‹ Causeries d'ÉgypteChapitre 27 sur 40 · LA FORTUNE D'UN DIEU IL Y A. TROIS MILLE ANS · texte numérisé non relu

LA FORTUNE D'UN DIEU IL Y A. TROIS MILLE ANS

qu'il détenait, mais ce fut très peu de chose dans l'ensemble de ses affaires, et comme, d'autre part, ïl recevait encore à chaque règne nouveau des donations sur territoire égyptien, nous resterons plutôt au-dessous qu'au-dessus de la réalité, si nous supposons que pour lui les apports compensèrent au moins les pertes. Rien qu'à demeurer stationnaire tandis que la royauté reculait et s'affaiblissait, le sacerdoce se renforça, ou plutôt, la distance diminuant entre sa richesse et celle de Pharaon, son influence pesa plus efficacement sur les destinées du pays. Il en profita pour exiger l'hérédité en faveur de son chef suprême. Jusqu'alors, en effet, le grand-prêtre avait été élu et nommé par le roi : à partir de Ramsès III, il fut toujours choisi dans la même famille, et le fils monta au lieu du père sur le siège pontifical. Dès lors, les événements marchèrent vite. La mainmorte thébaine se doubla d'un véritable fief seigneurial que ses maîtres arrondirent par des mariages avec les héritières des fiefs voisins, par des legs constants d'une branche à l'autre de la famille, par le placement des cadets de chaque génération à la tète du clergé de certaines villes secondaires. Le protocole officiel des charges exercées par leurs femmes nous apprend qu'un siècle ou un siècle et demi après Ramsès III, la Thébaïde presque entière, le tiers environ du territoire égyptien, était aux mains du grand-prêtre d'Amon et des siens. D'Assouan à Siout et au delà, il régissait la plupart des villes et des nomes sous le roi, et ce qu'il n'avait pas directement relevait de lui en vertu des fonctions qu'il remplissait à la cour; il commandait les armées, il administrait les finances, il gouvernait les pays du Midi et il était le vice-roi de l'Ethiopie. Ace moment son autorité était assise sur des fondations assez complexes. Elle résultait quelque peu des charges militaires et civiles dont il était investi. Elle s'appuyait sur le nombre considé-

rable de fiefs dont il était seigneur héréditaire et qui représentaient l'apanage de sa famille. Elle reposait enfin sur les revenus et sur les terres dont le patrimoine propre d'Amourâ se composait.

Nous n'avons aucun moyen de savoir dans quelles proportions ces éléments de sa prépondérance s'équilibraient, ni si son domaine familial était plus vaste que la mainmorte du dieu : réunis, ils lui procuraient une situation telle que les Ramessides succombèrent devant lui. Le jour où il ceignit la couronne, il était déjà en fait le propriétaire de la vallée, depuis le confluent du Nil bleu jusqu'aux environs de Siout ; plus au Nord, ses biens étaient trop clairsemés pour qu'il eût le dessus, et une famille surgit à Tanis qui, soutenue par les cités populeuses du Delta, obligea les Thébains à lui prêter le serment de vassalité. L'Egypte fut partagée désormais en deux tronçons inégaux dont le méridional forma une principauté régie nominalement par Amon, en réalité par les descendants de ses prophètes. Si la richesse du dieu n'en fut pas la cause unique, elle en fut du moins l'instrument principal : sans les ressources qu'elle fournit aux grands-prêtres, ceux-ci n'auraient point réussi aussi vite à s'attribuer l'hérédité, puis à s'acquérir le domaine personnel qui, joint au domaine divin, leur valut bientôt la supériorité sur les Pharaons. Le manuscrit Harris reste donc pour nous un des documents précieux de l'Egypte ancienne : comme il dénombre minutieusement la fortune d'Amon au moment critique de sa carrière, nous pouvons calculer avec assez de vraisemblance la puissance d'action dont ses représentants disposaient, et mettre en évidence l'un des ressorts dont ils se servirent pour transformer le fief militaire de Thèbes en une principauté théocratique.

1" juillet 1903.

