SUR UN FRAGMENT DE VIEILLES ANNALES
deux tiges de lotus qui représentent les deux moitiés du royaume, et il avait couru à quatre reprises différentes autour du temple où logeait le dieu duquel il était censé tenir sa couronne. D'autres années dérivaient leur titre des fêtes qu'il devait célébrer périodiquement, la procession où la barque d'Horus, la Shomsou Horou, figurait la course du taureau Apis, l'anniversaire du massacre des peuplades du désert libyen, les Anou, au temps des guerres osiriennes. Plusieurs commémoraient la fondation d'un temple ou de la chapelle funéraire, ou quelque cérémonie dévote, l'institution du sacrifice et la donation d'un fief à l'un des dieux. Ailleurs, c'étaient des mentions d'expéditions maritimes ou de guerres : on apprend ainsi que, dans la dernière année de sa vie, Sahouri avait importé du pays de Pouanît des quantités considérables de myrrhe, d'or et de bois précieux, ou bien que le roi Sanofroui avait battu les nègres et ramené de sa campagne 7.000 prisonniers, 4,000 hommes et 3.000 femmes, avec 20.000 tètes de bétail, et ainsi de suite. Les opérations du fisc ne sont pas oubliées dans ces catalogues, et elles leur avaient fourni des noms significatifs : Années du recensement des bœufs, ou An nées du recensement du bétail et de l'or, ou encore Années du recensement de l'or et des champs. On n'ignorait pas que l'administration égyptienne était mue par des rouages fort précis et fort compliqués dès les temps les plus anciens; les égyptologues n'en ont pas moins été étonnés de voir la régularité avec laquelle ces recensements se répétaient à des intervalles fixes. Sous les Pharaons de la IIIe dynastie, la Pierre de Païenne les indique comme ayant eu lieu de deux ans en deux ans. Telle année est illustre parce qu'on y avait fondé ou colonisé deux villes; d'autres étaient celles où l'on éricrea des statues à des dieux ou à des rois divinisés. En résumé, si la fortune nous rendait un exemplaire intact de l'un de
ces recueils, nous y rencontrerions non pas l'histoire complète de l'Egypte archaïque, mais ce qui était pour les contemporains la partie la plus importante de cette histoire. M. Schâfer pense que la Pierre de Pulerme date de la lin de la Ve dynastie et je crois qu'il a raison. C'est donc au début du quatrième millénaire avant le Christ qu'il faut placer la rédaction du document dont elle nous a livré les fragments. Dès le temps même que ses rois bâtissaient les Pyramides, l'Egypte avait son histoire ancienne dont e lie coordonnait les monuments et dont elle établissait le cadre. Qu'il s'y mêlât déjà des fables, personne ne le contestera, mais il faut avouer également que, dans l'ensemble, les sources auxquelles elle puisait sont excellentes : elles étaient en partie du genre de celles qui sortent de terre depuis quelques années et elles méritent la même faveur. Toutefois les Annales de la Pierre de Païenne ne sont pas certainement les premières qui aient été écrites, et lorsqu'on les étudie de près, il semble bien qu'on y discerne la trace de plusieurs mains. Je serais assez porté, quant à moi, à y reconnaître au moins deux documents distincts, dont l'un aurait été rédigé sous la IVe dynastie, et dont l'autre, comprenant le premier, sinon en son entier, au moins dans ses éléments essentiels, serait du milieu ou de la fin de la Ve dynastie. Ce sont là des questions qu'il y aura lieu d'approfondir et de débattre entre gens du métier. Ce qu'il importe de constater pour le moment, c'est que les chroniqueurs n'en étaient pas réduits à puiser dans leur imagination pour reconstituer les annales des dynasties primitives : ils possédaient des recueils bien classés de faits authentiques grâce auxquels ils pouvaient raconter avec quelque exactitude les hauts faits de leurs rois les plus vieux.
[" octobre 1902.
