L'OASIS D'AMMON
L'Oasis d'Ammon a été familière à beaucoup d'entre nous pendant leur enfance. Alexandre s'y rendit en consultation auprès du Dieu et il en revint dieu lui-même, à l'étonnement de ses contemporains. Deux corneilles, d'autres assuraient deux serpents, l'avaient reconduit dans la bonne voie au moment qu'il s'en écartait, et l'avaient guidé jusqu'en vue de la cité mystique. A son arrivée, Ammon dans son arche l'était allé saluer sur les épaules des prêtres, et il lui avait tenu des discours captieux au cours desquels il l'avait appelé son fils; il lui avait promis la domination sur l'univers et il lui avait annoncé que la victoire demeurerait fidèle à ses drapeaux jusqu'au bout. L'Oasis était lointaine, et Alexandre parla peu de ce qu'il y avait vu et entendu. Le monde ne sut jamais par le détail ce qui s'était passé dans ce coin du désert : il crut ce que les rares témoins de l'entrevue consentirent à lui raconter ou il ne le crut pas, et il ne rit pas plus qu'il ne fallait quand on lui enseigna que le héros avait le dieu pour père. La réputation d'Olympias souffrit un peu de cette révélation, mais elle n'en était plus à un accroc près; d'ailleurs, il n'en allait pas sans quelque gloire pour elle d'avoir été l'objet d'un caprice divin, et, comme Philippe n'était plus là pour
protester, personne ne s'avisa d'élever la voix en sa faveur. L'oracle tira profit de l'aventure : il en resta à la mode pendant plusieurs siècles, puis, quand il eut perdu son prestige auprès des dévots, son nom ne s'effaça point de la mémoire des générations nouvelles. Quinte-Gurce et Plutarque aidant, on continua de s'intéresser à lui dans les classes de France ; jusqu'aux derniers programmes, tous les élèves de nos lycées étaient renseignés suffisamment sur le rôle qu'il avait joué dans l'épopée d'Alexandre. Ils auraient été bien embarrassés d'en définir le site exactement ni si l'on y trouvait encore les ruines du temple où il opérait. L'oasis n'est point d'accès facile, et, depuis que la voix d'Ammon s'est tue, elle n'a plus reçu que rarement la visite des voyageurs. Nous aurions vite fait de dénombrer les Européens qui y ont pénétré depuis le commencement du xixe siècle, mais si nous mettions bout à bout les semaines qu'ils y ont séjournes à eux tous, nous n'en tirerions pas une année complète : Steindorff et ses compagnons (1) y ont campé pendant vingt et un jours seulement, entre le 19 décembre 1899 et le 8 janvier 1900. Les gens n'y sont pas hospitaliers aux étrangers. Répartis en cinq ou six clans qui comprennent chacun une vingtaine de familles environ, ils constituent depuis des siècles une communauté presque fermée et ils n'ont que des relations sans suite avec le dehors. Ils sont divisés en deux factions politiques et religieuses, en deux çofs, qui vivent à l'ordinaire dans un état de trêve hargneuse, et qui n'entretiennent l'un avec l'autre que les rapports strictement nécessaires de gouvernement et de commerce. On se marie malaisément de l'un dans l'autre, mais en revanche, il ne s'écoule guère plus d'une génération sans qu'une
(1 G. Steindortl', Duroh die Libysche Wilste zur Amonsoase, Bielefeldet Leipzig, chez Velhagen et Klasing, 1904, in-8", 163 p., avec 113 illustrations et une carte.
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guerre civile éclate qui les tient aux prises pendant des mois entiers et qui ne cesse que par l'épuisement général. La dernière date de 1896 et elle fut des plus acharnées. On assure que 160 combattants restèrent sur le carreau, et les pertes auraient été plus cruelles encore, si des cheikhs senoussis n'étaient accourus de Djarbouh et ne s'étaient entremis pour ramener la paix ; depuis lors, la police égyptienne a maintenu l'ordre et l'Oasis gagne tranquillement des forcespour des conflits nouveaux. Elle nourrit un peu moins de 6.000 âmes ; comme le nombre des hommes y surpasse sensiblement celui des femmes, la polvgamie y est peu fréquente. On y parle un dialecte berbère corrompu et farci de mots arabes. Le trafic est presque nul et l'industrie moindre que le trafic. Des caravanes importent, à intervalles irréguliers, du tabac, du sucre, de la poudre, des armes, quelques cotonnades européennes, quelques bijoux : le reste est fabriqué sur place par les femmes ou par les artisans du bazar. Les dattes et les olives sont la principale richesse des habitants ; non seulement ils s'en nourrissent, mais ils en expédient chaque année près de 12.000 kilogrammes en Egypte et jusqu'en Syrie. C'est avec le produit de la vente qu'ils acquittent l'impôt et qu'ils se procurent le peu de luxe qu'on rencontre chez eux.