Nous connaissons par le menu l'habitation des dieux égyptiens et comment ils y vivaient : les temples sont là pour nous l'apprendre, gigantesques, innombrables, les uns conservés si bien dans leurs parties essentielles qu'une ou deux journées de travail suffiraient presque à les realfecter au culte, les autres démantelés ou ruinés, mais non tant que nous soyons incapables d'en rétablir le plan au prix d'un peu d'attention. Les dieux exigeaient, en effet, des maisons éternelles, et les Pharaons, jaloux de les contenter, prodiguaient à leur intention les matériaux les plus durables, le calcaire, le grès, le granit, l'albâtre : ils se réservaient pour eux-mêmes le bois et la brique sèche, et contre vingt temples que nous rencontrons, c'est à peine si nous comptons deux ou trois palais royaux, encore sont-ils endommagés si grièvement que le dessin n'en ressort pas très net à nos yeux. L'un d'eux, un peu plus complet que les autres, est en cours de fouilles à Thèbes, sur la rive gauche du fleuve, au sud de Médinet-IIabou. Il a été exploré une première fois, pendant l'hiver de 1888- 1889, par M. Grébaut, puis le déblaiement méthodique en

a été entrepris à partir de 1900 par un Anglais, M . Newberry , aux frais d'un Américain, M. Tytus. Aujourd'hui, après trois années, beaucoup des constructions dont il se composait ont été dégagées, et l'ordonnance s'en distingue clairement sur le sol (1). Les rares touristes que la curiosité y attire peuvent visiter à loisir la résidence favorite de l'un des souverains les plus illustres de la XVIIIe dynastie, Aménôthès III, et ils circulent librement à travers les pièces les plus secrètes, celles où la reine s'enfermait avec les dames de sa suite.

Les bâtiments s'élevaient au milieu d'un terrain d'alluvions recouvert actuellement par le sable, mais qui était alors bien arrosé et qui prêtait à des plantations de beaux jardins sur la lisière du désert. Ils avaient vue vers l'Est sur les pentes abruptes et sur les murailles à pic de la montagne Libyque, vers l'Ouest et vers le Sud sur les champs et sur les bosquets de la plaine thébaine ; en regardant au Nord, Aménôthès III apercevait les massifs du temple funéraire qu'il se construisait et, pardessus la ligne des corniches, la tête des deux colosses que son ministre Aménôthès, fils de Hapouî, avait érigés à sa gloire (1). Les chapelles de ses prédécesseurs allaient fuyant en retrait l'une derrière l'autre jusqu'à l'entrée de la vallée qui. mène aux tombeaux des rois, et, au-delà du Nil, les pieds baignés dans les remous du fleuve, la Thèbes des vivants se déroulait à perte de vue : Louxor et son sanctuaire à peine ébauché, Ashirou et ses hauts remparts gris, Karnak dont la silhouette toute dentelée d'obélisques barrait l'horizon. Le Pharaon surveillait la cité turbulente d'assez près pour s'y transporter en une heure déroute si sa présence y devenait nécessaire, d'assez

(1) A l'reliminary Report on l/ie Re-excavalion of tlic Palace of Amenhetep III, by Robb de Peyser Tytus. — ln-4, 1903, New-York, 25 p., 4 planches, et 18 figures intercalées dans le texte.

loin pour échapper aux puanteurs et au tumulte des rues. Une petite ville s'était installée autour de lui, ville de luxe et de pompes officielles, où les grands officiers de la couronne possédaient chacun leur pied-à-terre, où des artisans d'élite fabriquaient les objets nécessaires au train de la cour, orfèvres habiles à fondre et à ciseler l'or de Syrie ou d'Ethiopie, graveurs sur pierres fines, verriers, émailleurs, brodeurs, tisserands. Les restes du quartier où ils logeaient ont été mis au jour, et l'on y a reconnu ça et là le site de leurs ateliers. Des scories de pâtes colorées et d'émail marquaient la place des verreries, et les fellahs du voisinage ne l'ignoraient pas ; ils s'y approvisionnaient d'objets brisés ou intacts qu'ils vendaient aux étrangers. Aménôthès III aimait à la passion les bijoux et les vaisselles d'émail bleu ou polychrome. C'est des ruines de sa villa que sont sorties pendant des années ces pièces qui font l'admiration des modernes pour la vivacité de leurs tons, l'éclat de leurs glaçures, la pureté et l'élégance de leur galbe, la finesse de leur exécution, coupes figurant un calice de lotus épanoui, écuelles à boire qui simulaient un étang regorgeant de plantes aquatiques et peuplé de poissons, pots à collyre, ampoules, vases à fleurs, amulettes, perles rondes ou longues pour colliers et bracelets, anneaux simples, bagues à chaton. Beaucoup ne sont que des rebuts ou des fragments frustes : on se demande, à les voir si merveilleux, ce que devaient être les pièces parfaites dans leur fraîche nouveauté.