Pourquoi les Égyptiens s'habituèrent à faire des momies avec les cadavres, ce serait grosse affaire que de l'expliquer : mais une fois qu'ils en eurent fabriqué, ils furent si contents du résultat que tout y passade ce que pouvait y prêter matière. Ils momifièrent leurs animaux domestiques, leurs bœufs, leurs chiens, leurs chats, leurs gazelles, puis leurs oiseaux de basse-cour ou de proie, des éperviers à la vingtaine, des ibis à la centaine, des aigles innombrables, des vautours à ne plus les compter, sans parler des volailles de moindre prétention ; puis ils descendirent aux poissons, aux serpents, aux lézards, aux insectes même, à la sauterelle comme au scarabée. Et ces bûtes eurent, à l'exemple des hommes, leurs cimetières où elles gisent ensevelies proprement côte à côte, les chats au Stabl-Antar et à Bubaste, les chiens à Siout, les poissons à Esneh, les gazelles et les éperviers à Kom-Ombo, les singes à Thèbes et à Tounah, les ibis près d'Abydos, les bœufs un peu partout, mais de préférence à Sakkarah et à Thèbes. Les unes sont enfouies à même le sable, sans attirail que leurs bandelettes toutes nues ; d'autres font bourriche dans des
paniers de joncs; d'autres se dissimulent subtilement au fond de pots en terre peints ; d'autres enfin possèdent un mobilier funéraire complet, des sarcophages en pierre et des cercueils en bois décorés finement, des cartonnages, des bijoux, des amulettes, des statuettes destinées à exécuter en leur lieu et place les corvées de l'autre monde. Non moins que l'humanité, l'animalité égyptienne avait ses degrés, depuis la tourbe confuse des chats et des chiens prolétaires jusqu'à l'aristocratie des ibis hermétiques et des taureaux Apis, qui étaient dieux déjà de leur vivant et qui devenaient bien plus dieux encore après leur mort. La fosse commune était assez bonne pour le vulgaire : l'Apis de Memphis, le Mnévis d' Héliopolis, le Bacchis d'Erment, le bélier de Mendès exigeaient un tombeau ou une chambre pour chaque individu et leurs funérailles égalaient parfois celles des Pharaons en splendeur démesurée.
On a beaucoup recherché leurs momies dans ces derniers temps, les plus souvent pour en tirer des engrais chimiques, et c'est par centaines de mille qu'on les a exportées en Europe. Certains de leurs cimetières sont épuisés aujourd'hui, et j'ai eu de la peine à y recueillir une vingtaine d'exemplaires intacts lorsque le docteur Lortet a voulu s'en procurer afin de les étudier scientifiquement et d'en déterminer les espèces (1). Il s'agissait pour lui d'une sorte de contre-épreuve de la loi de Darwin. Si, en elfet, les êtres vivants se transforment dans leur morphologie et dans leur structure intime, lorsque les ambiances de climat parmi lesquelles ils vivent se modifient par la suite des siècles, n'est-il pas intéressant de constater grâce à des faits indiscutables qu'aux régions dont le
] Lortet et Gaillard. La Faune momifiée de Vaneienne Egypte. lr« série, in-'*0. Lyon, Henry Georg, 11)03, 205 p. et 5 pi. hors texte. — Extrait du t. VIII des Archives du Muse'um d'histoire naturelle de Lyon.
climat n'a subi aucun changement pendant plusieurs milliers d'années, les vertébrés sont demeurés toujours les mêmes. Depuis l'époque très reculée, entre la période jurassique et la crétacée, où les eaux de l'Afrique centrale ont commencé de se diriger vers la Méditerranée, le climat de l'Egypte paraît n'avoir éprouvé aucune altération sensible ; et même, sans remonter si avant dans la série des âges géologiques, depuis que les Égyptiens se sont mis à élever des monuments, il résulte des scènes de vie familière qu'ils y ont gravées, que leur vallée présentait les mêmes conditions climatériques qu'on y observe aujourd'hui. Les bas-reliefs et les cadavres nous fournissaient-ils le moyen de savoir s'il est survenu dans l'organisme des vertébrés anciens quelque modification qui établisse une distinction entre eux et leurs congénères de l'âge moderne? La réponse des documents a été ce qu'elle devait être : les espèces de l'Egypte actuelle sont identiques à celles de l'Egypte pharaonique, celles du moins dont on récolte les ossements ouïes momies dans les cimetières antiques. La différence entre la faune d'à présent et celle de jadis n'est point morphologique, mais historique. Plusieurs sortes nouvelles ont été introduites dans le pays après la conquête arabe, tandis que plusieurs autres devenaient rares ou disparaissaient : celles qui ont subsisté malgré les révolutions n'ont changé en rien.
