DIONYSOS ATTIQUE
Les Athéniens savaient que Dionysos leur était venu du dehors, mais ils ne possédaient plus que des notions confuses sur son origine : M. Foucart la découvre en Egypte, chez l'Osiris des Enfers (1). Il n'en est pas à son coup d'essai dans ce genre de recherches, et déjà, il y a dix ans, il a montré quels rapports étroits unissaient les mystères d'Eleusis aux religions des bords du Nil (2). La thèse qu'il soutint alors souleva plus d'étonnement que d'approbation dans le monde classique. Les Hellénistes du temps présent ont souvent traité l'Orient comme le faisaient les Hellènes d'autrefois. Ceux-ci ont connu, fréquenté, dominépendantdes siècles les peuples de l'histoire primitive, Égyptiens, Chaldéens, Assyriens, Phéniciens, et ils auraient pu nous transmettre sur eux des informations exactes, mais il aurait fallu apprendre des langues réputées barbares, consulter des livres conçus dans des
(1) Le Culte de Dionysos en Attù/ue, par P. Foucart, membre de l'Institut ; in-4 de 20i p. (Extrait des Mémoires dr l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, tome XXXVII.) — Paris, Imprimerie nationale, 1904.
(2) Voir, p. o9-60 du présent volume, dans l'article intitulé Les mystères d'Eleusis et l'Egypte.
écritures compliquées, déchiffrer des inscriptions, se donner beaucoup de peine : ils ont préféré s'enquérir auprès des drogmans et leur quémander des contes, saufà perfectionner ce qu'ils avaient recueilli de la sorte par des inventions qu'ils tiraient de leur propre cervelle. Si d'aventure quelque indigène, Manéthon ou Bérose, essayait de les corriger, ils ne se donnaient pas la peine de copier leurs ouvrages et de les lire. Les Hellénistes en ont agi longtemps de même. Les traditions anciennes leur indiquaient quelle part l'Orient avait prise à la formation de la Grèce, et l'Egypte et l'Assyrie étaient là qui leur offraient leurs documents pour juger de l'authenticité des traditions, mais il aurait fallu se libérer de la routine classique et se risquer parmi les hiéroglyphes et les cunéiformes. Plusieurs s'enhardissent maintenant à le faire qui y trouvent leur profit, et la science avec eux : M. Foucart aura eu le mérite de leur frayer les voies, et ils auront chance de réussir s'ils suivent la méthode qu'il leur a tracée.
Tout n'est pas également satisfaisant dans sa démonstration, et pour beaucoup de raisons. Dionysos est un dieu complexe, dans lequel plusieurs dieux de provenance différente se sont confondus. Les légendes qui couraient sur son compte dans les différents cantons de la Grèce se sont embrouillées et pénétrées Tune l'autre : le sens de certaines cérémonies ou de certains noms s'est altéré ou perdu au cours des siècles, et le peuple ou les savants, ne les entendant plus, se sont efforcés d'en reconstituer la valeur par des étymologies souvent fantastiques. Ajoutez que les emblèmes sacrés et les formules de prière qui auraient pu jeter parfois des lumières sur les questions d'origines ont été détruits au moment de l'extinction du paganisme, à quelques exceptions près. La plupart des cérémonies caractéristiques étaient exécutées dans un mystère profond par un petit nombre de personnes qui avaient juré de n'en
rien révéler, et c'eût été un sacrilège que d'en répéter un détail si insignifiant fût-il en apparence. Le moderne n'a plus pour se faire son opinion que des fragments d'inscriptions, des allusions ou des discussions éparses chez les écrivains antiques, des gloses empruntées aux savants plus anciens par des scholiastes d'époque tardive qui ne comprenaient pas exactement les textes qu'ils transcrivaient. Il est malaisé de s'orienter parmi ces informations douteuses et d'y démêler la vérité ; elle peut d'ailleurs se rencontrer à des points très éloignés selon les temps, et l'interprétation usuelle d'un mythe avoir varié du tout au tout entre le cinquième siècle avant et le deuxième siècle après Jésus-Christ. Il semble que Dionysos devait paraître dans les petits mystères non pas seulement comme le protecteur de