Le palais lui-même était conçu sur plan rectangulaire. Un mur d'épaisseur médiocre, percé de portes rares et irrégulières, l'entourait et opposait à l'extérieur un long développement de façades aveugles et nues. Lorsqu'on l'avait franchi, on pénétrait dans un véritable labyrinthe

(i Sur cet Aménôthès, voir pp. 2J1-22S du prosent volume l'article intitulé Comment un ministre devint dieu en Ë<j>jple.

de cours étroites, de salles à colonnes, de chambrettes, de réduits, communiquant de l'un dans l'autre et aboutissant çà et là à des culs-de-sac. La surface ainsi couverte mesure environ cent mètres sur deux cents de superficie. Les restes des murailles dépassent très rarement un mètre cinquante centimètres ; dans plus d'un endroit, il n'en subsiste que des arasements ou, moins encore, les tranchées creusées pour les fondations. La largeur en variait de soixante-cinq centimètres à un mètre, selon la grandeur des chambres, et elles atteignaient à la hauteur d'environ cinq mètres. Tout le gros œuvre est de briques crues, dont quelques-unes ont reçu en estampille l'empreinte des deux cartouches du roi. Le sol était d'une argile fortement damée et devenue, sous le pilon, presque aussi dure que la pierre. Les murs étaient enduits d'un crépi de boue semblable à celui qu'on emploie partout dans les villages. Les plafonds étaient de deux façons légèrement différentes. Dans les chambres de dimension médiocre et dans les couloirs on jetait, de mur en mur, des poutrelles en bois de palmier ou d'acacia, puis on posait par-dessus de lourdes nattes en fibres de palmier, que Ton surchargeait d'une couche épaisse de terre battue. Pour les salles, on avait adopté un procédé plus compliqué : sur les architraves en bois qui rattachaient les colonnes, on appuyait un système de traverses analogues à celui que je viens d'indiquer, puis on le fermait au moyen de lambourds liés solidement en dessus, et l'on remplissait les caissons d'argile corroyée, si bien qu'on obtenait une couverture fort lourde mais rigide et résistante. Les fragments de plafonds qui gisaient épars dans les décombres et les soubassements de murailles encore en place, gardent les traces de peintures claires et gaies, du type de celles que nous admirons dans les tombeaux et dans les temples. Des vautours aux ailes éployées planent aux plafonds, ainsi que des vols d'oies

ou de canards emprisonnés dans des cadres de lignes ondées ou de spirales multicolores. Des figures de femmes dansaient sur les murs, et les pavements semblaient, comme aux palais d'el Amarna (l),des bassins ou des marais avec leurs fourrés de plantes aquatiques où les bœufs paissent ; des poissons se poursuivent sous les eaux, des oiseaux jouent entre les lotus, et des captifs liés dans des postures contraintes s'alignent en bordure sur les rives. Gomment la famille et la domesticité se répartissaient à travers l'habitation, l'aspect des lieux ne nous autorise pas aie conjecturer partout encore : on distingue pourtant les appartements d'apparat de ceux qui servaient aux besoins journaliers de la vie. Deux halles rectangulaires, oblongues, soutenues par deux files parallèles de colonnes, furent utilisées évidemment en salles des gardes ; c'est là que la foule des courtisans et des officiers de la couronne s'amassait et prenait position hiérarchiquement, chacun selon sa dignité, les jours d'audience ou de fêtes. Les ambassadeurs étrangersy attendaient le moment d'oiîrir les cadeaux ou les tributs de leurs maîtres ; les généraux qui revenaient d'une expédition victorieuse y recevaient la récompense de leurs succès. Les notables de Thèbes et de l'Egypte entière y apportaient leurs hommages à Pharaon avec les mélopées et les génuflexions rituelles. La pompe demi-barbare de la cour égyptienne s'y étalait avec ses contrastes de raffinement extrême et de rudesse africaine, vêtements de linon presque transparents et peaux de bêtes, fards, tatouages, fleurs à profusion, parfums violents répandus sur les têtes et sur les corps ; peut-être y donnaiton les banquets solennels, et les ripailles bestiales y succédaient-elles aux palabres interminables où le souverain et ses sujets échangeaient les compliments les plus hyperbo-