Deux ou trois points de grande importance pour l'histoire générale sont ressortis des analyses de M. Lortet et de son collaborateur M. Gaillard. Les bas-reliefs égyptiens nous révèlent l'existence de deux espèces bovines dont l'une a la corne courte et l'autre la corne longue : cette dernière est la seule dont on ait les momies dans les cimetières, et c'est à elle qu'appartenaient les taureaux divins de Memphis et d'Héliopolis, l'Apis et le Mnévis. Or, cette race à longues cornes qui figure sur les monuments et qui com-
mence à se dégager de la poussière des hypogées, MM. Lortetet Gaillard déclarent qu'elle n'est autre que le zébu africain, le Dos africaines dont les troupes immenses parcourent librement les plaines du Haut-Nil. Il n'y a point de raisons de croire qu'elle ait eu une origine asiatique ni qu'elle soit arrivée de l'Inde, à la suite d'on ne sait quelle tribu émigrée avant les débuts de l'histoire. Elle a dû éclore dans les régions centrales de l'Afrique, etpeutêtre avec les races d'hommes d'où les Egyptiens procèdent, puis de là descendre le long de la vallée jusque dans la portion qui forma l'Egypte historique, tout comme l'hippopotame et le crocodile qui sont des espèces africaines de l'avis commun. Dans ce milieu d'une stabilité constante, elle avait acquis des caractères spéciaux en parfait accord avec les conditions climatériques qui l'entouraient; elle les y conserva tels quels, aussi longtemps que des circonstances fortuites ne vinrent pas compromettre la reproduction. Après la conquête arabe, des épizooties fréquentes l'anéantirent et une race à cornes courtes fut importée de Syrie ; c'est seulement de nos jours, et afin de réparer les dommages causés à la race nouvelle par d'autres épizooties, que les agronomes égyptiens ont ramené dans le Saïd et dans le Delta des individus de la race antique qui avait persisté au Soudan. L'histoire est la même des deux espèces de moutons qu'on voit représentées sur les monuments ou dont les nécropoles nous restituent le squelette ; elles sont purement africaines d'origine et d'analogies. Plus profondément nous pénétrons dans la connaissance intime du passé, plus l'hypothèse d'une origine asiatique s'efface pour les races d'hommes et d'animaux qui peuplèrent l'Egypte : nous nous y heurtons à une humanité et à une animalité de plus en plus africaines.
Chemin faisant, l'étude des momies a enseigné à M . Lortet
des particularités qui ne seront pas sans surprendre et sans amuser les égyptologues. Une de celles qui provenaient d'Abousir semblait la dépouille d'un taureau superbe, long de 2 m. 50 et large de 1 mètre pour le moins : linges fins, soutenus par des cordelettes en libre de palmier et par des lisières larges de 0 m. 04, enduit brunâtre qui n'est que du natron desséché, et sortant du tout une tête encornée magnifiquement. Au déroulé, la bête s'évanouit ou plutôt elle se décomposa en beaucoup de bêtes. Elle était factice, construite avec un grand nombre de pièces dépareillées, ficelées les unes aux autres ; il y avait là les restes de sept mâles, quelques-uns très âgés et, entre autres, quatre crânes aux mâchoires édentées et atrophiées par l'action des ans. Une seconde momie de même origine réunissait les débris de cinq individus, dont un veau de deux ans et demi à peine et un vieux bœuf de taille gigantesque . Une troisième possédait deux têtes, et la plupart de celles qui contenaient un animal complet offraient à coté de lui le résidu de plusieurs autres squelettes. M. Lortet, pour expliquer cet assemblage bizarre de déchets, s'est rappelé fort à propos le passage si curieux où Hérodote raconte que les fellahs de son temps jetaient au .Nil les vaches qui leu? mouraient, mais qu'ils enterraient les mâles dans les faubourgs de leurs villages, laissant sortir une ou deux cornes pour signaler la présence des cadavres . Au bout d'un certain temps, lorsque la putréfaction avait accompli son œuvre, un bateau arrivait qui emportait les ossements dans l'île de Prosôpitis pour les y ensevelir en un endroit déterminé. On comprend par ce récit pourquoi les tombeaux d'Abousir nous livrent tant d'animaux incomplets. Les prêtres Memphites en agissaient tout comme ceux de Prosôpitis, mais lorsque les collecteurs arrivaient au terme de leur voyage, ce qu'ils livraient aux embaumeurs ce n'était plus d'ordinaire qu'une cargaison de carcasses décharnées, dont une
