LA FORTUNE D'UN DIEU IL Y A TROIS MILLE ANS
bétail, gros et petit, 433 jardins et vergers, 868,108 aroures de terres à blé qui font environ 2.393 kilomètres carrés, 83 vaisseaux, 46 chantiers de construction, 65 villes, bourgs ou villages, dont sept en Asie. Et ce n'est pas tout ; pendant les trente-deux années du règne, il avait reçu, à titre de cadeaux votifs ou d'offrandes, 31 kilog. 833 d'or, 997 kilog. 805 d'argent, 2.395 kilog. 120 de cuivre, 3.722 pièces d'étoffe, 309.950 hectolitres de blé, 289.530 oiseaux, du fil, du lin, de l'huile, du vin, de l'encens, des légumes en quantités considérables. Toutes ces substances représentent des prestations ou des redevances en surcroît des revenus ordinaires qui provenaient du domaine foncier. Amon était donc un très gros seigneur, le plus gros qu'il y eût en Egypte après le roi. Il dominait sur le dixième au moins, peut-être sur le huitième de la vallée et, comme toutes les mainmortes, la sienne manifestait dès lors une tendance à s'élargir plutôt qu'à se restreindre.
Aussi la plupart des historiens modernes, se rappelant que le grand-prêtre d'Amon se proclama roi cent ou cent cinquante ans après ce Ramsès, en ont conclu que la révolution qui substitua une théocratie à l'autorité militaire des Ramessides avait été favorisée, sinon entièrement provoquée, par l'enrichissement du sacerdoce au détriment de la dynastie. Leur idée a été combattue récemment par Erman (1). Après avoir étudié les chiffres du manuscrit Harris, il ne les juge pas aussi décisifs qu'ils l'avaient paru à ses prédécesseurs. Selon lui, même en forçant les calculs, le domaine d'Amon n'aurait occupé qu'un sixième au plus du territoire de l'Egypte propre, plus vraisemblablement un dixième : y avait-il là de quoi ruiner la puissance de Pharaon? Il n'en va pas autrement de la popula-
(1) A. Erman, Zur Erklaerung des Papyrus Harris, extrait des Sitsungsbericlite du l'Académie «le Berlin, 1!)0:î, n° lxxxi, pp. 156-174.
tion vassale : estimez-la aussi haut qu'il vous semblera bon, c'est au plus si elle atteindra un centième de la population totale de l'Egypte. Les redevances réparties sur trentedeux années ne laissent pour chacune d'elles qu'une quotité assez faible. Bref, Amon était opulent à coup sûr, mais pas assez pour contrebalancer l'autorité des souverains. Si donc les Ramessides disparurent par la suite et s'ils cédèrent la place au Sacerdoce, il ne convient pas d attribuer leur chute rien qu'à la puissance que la fortune du dieu attribuait à leurs adversaires : d'autres facteurs intervinrent. Erman en conclut que le plan sur lequel on a rétabli l'histoire de cette époque devra être modifié profondément, et la façon serrée dont il conduit la discussion prête un grand poids à son opinion : je doute pourtant qu'il soit prudent de l'admettre sans réserve. Je ne sais pas si d'autres ont vu dans l'enrichissement progressif d'Amon la cause unique qui détermina la ruine des Ramessides : il y a longtemps que, pour mon compte, j'ai indiqué les autres motifs qui concoururent, avec celui-là, à remplacer la lignée directe du grand Ramsès par une famille de pontifes souverains. Ce serait grosse besogne si j'essayais de les exposer au complet, mais rien n'est plus aisé que de les noter rapidement.
Et, d'abord, le manuscrit Harris indique uniquement ce qu'était l'apanage du dieu vers la lin du règne de Ramsès III, en un moment où le trésor des Pharaons s'alimentait encore régulièrement des tributs de la Syrie. Au cours du siècle qui suivit, les rois abandonnèrent peu à peu ces provinces lointaines, et leurs caisses s'appauvrirent d'autant : ils durent demander à l'Egypte seule les ressources qu'ils avaient tirées partie de l'Egypte, partie de l'étranger. Pendant cet espace de temps, le fisc d'Amon ne pâtit pas dans la même proportion que le fisc royal : il perdit le revenu des quelques villes syriennes