1) Voir, pp. 7l-s:î du présent volume, l'article intitulé Vue capitale oubliée de VÊyypte pharaonique.

liques, à la façon des roitelets nègres ou malgaches de nos jours. Une antichambre de dimensions modestes conduisait de là au cabinet privé d'Aménôthès III. Les personnes admises à l'honneur de la présence royale, lorsqu'elles franchissaient le seuil, voyaient soudain devant elles, encadré entre deux colonnes de bois peint, le dais où la Majesté de VII or us vivant daignait se révéler à leurs regards, et s'enlevant en vigueur sur la demi-obscurité la figure lumineuse de Pharaon. Elle leur apparaissait à la façon d'une image de divinité, raidie dans l'attitude de la souveraineté, impassible, les yeux fixes, les diadèmes symboliques au front, le sceptre et la croix ansée aux mains, toute luisante d'or et d'émaux. Elles devaient se voiler les yeux comme incapables d'endurer le rayonnement de la face divine, puis se jeter à plat ventre et, flairant la terre, attendre que l'idole leur adressât la parole. Les postures variaient selon leur rang et selon le degré de faveur qu'elle voulait leur témoigner. Elle laissait les uns prosternés, le nez contre terre ; d'autres demeuraient à genoux, d'autres restaient debout mais plies en deux, d'autres jouissaient du privilège de redresser le buste et n'avaient qu'à incliner la tête légèrement. Gomme le culte aux dieux, les réceptions royales étaient une sorte de ballet entremêlé de paroles, dont chaque acte était réglé avec une minutie à désespérer un maître des cérémonies byzantin : on entrait au milieu des chants, on sortait parmi les acclamations au grincement des sistres, et les propos échangés pendant l'entrevue, pour être conformes à l'étiquette, devaient se prononcer sur des rythmes et avec des intonations étudiés longuement. Il fallait la voix juste quand on s'adressait au seigneur de la terre, de même qu'il la fallait lorsqu'on implorait les seigneurs du ciel.

Les salles de bain étaient nombreuses, ainsi qu'il convenait pour un prince à demi-dieu et que ses fonctions

sacerdotales astreignaient à une propreté minutieuse. Trois d'entre elles contenaient encore au moment de la découverte les dalles de pierre sur lesquelles le baigneur s'accroupissait ou se couchait pour se faire essuyer et masser, puis les conduites qui emmenaient l'eau. Quelques chambres à coucher ouvraient dans le voisinage, avec la plate-forme sur laquelle le lit était dressé. D'autres pièces, plus petites et toutes nues, paraissent avoir appartenu à la domesticité. On n'a rien observé encore qui nous révèle l'endroit où les cuisines fumaient, mais il reste tant à déblayer que nous avons grand'chance de les voir sortir de terre pendant l'une des campagnes prochaines. Il en sera de même pour les magasins, pour les arsenaux, pour les greniers, pour les chapelles, compléments nécessaires de toute villa royale ou princière. Combien était intense la vie qui s'y agitait, les bas-reliefs des tombeaux d'el- Armana nous l'enseignent. L'artiste y a dessiné les palais que le fils d'Aménôthès III, le fanatique Khouniatonou, et les gens de sa cour s'étaient bâtis presque sur le plan et avec le décor du palais de Médinet-Habou. Dans la halle, le Pharaon et sa famille accueillent quelque haut fonctionnaire : la garde veille aux portes, et des chambellans introduisent le personnage, tandis que des escouades d'esclaves apportent les rafraîchissements et les cadeaux d'usage. Un prêtre affairé accomplit une cérémonie d'offrandes devant une des chapelles. Une servante borde son lit au fond d'une chambrette. Des scribes ou de menus employés mangent chacun chez soi. Une danseuse répète ses pas dans un des recoins du palais, accompagnée sur la guitare par ses camarades, et toutes se préparent à briller dans la fête du soir. Il n'y a qu'à transporter ces scènes à Médinet-Habou pour repeupler le palais et pour le revoir tel qu'il était aux jours de sa splendeur. Même, le soin avec lequel les artistes égyptiens figuraient tous les épi-