partie était demeurée peut-être au lieu de la première sépulture, et dont le reste était tombé en pièces aux accidents de la route. On divisait l'ensemble eu plusieurs lots dont on composait autant de momies parfaites en apparence, mais qui n'étaient en réalité qu'un assemblage de reliques ; on avait soin de choisir, pour représenter la tête, le crâne le plus solidement charpenté et décoré des meilleures cornes. M. Lortet a fait la même observation sur d'autres espèces, avec des singularités plus risibles encore. Une belle momie d'A.bousir, disposée en forme de chèvre, recelait quelques rognures seulement d'un bouc, YHircus mambricus, perdues dans une profusion d'os, de membres, de vertèbres, de plaques osseuses dermiques d'un crocodile de forte taille ; le tout avait été arrosé largement de goudron, si bien que les pièces adhéraient. Quadrupèdes, oiseaux, poissons, ils abondent en bizarreries qui attendent encore leur explication : aussi bien beaucoup des détails qu'on a notés sur les momies humaines demeurent obscurs, et pourtant l'étude de celles-ci se poursuit depuis de longues années, tandis que l'examen des momies d'animaux commence presque à M. Lortet et à ses collaborateurs. Une faut donc pas nous étonner si le principe même de la pratique nous est incertain encore et si nous ne pouvons qu'émettre des conjectures sur les motifs qui poussèrent les Égyptiens à embaumer diverses sortes d'animaux. Et d'abord, il convient de noter que l'usage ne s'en répandit qu'assez tard, probablement vers le temps de la conquête perse. Jusqu'alors la momification avait été un honneur réservé dans chaque espèce à quelques individus qui étaient revêtus d'un caractère surnaturel, non pas à tous les taureaux, par exemple, mais seulement à ceux des taureaux sur lesquels on avait discerné les marques qui trahissent la divinité, et qu'on avait intronisés en pompe comme étant le dieu lui-même, l'Apis de Memphis,
LES MOMIES D'ANIMAUX DE l'aNCIENNE EGYPTE 249
le Mnévis d' Héliopolis, le Bacchis d'Ermonthis. Ceux-là, ce n'était pas en tant que taureaux que l'on s'efforçait de perpétuer la durée de leurs cadavres, mais en tant que dieux incarnés dans un taureau. Or, un dieu se composait, comme les hommes, de corps et de double ou d'âme, quelle que fût d'ailleurs la conception qu'on se fît de cette âme, et ce dieu, une fois mort à la vie terrestre, n'aurait point participé aux joies de la vie d'au delà, si on ne l'avait pas traité de la même manière que les hommes et les dieux à figure humaine : son âme et son double avaient besoin, pour ne pas s'anéantir, qu'on ne laissât point périr l'enveloppe sous laquelle ils s'étaient manifestés ici-bas. La momie du bœuf divin était le support nécessaire du dieu qui avait habité le bœuf, et les rites de l'embaumement étaient pour lui les préliminaires obligés de l'immortalité. L'Apis, le Mnévis, le Bacchis, préparés avec les cérémonies prescrites, s'identifiaient àOsiris et passaient à l'état d'Osiris- Apis, d'Osiris-Mnévis, d'Osiris-Bacchis ; il en était de même pour les autres, etl'oie d'Amon, le poisson d'Ilathor, l'ibis de Thot, le chat de Bastît n'avaient en principe d'autre raison d'être momifiés que d'avoir fourni à Amon, à Hathor, à Thot, à Bastît, la figure en laquelle ces divinités se promenaient vivantes parmi leurs fidèles.
C'est le commencement de la coutume, et il semble qu'on s'en tînt là pendant longtemps. Mais, au cours des âges, la vénération qui s'était attachée à l'individu choisi par le dieu pour y incorporer un de ses doubles s'étendit à tous ses confrères, et le peuple de Bubastis, au lieu de rendre un culte aux chattes peu nombreuses qui représentaient la déesse dans le temple de la ville, honora toutes les chattes : le dieu du nome cessa d'être un déterminé chat pour devenir le chat en général. La même évolution se produisant ailleurs, la sainteté et ses privilèges se propagèrent graduellement à tous les taureaux dans les nomes qui
avaient adoré un taureau, à tous les ibis dans les nomes qui avaient adoré un ibis, à tous les faucons, à tous les singes, à tous les serpents, à tous les poissons, à toutes les gazelles, à toutes les oies, dans les nomes qui avaient adoré un faucon, un singe, un serpent, un poisson, une gazelle, une oie particulière. Il en résulta des conflits douloureux entre la nécessité d'usage et la foi, lorsque la race était d'utilité première pour l'alimentation. Si tous les bœufs étaient plus ou moins entachés de divinité, fallait-il continuer à les manger? Dans certains nomes, on se résigna à l'abstinence totale, et l'on considéra comme impurs ceux des Égyptiens qui envoyaient les leurs à la boucherie. C'est alors que les dévots entreprirent ces tournées qu'Hérodote décrit, et qu'ils allèrent ramasser partout les ossements, afin de leur donner une sépulture conforme à la dignité divine. Les cimetières d'animaux furent institués et s'agrandirent à l'époque où l'Egypte, se dégradant peu à peu au contact des civilisations occidentales, exagéra, par réaction contre elles,, les tendances de sa propre civilisation, et passa du culte de quelques animaux à celui de l'espèce entière. Je crois donc qu'il y a là un développement relativement récent d'une doctrine ancienne, mais c'est encore une opinion douteuse. M. Lortet n'a pas fini ses études et son livre présent n'est que l'amorce d'un ouvrage considérable : peut-être les matériaux qu'il rassemble nous fourniront-ils le moyen de vérifier l'hypothèse et de la transformer en réalité.
1" avril 1903.