‹ Causeries d'ÉgypteChapitre 30 sur 40 · A PROPOS D'UN OUVRAGE RECENT DE M. DE BISSING · texte numérisé non relu

A PROPOS D'UN OUVRAGE RECENT DE M. DE BISSING

Plus d'un artiste incline à croire qu'il est facile de copier convenablement les bas-reliefs égyptiens. Sans doute on y rencontre des façons de poser la figure humaine et l'animale qu'il faut considérer de près si l'on veut les transcrire avec justesse, mais, somme toute, ils paraissent offrir dans l'ensemble des lignes simples, des surfaces vides, des silhouettes découpées sèchement, des mouvements gauches et mal rythmés : c'est affaire d'un peu d'attention et de beaucoup de patience. Le copiste, après avoir jeté son esquisse, la reprend à petits coups, accentuant avec soin tout ce qui constitue à ses yeux le caractère propre de l'art égyptien, les yeux et la poitrine de face, le visage et le torse de profil, les bras et les jambes pareils sans distinction évidente de droite ni de gauche, la démarche empesée, le geste anguleux. Le plus souvent, il est satisfait du résultat et il se sait gré à lui-même d'avoir saisi si naïve-

(1) Die Mastaba des Gem-ni-kai, im Vereinmit A. E. P. Weigall herausgêgeben von Friedrich- Wilhelm von Bissing, t. I, Berlin, A. Duncker, 1905, in-f°, vm-42 p. et xxxupi.

ment la physionomie de son modèle. Quelques-uns pourtant dépouillent cette illusion à mesure qu'ils avancent, et ils s'aperçoivent bien avant la fin qu'où ils pensaient exécuter une copie fidèle ils sont tombés dans la caricature. Aussi bien, ce qu'il y a d'étude et de métier dans la plupart des bas-reliefs se révèle promptement à qui les examine avec attention et le fait presque désespérer de les bien traduire sur une planche par les moyens ordinaires. La ligne qui cerne les corps d'un contour si précis, elle n'est pas raide ni inflexible dans toute sa longueur comme on le penserait au premier abord, mais elle ondule, elle s'enfle, elle s'effile, elle s'écrase, selon la structure des membres qu'elle limite et selon le mouvement qui les anime. Les méplats qu'elle définit ne contiennent pas seulement l'indication sommaire de l'ossature et des grands plans de chair, mais les muscles y sont -marqués chacun à sa place par des saillies et par des creux si ténus qu'on se demande comment le sculpteur antique les a produits avec les outils imparfaits dont il disposait : il a fallu la finesse du calcaire blanc de Tourah pour qu'il ait pu les réserver dans un relief haut parfois de deux millimètres au plus, mais la plume, le crayon, le pinceau modernes sont impuissants aies transporter exactement sur le papier. Prisse d'Avennes, dans son Histoire de l'Art égyptien, a imité parfois avec bonheur la souplesse et l'élégance de la forme générale : il a supprimé presque toujours le travail du ciseau entre les lignes enveloppantes et les frottis d'ombre légers qui en résultent. Lepsius, ou plutôt Weidenbach qui dessina pour Lepsius, a fait moins encore que Prisse d'Avennes. A force de voir et de croquer des parois de tombeaux memphites, il s'était composé à lui-même un style égyptien d'aspect agréable et de proportions correctes, qui répondait honnêtement à la moyenne des types humains et animaux le plus fréquemment usités près des

Pyramides. Il en usa avec bonhomie, à travers les volumes gigantesques des Denkmseler, sans tenir compte des variétés innombrables d'exécution que les monuments lui offraient aux époques successives de l'histoire, voire à la même époque dans des localités différentes. Ses soidisant facsimilés ne sont, à vrai dire, que des assemblages de poncifs d'où la facture individuelle de tous les morceaux a disparu. Le détail archéologique y est enregistré avec scrupule, ainsi que les modifications survenues au costume, à l'armement, au mobilier, à l'outillage domestique ou industriel ; tout ce qui touche au détail artistique y manque, et l'on n'y saurait distinguer à la touche ce qui appartient aux époques les plus anciennes ou à l'âge saite. On conçoit, sans qu'il soit besoin d'insister, combien ce parti a dévoyé les savants qui essayaient d'apprécier en chambre l'art égyptien et d'en reconstituer l'histoire. Il a faussé le jugement de deux ou trois générations : elles ont attribué aux originaux la monotonie qu'elles observaient dans les reproductions, et l'Egypte a été convaincue, pendant un demi-siècle, de posséder un art immobile, sans inspiration personnelle et sans faire nuancé.

