par l'Orient, afin de distinguer l'une de l'autre les années d'an souverain, on les désignait par la mention de l'un des événements principaux qu'elles avaient vu s'accomplir. Chez les nations des bords de l'Euphrate, on datait les actes officiels de l'année où Boursin, le roi, détruisit la ville d'Ourbilloum. ou de celle où Sinmouballît cura et agrandit le canal royal. En Egypte de même, nous rencontrons sous le Pharaon Boêthos une année de combattre et de vaincre tes peuples du Nord, ou sous Semempsès une année de suivre la procession cVHorus et de sa barque. Il y a là une conception de la connaissance des temps qui n'a point disparu de notre monde moderne, tant s'en faut : une grêle qui ravagea la récolte, une inondation, la mort d'un cheval ou d'une vache, la chute d'un arbre, deviennent dans la vie de nos paysans autant de points de repère d'après lesquels ils composent pour leur famille une chronologie très suffisante. Toutefois, la confusion se serait introduite bientôt dans les souvenirs de chaque génération, et elle serait devenue inextricable au cours des générations suivantes, si l'on ne s'était préoccupé de classer les noms d'années qui avaient été en usage pendant les règnes. Les scribes, les Egyptiens comme les Ghaldéens, s'accoutumèrent à tenir des registres où elles étaient recueillies et inscrites dans Tordre même où elles s'étaient succédé. Ces registres, déposés dans les bibliothèques des temples et des palais, constituèrent à la longue de véritables annales où l'on pouvait apprendre, avec un peu d'attention, non seulement le nom des Pharaons et leur succession, mais le nombre des années, voire des mois ou des jours qu'ils étaient demeu-