Il en était presque de môme aux temps de la domination pharaonique. Les rois thébains de la XVI II" ou de la XIX0 dynastie furent probablement les premiers à occuper l'Oasis solidement. Ils y installèrent leur dieu Amonrâ et ils lui construisirent une chapelle où il troua, sinon avec toute la pompe, du moins avec tous les rites auxquels il était accoutumé dans sa patrie d'origine. Les tribus libyennes du voisinage, à demi pénétrées déjà de civilisation égyptienne, ne renoncèrent pas pour lui à leurs religions nationales, mais elles se plurent à le fréquenter et à lui prêter hommage. L'un surtout de ses attributs frappa
leur imagination, l'habileté avec laquelle il pressentait l'avenir et le dévoilait à ceux qui l'interrogeaient selon le cérémonial prescrit. Sa statue parlait dans l'ombre du sanctuaire ; elle répondait d'un mouvement de tête aux questions qu'on lui posait, ou lorsqu'on lui plaçait sur les mains deux rouleaux contenant chacun la solution différente d'une même affaire, elle retenait celui dont elle voulait faire prévaloir l'opinion et elle laissait échapper l'autre (1). Les divinités libyennes étaient moins expertes ou moins raffinées de manières : leurs fidèles ne s'adressèrent plus à elles dans les circonstances graves, mais ils s'habituèrent à réclamer l'avis de l'étranger. Ils affluèrent respectueusement devant lui de tous les coins du désert, et bientôt sa renommée, joignant la côte, se propagea chez les peuples riverains de la Méditerranée. Lorsque les Doriens colonisèrent Cyrène, vers le milieu du vne siècle avant Jésus-Christ, ils apprirent bientôt l'existence de l'oracle et ils s'empressèrent de le consulter, puis la Grèce continentale, en ayant reçu connaissance de la Grèce coloniale, commença à lui envoyer des ambassades dans les conjonctures difficiles. Du vie au ive siècle, deux oracles africains se partagèrent la vogue, et ils eurent chacun leurs partisans zélés qui se querellaient sans cesse et qui rabaissaient le pouvoir du rival pour la gloire de leur propre dieu. L'oracle de Bouto, dans le Delta, avait comme partisans les Ioniens et les Asiatiques groupés autour de Naucratis ; il parut l'emporter jusqu'au jour où l'Egypte fut conquise par les Perses. L'oracle d'Ammon faisait loi chez les Cyrénéens et par eux dans la Hellade propre, mais il ne prit le dessus qu'à partir du ve siècle, lorsque la décadence de Naucratis eut affaibli dans le monde grec l'élément qui soutenait la cause des dieux de Bouto.
1) Voir plus haut, pp. 107-173, l'article intitulé Les Statues parlantes dans l'Egypte antique.