sodés de la vie familière est poussé si loin, qu'on lit parfois au-dessus des personnages le plus caractéristique des propos qu'ils échangèrent : l'écho de leurs conversations nous arrive affaibli et entrecoupé par l'éloignement dans les siècles. En parcourant les chambres, on y remet d'instinct les meubles à leur place, les lits à tête et aux pieds de lions chargés de leurs matelas rouges, les fauteuils, les guéridons, les coffrets bariolés, les pots à parfum et à kohol, tout le monde de la coquetterie égyptienne. On rencontrerait dans quelque coin reculé la servante endormie ou la danseuse en répétition, qu'on s'en étonnerait médiocrement.

30 décembre 1903.

Les Égyptiens avaient, comme les Hébreux, leurs prophètes sacrés dont les prédictions, courant de bouche en bouche puis écrites et recopiées d'âge en âge par fragments plus ou moins altérés, devenaient enfin des textes classiques lus et commentés dans les écoles. Le hasard nous a conservé peu de ces œuvres d'un caractère si particulier, et ce peu n'est pas toujours facile à comprendre. Celle d'entre elles dont M. Lange vient d'analyser les débris (1) est rendue très obscure par les lacunes qui en interrompent le texte à chaque ligne. Elle remplit l'un des papyrus vendus au musée de Leyde par Anastasi ; elle a été paraphrasée en allemand par Lauth, il y a plus de trente ans, et je l'ai expliquée à l'École des Hautes-Études, sans que ces divers essais aient attiré sur elle l'attention qu'elle mérite. Aujourd'hui encore, M. Lange n'en donne qu'une interprétation sommaire, traduisant les phrases qui lui ont paru le plus claires et indiquant le sens présumé des autres, mais s'en remettant de justifier ses assertions à un mémoire qui doit paraître prochainement. Il aura beau-

(1) H. O. Lange, Prophezeiungen eines aegyptiscken W'eisen aus dent Papyrus l ••>'!< in Leiden, dans les Sitzungsberichte de L'Académie des Sciences de Berlin, l!)Oli, xxvii, p. 601-610.

coup à faire s'il veut en éclaircir le détail ; toutefois il en a dès à présent défini le cadre et indiqué le plan avec assez de netteté pour qu'on puisse juger la valeur de l'œuvre sans trop de difficulté.

Le prophète s'appelait Apouî, et l'on ne nous dit point s'il prédisait l'avenir par métier, ou si l'esprit divin le saisit fortuitement comme il fit le potier Aménôphis (1), car le début du volume a disparu. Au moment où le texte commence de manière à peu près suivie, le héros est debout devant le Pharaon. Il parle, et ainsi qu'il convient dans la bouche d'un prophète, son discours entier est de désastres qui vont fondre sur l'Egypte. Les relations familiales se relâcheront, la société sera bouleversée, le découragement s'emparera de toute la population. « Le Nil a beau « déborder, on ne cultivera plus les champs avec son « aide, chaque homme dira : « A quoi bon? ne savons-nous « pas ce qui arrive au pays? » Les femmes resteront sté- « riles, car Khnoumou, le dieu des naissances, ne travail- (( lera pas pour elles à cause de l'état de l'Egypte. Les « gens de basse condition deviendront les possesseurs de « toutes les choses précieuses, si bien que celui qui n'avait « pas de quoi se faire une paire de sandales sera le pro- « priétaire de greniers pleins de grains. Des épidémies « terribles éclateront, qui frapperont toutes les classes « indistinctement. La peste saisira l'Egypte, le sang sera « répandu en tout lieu ; les riches gémiront, les pauvres « se réjouiront, et toutes les villes diront : « Chassons les « puissants d'entre nous ». L'expulsion ne se fera pas « sans résistance et la guerre civile désolera la vallée : « Le fleuve tournera eu sang et il en faudra boire, quoi « qu'on en ait, et l'on aura soif d'eau. » Les barbares du désert profiteront de la faiblesse générale pour envahir la

vl Voir page 224 du présent volume, dans l'article intitulé Comment un ministre devint dieu en Egypte.