l'agriculture, mais comme le souverain des régions infernales, et qu'en cette double qualité il répondait à l'Osiris d'Egypte, mais nos sources sont si pauvres sur ce point qu'on doit s'en tenir' à la simple conjecture. De même, la fable qui attribue à Dionysos la découverte des cultures de la vigne et des manipulations du vin nous rappelle que les Égyptiens faisaient honneur de ces inventions à leur Osiris ; toutefois ce n'est la. chez les Egyptiens qu'un trait secondaire, tandis qu'en Grèce Dionysos ne tarda pas à devenir, par excellence et presque uniquement, le maître du vin. Si le culte n'avait pas conservé plus complètement les autres caractères plus essentiels, l'identité originelle de Dionysos et d'Osiris serait presque impossible à justifier. Les rites pratiqués dans les fêtes, surtout dans celle des Anthestêria, sont les seuls qui la prouvent encore.
Les Anthestêria étaient, entre les fêtes de Dionysos,, la plus antique et la plus solennelle, commune d'ailleurs à tous les Ioniens ; elle comportait des contrastes presque incohérents de réjouissances et de tristesses, « comme si
« l'on avait réuni le mardi gras et, le jour des morts ». Elle préludait le 11 du mois Anthestêrion, parl'Ouueriuî^e des jarres qui contenaient le vin nouveau. Les jarres débouchées, le lendemain 12, les campagnards apportaient le moût à la ville, apostrophant du haut de leurs chariots les passants qui leur rétorquaient leurs quolibets avec usure. Dans chaque maison, le chef de famille conviait les siens à un banquet où les enfants de trois ans s'asseyaient pour la première fois couronnés de fleurs ; les esclaves eux-mêmes étaient admis aux réjouissances et recevaient leur ration de vin. Cependant un groupe de citoyens, invités par le prêtre, se réunissait au temple, apportant des provisions de bouche dans une corbeille et du vin dans une cruche d'argile de la capacité de trois litres environ. Ils s'installaient chacun isolément à sa table, et proclamation faite par le héros sacré des lois du concours, ils attaquaient leur repas sur un signal de trompette. Le premier qui avait vidé son broc recevait une outre de vin en prix de l'archonte-roi qui ordonnait la fête. Les buveurs ne consacraient pas ensuite dans les temples les couronnes qu'ils avaient ceintes pendant la joute, mais ils les posaient chacun sur son broc, et ils les remettaient à la prêtresse dans l'enceinte de Limnse , puis les vaincus répandaient en libation ce qui leur restait de vin. C'était la partie visible et populaire de la fête : les rites fondamentaux s'accomplissaient sans témoins profanes dans l'enceinte du hiéron de Dionysos. Ce sanctuaire, le plus vieux et le plus vénérable d'Athènes, demeurait clos l'année entière, mais il s'ouvrait le 12 d'Anthestêrion, devant la reine, la femme de l'archonte-roi, et devant ses quatorze compagnes. Un héraut sacré, celui d'Eleusis probablement, assistait la reine lorsqu'elle exigeait de ses suivantes le serment de ne rien répéter de ce qu'elles allaient faire, dire ou voir, puis il la laissait pénétrer dans la cella où nul autre ne l'accompa-
gnait. A sa sortie, elle était mariée formellement au dieu et ce mariage mystique était consommé la nuit d'après, dans un édifice spécial, le Boucolion, qui avait été la résidence de l'archonte-roi aux âges héroïques : la statue du dieu se rendait à la maison nuptiale où elle séjournait jusqu'au lendemain, après quoi elle rentrait au logis et les portes se rabattaient derrière elle jusqu'au 12 Anthestêrion de la prochaine année. La fête se terminait le 13 par une véritable offrande funéraire, à laquelle ni prêtre ni magistrat n'intervenait. Pendant la nuit, chaque famille mettait au feu une marmite neuve et celle-ci cuisait, sans viande, un mélange de farine et de graines de toute sorte : personne n'y goûtait, mais on le présentait à l'intention des morts, devant Hermès souterrain et devant Dionysos les deux divinités des enfers. Les Anthestêria, commencés dans la joie bruyante de l'ivresse, s'achevaient dans le deuil, silencieusement.