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L'Oasis, enrichie parles dons sans cesse accrus des pèlerins, était devenue un véritable État, rattaché à l'Egypte par des liens plus ou moins lâches selon les époques. Elle avait ses princes héréditaires dont la suzeraineté s'étendait peut-être sur quelques-unes des petites oasis voisines,, celle de Gara, par exemple. Le plus ancien de ceux que nous connaissons est cet Étéarchos, — peut-être un Téharkou dont le nom aurait été habillé à la grecque, — qui vivait du temps d'Kérodote et qui racontait de si curieuses choses sur les populations du désert africain. Moins d'un siècle après lui, les inscriptions copiées par Steindorfl" nous ont révélé l'existence de trois de ses successeurs, un Raudîtneb dont le fils, Setertas, était le vassal du Pharaon Hakoris de la XXIVe dynastie, enfin, un Ounamounou qui relevait du premier souverain de la XXXe, Xectanébo Ier. Ils avaient trouvé les temples en mauvais état et, s'ils ne les avaient pas rebâtis en entier, du moins les avaient-ils restaurés et décorés de bas-reliefs assez soignés. Tout cela était neuf au moment où les Macédoniens pénétrèrent en Egypte ; les ruines qui subsistent aujourd'hui appartiennent sans doute aux édifices qu'Alexandre vit, quand il interrogea le dieu. Ce sont des constructions purement égyptiennes de style et où nulle influence grecque ne perce. Le plan en est celui des petits temples thébains, avec une cella flanquée de deux pièces secondaires pour la déesse-épouse et pour le dieu-fils; peutêtre comportait-il une salle hypostyle, un pronaos et un pylône, mais ces éléments ont disparu ou les voyageurs n'en ont surélever aucune trace. Les divinités y sont celles de l'Ennéade thébaine, Auionrâ, sa femme Maout, Shou et Tafnouit à tête de lionne, Gabou la terre, Xouit le ciel. Les formules qui couvrent les murs sont empruntées aux livres les plus vieux du monde, à ceux dont le texte est gravé dans les caveaux des pyramides et dont la rédaction était
achevée depuis longtemps, lorsque Menés, le premier roi, monta sur le trône; les chambres où nous les lisons sont celles où l'on rendait le culte funéraire au prince ainsi qu'aux formes mortes d'Amonrâ. C'est donc en pleine Egypte qu'Alexandre tombait, quand il démonta devant la porte du sanctuaire, et la description que ses historiens nous ont faite de son entrée est celle d'une cérémonie purement égyptienne. L'emblème divin sortit de son naos pour le recevoir et il lui parla comme il avait l'habitude de parler à ses Pharaons : « Viens, mon fils de mon ilanc, qui m'aimes, « pour que je te donne la royauté de Râ et la royauté « d'Horus ». Il ajouta à ces salutations banales les promesses sacramentelles : « Je te donne la vaillance, je te « donne de tenir tous les pays et toutes les régions « étrangères sous tes sandales; je te donne de frapper « tous les peuples réunis en ton poing ». La litanie se prolongeait à volonté, et si ce ne sont pas là les termes du discours qu'Alexandre entendit, c'en est le sens certainement : on sait quelle signification il lui plut leur donner pour la réalisation de ses projets de domination universelle.
Si les fouilles nous permettront jamais de déterminer l'endroit même où le conquérant et le dieu se contemplèrent si poliment face à face, je l'ignore en vérité. Il semble que dans un pays écarté à ce point du reste de l'humanité, les monuments du passé auraient chance de se conserver plus complets qu'ailleurs : même quand ils s'effondrent par l'action des siècles on devrait retrouver épars à terre Jes morceaux qui les composaient. Les habitants de Siouah ont pourtant réussi à détruire leurs temples presque entièrement. Ce n'est pas qu'ils les aient dépecés pour se fabriquer des huttes avec les débris, comme il est arrivé si souvent aux bords du Nil; mais ils les tiennent pour l'œuvre des magiciens éméiïtes qui ont régné partout sur le vieux monde, et l'empressement que les Européens témoi-
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gnent à en explorer les ruines les ont confirmés dans leur croyance. Ces blocs couverts d'images étranges ne sont pas ce qu'ils ont la prétention de paraître ; ils sont autant de lingots d'or pur déguisés par la vertu d'un sortilège très antique, et celui qui saurait les désenchanter s'enrichirait à plaisir. Aussi dès qu'un pan de mur ou une pierre isolée sortent de terre, pour peu qu'ils rendent au heurt un son métallique, les gens de l'Oasis les cassent en menus morceaux dans l'espoir de rompre le charme ; bien qu'ils soient désappointés toujours, ils ne se lassent jamais de recommencer l'expérience. Cette année encore, pendant les fouilles, on les voyait rôder avec leurs marteaux dans le voisinage, et, quelque surveillance qu'on exerce sur eux, il est à craindre qu'ils ne brisent bientôt les colonnes et les portions de parois découvertes récemment. Le site est séparé du Caire par trop de journées de désert pour qu'on le protège de façon efficace : ce qu'il recèle de documents est virtuellement à la merci d'une poignée de barbares cupides et superstitieux.
28 juin 190S