riche terre noire qu'ils convoitent depuis si longtemps ; ils massacreront les braves qui leur résisteront, et les esclaves, n'étant plus maintenus, supplanteront les maîtres. « Ils suspendront au cou de leurs femmes l'or, le lapisce lazuli, l'argent, le malachite, la cornaline, tandis que « les princesses seront jetées à la rue et que les dames « diront : « Si seulement nous avions à manger! » Et ce sera le renversement de tout ce qui existe : plus d'impôts, plus de hiérarchie, plus de privilèges. « On ne pré- « férera plus celui qui est le fils de quelqu'un à celui qui « n'est le fils de personne », et « les animaux eux-mêmes « pleureront, le bétail se lamentera à cause de la candice tion déplorable du pays ». Les temples ne seront pas respectés; les choses saintes seront désécrées par des mains sacrilèges. « On enlèvera les livres du sanctuaire « et les châsses mystérieuses seront dévoilées ; les « charmes magiques seront révélés; l'archive sera ou- « verte et les titres de propriété en seront volés ». La violence sévira partout. « Malheur à moi, à cause du mau- « vais, en son temps de triomphe ! »

Jusque-là du moins la royauté avait été épargnée, et l'on pouvait espérer que Pharaon réussirait à rétablir la paix dans le royaume; mais voici qu'il est assailli à son tour, et son impuissance consomme la ruine des classes qui vivaient par lui. « Voyez, le riche dort sans avoir pu « apaiser sa soif, tandis que celui qui en était réduit à « mendier un peu de piquette passe maître de cruches « pleines. Le possesseur de fines étoffes n'a plus que des « haillons, mais celui pour qui l'on ne tissait pas est « maître de mousselines. Celui qui ne pouvait pas se « construire un méchant bateau devient le maître de gre- « niers pleins de grains, et celui qui avait des greniers « n'a plus même un bateau. Celui qui n'avait point de « pastèques en possède, et ceux qui en possédaient sont

« vides comme l'air. Celui qui n'avait pas de pain a « maintenant un grenier et son garde-manger est garni « de ce qui était naguère le bien d'un autre. Celui qui « allait la tête rase, sans essence parfumée, est maintece nant riche de pots de myrrhe odorante ». Toutes les antithèses que pouvait suggérer à un écrivain habile la connaissance approfondie de la société égyptienne et de ses mœurs foisonnent dans les pages suivantes. Nous y voyons défiler successivement la mendiante qui n'avait d'autre miroir que l'eau et qui maintenant se peint les yeux devant un beau disque de métal poli; les pauvres diables qui, incapables naguère d'acquérir une paire de bœufs pour leur charrue, se trouvent soudain à la tête d'un troupeau complet ; l'ouvrier sans esclave qui a des centaines de serfs ; l'ancien riche que le malheur des temps oblige à s'asseoir comme parasite à la table d'un ancien pauvre, promu riche à son tour. Il est évident pour ceux qui sont à même d'étudier l'original que cette portion de la prophétie était d'un style fort recherché. Les allitérations y abondent et chaque sentence s'y meut d'un rythme assez strict; dans plus d'un cas même je dirais que les membres en sont assonances, si notre ignorance de la prononciation exacte ne m'obligeait à une réserve très grande. Il est certain que le coloris de l'expression et la sonorité de l'élocution devaient masquer aux contemporains la pauvreté du fond et sa banalité; aujourd'hui, ce qu'il y a de vulgaire dans l'inspiration du personnage ressort à nos yeux, et nous ne saisissons plus très bien les qualités qui justifièrent son succès. Le texte, dépouillé de ce qui lui assurait sa valeur littéraire et dénué de son importance prophétique, n'a plus pour nous qu'un genre d'intérêt : il nous initie à nombre de détails de la vie d'autrefois que les monuments figurés nous laissaient ignorer.