Ces mystères, inviolables pour les anciens, demeureraient incompréhensibles pour les modernes, si quelques détails n'en trahissaient l'intention et les analogies. Et d'abord les compagnes de la reine étaient au nombre de quatorze et elles offraient le sacrifice à Dionysos sur quatorze autels, avec d'autres cérémonies non moins secrètes que le reste. Il y avait là un souvenir précis et du nombre des meurtriers qui, dans la légende Cretoise, avaient massacré Dionysos, et du nombre des morceaux en quoi ils avaient partagé le cadavre. M. Foucart s'est rappelé aussitôt, et à bon droit, la légende égyptienne où Typhon, ayant assassiné Osiris, déchira sa victime en quatorze morceaux qu'il dispersa à travers les nomes. Isis les recueillit, les rapprocha, et delà réunion tira son Osiris qu'elle ressuscita. La passion et la résurrection d'Osiris avaient lieu chaque année dans tous les temples de l'Egypte, aux fêtes du mois de Kihak. Les deux sœurs, Isis
et Nephthys, assistées d'Horus et d'Anubis, fabriquaient, dans quatorze moules, les quatorze morceaux dont le corps divin avait été reconstitué, puis ils les combinaient en une statue parfaite. Leurs opérations vivifiaient cette statue <jui, se redressant enfin sur sa couche funéraire, redevenait le dieu lui-même. Osiris, rappelé à l'être, reprenait toutes ses fonctions, jusqu'à s'unir de nouveau avec Isis, ce que M. Foucartn'a peut-être pas indiqué suffisamment, mais il était remplacé dans son tombeau par une autre image qui devait servir à la fête de l'année suivante. Les renseignements que nous avons sur les moments divers des rites célébrés pendant les Anthestêria ne permettent guère de douter quel'Osiris égyptien n'ait été l'original du Dionysos attique. C'est, des deux côtés, un dieu dépecé traîtreusement et qui renaît. Le nombre des morceaux est le même et la marche des événements identique : ainsi qu'Isis a recherché partout les débris d'Osiris, Démêter n'a de cesse qu'elle ait ramassé ceux de Dionysos, et c'est seulement après qu'elle a rétabli le corps, que le dieu recouvre l'existence. Les mystères du 12 d'Anthestêrion reproduisaient fidèlement les traits principaux de la légende égyptienne et des pratiques qui en étaient résultées. La reine et ses compagnes, entrant dans le temple où la statue reposait depuisl'année précédente, simulaient la quête des quatorze pièces du dieu, puis la reine seule les rajustait, et, après en avoir recomposé un simulacre nouveau, elle le saisissait entre ses bras et elle pénétrait avec lui dans le sanctuaire afin de l'y ranimer. Quelles formules elle y récitait, à quels actes elle s'y livrait, nous l'ignorons, mais les effets s'en manifestaient immédiats. Dionysos surgissait bientôt de l'ombre, vivant, jeune, plein de vigueur, et il allait au Boucolion contracter un juste mariage avec la femme de l'archonte-roi. Il regagnait son temple le lendemain pour y mourir et pour s'y résou-
dre en ses quatorze morceaux, puis il se replongeait dans la solitude de son tombeau. La mise au feu des marmites, la cuisson et l'offrande des graines et de la farine accusent nettement la signification funèbre des rites sur lesquels les Anthestêria se terminaient : les familles profitaient du moment où le sanctuaire se refermait sur le dieu inanimé pour le charger d'emporter avec lui à leurs morts la nourriture dont ils imaginaient que ceux-ci devaient avoir besoin.
L'allure égyptienne de ces conceptions ne manquera pas de frapper les savants qui se sont tenus au courant de nos travaux, et la preuve serait faite si les renseignements des anciens se présentaient à nous enchaînés et coordonnés dans la forme où M. Foucart les expose. Ils sont malheureusement isolés et disjoints à tel point que beaucoup parmi les hellénistes se demanderont si ce que M. Foucart a trouvé d'égyptien dans les fêtes de Dionysos, il ne l'y a pas introduit lui-même, de la meilleure foi du monde, en partant de l'opinion qu'il a que la Grèce a beaucoup emprunté à l'Egypte. Il devra, pour voir ses idées s'accréditer auprès d'eux, attendre que le progrès des études égyptiennes et des fouilles sur le sol hellénique ait calmé les méfiances qui subsistent encore dans leurs esprits. Peut-être ne serace point aussi long qu'il pourrait le craindre. Voici, du fond de la mer Egée, la Crète qui surgit avec sa civilisation brillante et qui passe du domaine de la fable, où les critiques modernes la reléguaient, à la réalité de l'histoire. A mesure que ses monuments se révèlent à nous, nous constatons combien l'influence de l'Orient, celle de l'Egypte et celle de la Chaldée,s'y manifeste puissante. Ce n'est point vainement et par pure vanité que les Pharaons thébains de la XVIIIe dynastie s'intitulaient les maîtres des îles de la Très Verte ; leurs vaisseaux y abordaient, et si la suprématie qu'ils y exerçaient était légère et instable, elle n'en
existait pas moins (1). Il y a peu de chances que nous découvrions, parmi les ruines, des documents qui nous renseignent sur l'influx d'idées et de rites qui se produisit alors du Delta vers l'Archipel et vers le continent européen ; mais du jour que le fait matériel des relations commerciales et politiques sera démontré aux hellénistes, celui des relations spirituelles suivra de soi, et les traditions de colonies égyptiennes ou d'emprunts religieux, qu'ils avaient naguère repoussées si fort, prendront créance à leurs yeux comme elles l'ont pris aux nôtres depuis longtemps.
(1) Voir, pp. 33-58 du présent volume, dans l'article intitulé la Syrie du XVIIIe au XIV' siècles.
28 septembre 1904.
Voici quatre ans bientôt qu'un Américain de voyage en Egypte, M. Théodore Davis, demanda et obtint l'autorisation d'explorer à Thèbes la vallée des Rois. La façon dont il comprend sa tâche n'a rien d'égoïste : il fournit la paye des ouvriers et il fait la fouille, mais nous en gardons le produit entier, sauf quelques pièces en double que nous lui offrons comme souvenir. Il a d'autant plus de mérite à s'en contenter, que le plan de campagne élaboré sur les lieux au début des opérations, par le directeur général et par l'inspecteur en chef du Saîd, M. Carter, aboutit chaque hiver à des trouvailles importantes. On découvrit d'entrée de jeu, en 1903, le tombeau de Thoutmosis IV avec ses broderies merveilleuses, ses faïences bleues, ses morceaux de boîtes peintes ou de statues, son char d'apparat au coffre ciselé. En 1904, la reine Hatchopsouîtou nous rendit ses trois beaux sarcophages de calcaire. C'est maintenant le tour de Iouîya, le père d'une des princesses le plus renommées de la XVIIIe dynastie, Tiyi, femme d'Aménôthès III et mère d'Aménôthès IV. Les hypogées des années précédentes avaient été exploités à plusieurs re-
prises par une bande noire et saccagés avec une rage inouïe sous la XIXe et sous la XXe dynastie : les centaines de fragments que nous y avons recueillis et qui nous semblent la richesse, ne sont que le rebut des pillages antiques. Celui de cette année a été violé discrètement par des gens trop pressés pour le dépouiller à fond et presque respectueux de la mort : s'ils ont défoncé les cercueils et débarrassé les momies de leurs bijoux, ils n'ont pas touché au mobilier.