Cependant le prophète était, comme la plupart de ses confrères, trop avisé pour souffrir que ses auditeurs ou ses lecteurs demeurassent sur une impression d'épouvante ou simplement de tristesse. Après avoir énuméré longuement l'infortune de son peuple, il fallait qu'il lui promît non moins longuement un retour triomphant de prospérité. C'est, selon la rhétorique du genre, un souverain suscité par Dieu qui se lèvera soudain et qui « apportera l'eau « fraîche sur la brûlure. On dit : Il est le berger de tous « les hommes, qui n'a rien de mauvais dans le cœur, et « quand son troupeau se débande, il passe le jour à le « chercher ». Il ramène la paix, et, sous son influence bienfaisante, la vie sociale refleurit de toutes parts, les mariages redeviennent féconds, la sécurité règne sur les chemins. L'Egypte recouvrant sa force guerrière, les peuples qui l'entourent se résigneront de nouveau à subir son joug, Bédouins, Nègres, Libyens, Nubiens. Les lacunes sont si considérables dans cette portion du manuscrit que le texte ne peut pas y être reconstitué. On y sent la suite des idées plus qu'on ne la déduit des lambeaux de phrases qu'on déchiffre. On voit pourtant que le concept du bon pasteur y domine tout : c'est son portrait idéal que le prophète trace, et il lui prodigue les vertus que les Egyptiens exigeaient du Pharaon modèle. Il doit être à la fois administrateur et général, afin d'enrichir son peuple par les arts de la guerre comme par ceux de la paix. Le bonheur de la vie consiste, pour l'Egyptien, «à ne point travailler luimême, ou du moins à travailler aussi peu que possible et à jouir pourtant de l'aisance matérielle à laquelle il a droit par sa fortune : chère délicate, beaux vêtements, bijoux précieux, maison fraîche en été, chaude en hiver, jardin avec lac artificiel où il vient respirer « le doux vent du Nord », du chant, des danses, un harem. Le roi prédit par notre prophète procurera cette existence indolente et

sensuelle à ses sujets, jusqu'au jour où la mort les exilera dans le domaine d'Osiris ; par ses guerres victorieuses, il conquerra ce qui est nécessaire à leur épargner la nécessité du travail, l'or, l'argent, les parfums, les étoffes, et surtout les esclaves mâles et femelles, qui remueront la terre, exerceront les métiers, recruteront les armées, seront les producteurs de leur luxe et les instruments de leurs plaisirs.

Les thèmes choisis ne sont donc pas ici de l'ordre le plus relevé, et la manière dont ils sont traités ne rachète pas, au moins pour nous, la vulgarité de l'inspiration : notre Apoui ne paraît pas trop à son avantage si nous le comparons à certains de ses confrères hébreux. Il ne faudrait pas en conclure hâtivement que la littérature prophétique de l'Egypte était à l'ordinaire d'une qualité et d'un sentiment aussi pauvres. Tous ceux qui se mêlaient de prophétiser, par métier ou en amateurs, n'étaient pas nécessairement des hommes de génie ; pour quelques Isaïes, que de mauvais rhéteurs chez les Hébreux ! Apoui connaissait à coup sur toutes les ficelles et il devait les avoir maniées avec succès, puisque aussi bien on recopia son livre longtemps après lui, mais nous ne goûtons plus les finesses de sa langue, et le fond nous intéresse plus que la forme lorsque nous étudions l'antiquité égyptienne : or, le fond chez lui est médiocre. Ce qui lui prête une valeur à nos yeux, c'est qu'il est jusqu'à présentie seul qui nous fasse connaître une branche entière de la littérature égyptienne. Nous savions bien qu'il y avait auprès des Pharaons un sacerdoce spécial chargé de leur interpréter les volontés d'en haut ; mais les membres en étaient-ils toujours de simples professionnels dont les oracles sortaient en peu de mots, sans prétentions au bien dire, ou bien y en avait-il parmi eux qui se piquaient de beau langage? Nous voyons maintenant que la prophétie devenait à l'occasion un genre litté-

raire chez les Égyptiens comme chez les Sémites : elle l'était sous la XIIe dynastie, à laquelle on prétend qu'Apoui appartient, et elle l'était déjà sans doute au cours des dynasties antérieures. Nous pouvons espérer que les ruines nous rendront d'autres œuvres du genre de la sienne, mais meilleures et qui prendront rang sans trop de désavantage à côté des bonnes prophéties hébraïques.

30 mars 1904.

Page 1