Les architectes ne s'étaient pas mis en frais d'imagination pour établir le plan et l'exécution ne dut pas grever lourdement le trésor royal. Ils avaient choisi, vers l'endroit où l'un des ravins qui sillonnent le versant oriental de la colline rejoint l'Ouadi central, un site assez éloigné de ceux que les quatre Thoutmôsis s'étaient réservé pour y reposer. Ils y creusèrent un escalier d'une trentaine de marches qui, courant d'abord à ciel libre, plonge bientôt dans la roche pleine et aboutit aune porte étroite, juste assez haute pour qu'un homme de taille médiocre la franchisse sans se heurter du front au linteau. La pièce sur laquelle elle donne est moins une chambre qu'une cavité rectangulaire, pratiquée rudement dans la masse, mal équarrie, basse de plafond, sans décor de sculpture ou de peinture, capable à peine de contenir, comme en chantier, les cercueils et le reste de l'appareil funèbre. Les derniers des Egyptiens qui la visitèrent avaient comblé en se retirant la portion de l'escalier qui affleure au sol, puis les eaux qui s'écoulent en torrent parle ravin, les jours d'orage, avaient charrié sur le remblai une couche de cailloux roulés et de sable si compacte que la pioche des ouvriers eut peine à y mordre. M. Quibell, qui venait de succéder à M. Carter dans la surveillance des travaux, avait pourtant réussi à la percer et il tenait déjà les marches supérieures, lorsque le devoir professionnel, l'en-
voyant montrer le temple d'Edfou au duc de Connaught, le priva du plaisir d'ouvrir le tombeau avec M. Davis. 11 paraît qu'après avoir dépouillé la momie, les voleurs éprouvèrent quelque velléité d'emporter, outre les bijoux, certains objets qui leur semblaient de défaite facile, car on recueillit sur les marches un scarabée de pierre verte, les éclats d'un vase en albâtre, le joug peint et doré d'un char, une canne de commandement au pommeau doré, un gros rouleau de papyrus enluminé : un paquet d'oignons et d'herbes sèches avait été jeté négligemment sur la banquette, à gauche de l'escalier. Le 12 février, au soir, la porte se montra, à demi perdue sous la poussière ; le 13 au matin elle était dégagée complètement et le mur qui la barrait était visible dans toute sa hauteur. Les briques conservaient le crépi d'argile fine dont les maçons sacrés les avaient revêtues le soir des funérailles, et l'on y distinguait précise l'empreinte des sceaux que les gardiens de la nécropole y avait apposés, un chacal couché et sous lui trois rangs de prisonniers à genoux, les bras liés derrière le dos. Les voleurs avaient démoli les deux ou trois assises supérieures afin de s'introduire par la brèche et l'on apercevait confusément dans le fond un entassement de formes sombres, rehaussées d'or ça et là aux points où la lumière les frappait.
Rien n'est plus rare aujourd'hui que les tombes vierges dans la nécropole thébaine ; je n'en ai rencontré qu'une seule en onze ans, celle de Sannotmou, encore appartenait-elle à d'assez pauvres gens. Celle-ci abritait à coup sûr des personnages de condition très noble, et elle se présentait si remplie du sol au plafond, qu'au premier coup d'œil on la pouvait croire intacte; à y regarder de près, divers indices rendaient évidente l'action des malfaiteurs antiques. Le grand cercueil noir et doré du premier plan était béant, les panneaux déjetés, les ais disjoints, le cou-
vercle tombé de côté, la momie réduite à n'être plus qu'un paquet de chiffons déchirés ; toutefois, si un certain désordre se manifestait là, partout ailleurs les objets étaient dans l'ordre même où on les avait rangés pendant les cérémonies de l'enterrement. L'espace n'est pas large entre la crête du mur de briques et le linteau de la porte, mais il n'y a fente si ténue qu'un archéologue ne réussisse à s'y insinuer, lorsqu'il soupçonne du nouveau et peut-être de l'inconnu par-delà. On passe à frottement dur, mais on passe, et en mettant pied à terre dans la chambre, il semble qu'on abandonne derrière soi les siècles révolus depuis le temps où le mort vivait : la momie vient de descendre au caveau, l'officiant accomplit les derniers rites, les serviteurs achèvent de déposer les meubles et les offrandes. La physionomie de l'ensemble rappelle à s'y méprendre celle du tombeau de Maiharpiriou (1) : elle nous suggère l'époque de Thoutmôsis IV ou d'Aménôthès III, et cette première impression est justifiée soudain par la lecture des inscriptions. C'est, sur un fauteuil en bois, la mention de la princesse Sîtamanou, fille d'Aménôthès III, puis sur une fiole le cartouche d'Aménôthès III lui-même et ailleurs, sur les cercueils, sur les boîtes, sur les statuettes, sur les vases, avec les variantes d'orthographe les plus imprévues, deux noms presque célèbres, ceux de la dame Touîyou et de son mari, le prince héréditaire, l'ami premier parmi les amis du souverain, celui qu'a fait grand le seigneur roi, le père divin, aimé de son maîtrei Iouîya. La chance, qui nous trahit trop souvent, a daigné cette fois combler M. Davis de ses faveurs ; elle l'a mené chez le père de cette reine Tîyi, sur les
(1) C'est un tombeau découvert non loin de là par M. Loret en 1899. Maiharpiriou — le lion sur les champs de bataille, — était le fils d'un Pliaraon de la xyiii0 dynastie, probablement Thoutmôsis III, et d'une princesse noire : le mobilier complet de son tombeau est aujourd'hui au Musée du Caire.
origines de laquelle les savants ont conçu tant d'opinions bizarres. Beaucoup des pièces de son trousseau funèbre lui furent données par les membres de sa famille, enfants, gendres, petits-enfants : Pharaon lui-même a dû les voir pour juger si elles étaient dignes d'être offertes à une personne qui lui touchait de si près, et nos mains, en les relevant, seront peut-être les premières à y effacer la trace de ses mains.
Les voleurs ont fait place nette vers les pieds du cercueil, afin de vaquer plus commodément à leurs déprédations, et le sol est visible au sud de la chambre sur une surface de deux ou trois pieds carrés. Nous savions par les textes et par les représentations figurées que les sfatues de double, les momies, les coffrets, les sarcophages, tout l'attirail funèbre devait être installé à même la terre ou la pierre vive ; il fallait qu'il posât sur du sable, mais les tombeaux où nous avons accès d'ordinaire ont été bouleversés si fort qu'il nous était impossible de décider jusqu'à quel point les prescriptions du rituel y furent observées. Ici le lit de sable subsiste, tel qu'il avait été préparé par les ouvriers de la nécropole, et il porte tous les objets. Ceux-ci présentent des formes d'une variété incroyable, et on dirait qu'ils se multiplient sous nos yeux, à mesure que la lumière de nos bougies, promenée par la chambre, les fait surgir de l'ombre. Deux rectangles de bois drapés s'appuient au mur, probablement deux de ces cadres bas consacrés à YOsiris végétant. On dessinait sur l'étoffe les contours d'un grand Osiris momifié, face découverte, bras libres, diadème au front, puis on les emplissait d'un semis d'orge ou de blé, que l'on humectait doucement jusqu'à ce que le grain eût germé ; quand la tige avait atteint deux ou trois centimètres de hauteur, on la couchait à plat, et Ton enveloppait le tout de bandelettes. C'était comme une définition par l'image des destinées de l'âme : telle la
semence qu'on enterre, Fhomme germe, et de sa mort une autre vie se lève aussi vigoureuse et aussi féconde que la première. Un fauteuil en bois sombre, décoré de reliefs et d'inscriptions dorées, est adossé au mur entre les lits, des Répondants lamés d'or ou d'argent sont en tas dans un coin, et je me demande quelle quantité d'orfèvreries le cercueil contenait pour que les voleurs aient négligé de s'emparer d'eux. Les statuettes n'offrent pas une égratignure, les coffrets sont intacts, et si les couleurs y paraissent ternes, la faute en est au voile léger de poussière que les siècles ont répandu sur elles : elles se ravivent dès qu'on les essuie légèrement. L'encombrement n'est pas aussi sensible dans la partie Nord, mais la richesse y est aussi grande. Le fauteuil inscrit au nom de Sîtamanou, des figurines, des boîtes à Répondants, des vases à parfums, des provisions de vingt espèces, des jarres pleines des essences rituelles, des armes, et, dans le fond, contre le mur, un char avec son timon, son essieu, ses roues, ses attaches; s'il résiste à l'action de l'air libre, notre musée possédera enfin ce qui n'existe dans nul autre, un char complet prêt à atteler.
Des jours s'écouleront avant que nous sachions sans faute ce que l'arrimage ingénieux du caveau nous dissimule encore de merveilles insoupçonnées, mais, dès demain, nous entreprendrons le déménagement et l'inventaire méthodique. Les inspecteurs du service, M. QuibelletM.Weigall, partageront la garde avec des savants de bonne volonté, Malvezzi, Ayrton, Parabeni, qui abandonnent complaisamment leurs fouilles pour nous donner un coup de main ; ils mesureront les pièces l'une après l'autre, ils les néméroteront, ils les photographieront, ils les empaquèteront, et M. Lindon Smith reproduira à l'aquarelle celles d'entre elles dont les couleurs sont le plus en danger de s'altérer. M. Davis embarquera les plus délicates abord de
sa dahabiéh afin de leur éviter les cahots du voyage en chemin de fer, puis les autres seront dûment mises en caisse et confiées à l'express du Saîd : après trois semaines au plus, Iouîya arrivera au Caire avec ce que les voleurs d'autrefois avaient consenti à lui laisser de son trousseau. Les objets emmagasinés dans nos musées sont à ceux qui demeurent à leur place antique, ce que l'animal naturalisé par l'empailleur le plus habile est à celui qui vient d'expirer à peine, et dont les membres sont tout imbus encore des derniers souffles de la vie : en les enlevant de l'endroit où leurs contemporains les avaient rangés, il semble qu'on leur inflige une seconde mort et qu'on rompe les liens que la première avait respectés avec le monde auquel ils appartenaient. J'aurais voulu garder l'hypogée de Iouîya tel qu'il était au même instant de la découverte, mais c'eût été le soumettre à trop de chances mauvaises : tout se serait conjuré pour hâter la ruine ou la spoliation, la curiosité indiscrète des touristes, la cupidité des Arabes, les convoitises sans scrupules des amateurs d'antiquités, et les bêtes ne lui auraient pas été plus clémentes que les hommes. Un des varses que nous avions débouché contenait de l'huile pâteuse, un autre du miel presque liquide et qui n'avait pas perdu son parfum. Gomme on l'oubliait sans couvercle sur l'une des marches de l'escalier, vers l'entrée du couloir, une guêpe en maraude, égarée dans la vallée des Rois, vint rôder gloutonnement autour du goulot; il fallut l'écarter à coups de mouchoir pour l'empêcher de prélever sa part de ce miel butiné il y a plus de trois mille ans, par les abeilles antiques, sur les fleurs de la campagne thébaine.
29 mars l'JOu.