Les Egyptologues d'aujourd'hui ont à leur disposition des moyens qui serrent la réalité de plus près. M. <le Bissing s'est servi de l'héliogravure pour la publication qu'il a entreprise de plusieurs hypogées de Sakkarah, et si la mise en train de l'ouvrage lui est revenue un peu cher, la vérité des images est si frappante que le désavantage du prix se trouve plus que racheté par la fidélité de l'exécution. Ce n'est pas que tout y soit parfait ni qu'on n'y ait à redire en plus d'un endroit. La teinte adoptée est parfois un peu sombre et le tirage pesant : l'encre a empâté çà et là les figures, et ses bavures ont alourdi les contours. Ces fautes sont presque inévitables pour des livres qui ne sont pas exclusivement de luxe et destinés à des amateurs :

elles sont rares, d'ailleurs, dans l'exemplaire que j'ai sous les yeux, et peut-être n'existent-elles pas dans d'autres exemplaires. En tout cas, le volume, considéré dans son ensemble, est excellent, et les curieux qui le feuilletteront éprouveront par moments la sensation d'avoir presque le document sous les yeux. Non seulement la silhouette générale des personnages et des objets est là, mais toutes les menues attaques du ciseau apparaissent avec les jeux d'ombre et de lumière qu'elles déterminent. Chacun des hommes a sa physionomie propre qui est précisée par quelques tailles rapides, et, plus encore peut-être que les hommes, les animaux. Un des tableaux nous montre des hyènes apprivoisées qu'on médicamente ou qu'on engraisse en les gavant avec de grosses boulettes d'une substance apparemment peu savoureuse : elles sont liées, couchées sur le dos, les quatre pattes en l'air, et leur attitude est forcément la même partout, mais ce qui change de groupe en groupe, c'est la mine avec laquelle elles acceptent leur portion. Ailleurs, des canards et des oies viennent de subir une épreuve semblable, et ils se promènent pour se remettre de leur émotion. Le sculpteur connaissait si bien les particularités de chaque sexe que nous distinguons encore ses oies mâles et ses oies femelles au port de la tête ou à la coupe du corps, mais de plus il leur a prêté des frétillements de queue, des grimaces, des ondulations de cou, des allongements de becs, des grattements de plumes, où leurs sentiments se trahissent et la joie d'en avoir fini avec le moment mauvais. On constate ainsi de planche en planche des nuances de poses, de figures, d'expressions animales ou humaines que le crayon avait négligées, mais qui n'ont pas échappé au soleil. Il les a fixées sur la pellicule qui les a transférées au cuivre, et le cuivre à son tour nous les livre à ileur de papier telles que la pierre les avait reçues, il y a cinq mille ans bien écoulés, de la main du bon ou-

vrier. C'est presque la muraille même qui nous arrive et dont les registres défilent sous nos yeux : tout y est avec les tableaux, le grenu du calcaire, les polissures du ciseau, les repentirs du sculpteur et ses fautes aux endroits où, distrait probablement par une conversation avec les camarades, il a laissé glisser la pointe ou lancé un coup de marteau brutal. Lorsqu'on a été familier dans un atelier et qu'on a vu besogner un praticien moderne, on discerne aisément sur l'héliogravure comme sur le bloc la patte du sculpteur antique.

C'est surtout dans les grandes figures que la supériorité du procédé récent éclate. M. de Bissing a réparti sur les planches XX et XXI le portrait en pied de Kemnikaî. Je regrette que le format du volume l'ait empêché d'enfermer le personnage entier dans une seule planche : l'effet aurait été plus saisissant. Et pourtant le bas-relief, même ainsi coupé, laisse une impression toute différente de celle qu'on ressent en face d'un dessin ordinaire. Kemnikaî est debout, les jambes écartées un peu, le corps au repos : il tient sa longue canne d'autorité obliquement, la pointe appuyée en terre et la main droite en plein sur le pommeau, tandis que la main gauche serre le milieu avec vigueur. Il regarde droit devant lui une scène de culture qui est détruite, mais que nous n'éprouvons aucune peine à restituer par la pensée, labourages, semailles, moissons, transport et battage des récoltes : sa femme l'accompagne, reléguée en figurine derrière lui, et elle lui passe le bras autour de la jambe selon l'usage. Tous ceux qui ont feuilleté n'importe quel livre illustré sur l'Egypte connaissent le motif, mais ce qu'ils ne soupçonnent pas, à moins qu'ils n'aient vécu sur leslieux, c'est la manière délicate et ferme à la fois dont les artistes memphites ont su le traiter. Les deux planches de M. de Bissing le leur apprendront, s'ils prennent la peine de les considérer

Je près. La silhouette entière, de la tête aux pieds, est enveloppée d'un trait unique mené sur la pierre avec une sûreté de main et avec une liberté qui ne se démentent pas un moment. Le vieux sculpteur a soulevé imperceptiblement le fond tout du long de ce trait afin d'accentuer la saillie, mais il l'a fait si subtilement qu'un effort d'attention est nécessaire pour s'en aviser. Le personnage, bien qu'appliqué presque à plat sur la pierre, se trouve par là comme placé dans une sorte d'atmosphère qui arrondit ses contours plus qu'on ne le croirait possible avec un relief maintenu aussi bas que l'était celui des Egyptiens. Les détails intérieurs offrent un mélange de lignes nettes et de modelés presque insaisissables que les fac-similés au crayon méconnaissent à l'ordinaire : les éléments individuels du visage, les yeux, le nez, la bouche, le menton, sont enlevés d'une pointe précise avec des arêtes vives pour en bien détacher la forme, mais la souplesse des muscles et de la chair est exprimée par des tailles moelleuses et fondues qui corrigent ce que le dessin présentait de dureté. Et c'est partout, sur la poitrine, sur les bras, sur les jambes, une technique caressante et forte dont s'étonnent ceux-là seulement qui abordent l'art égyptien sur les originaux après l'avoir entrevu dans les recueils communs d'estampes ou de gravures.

M. de Bissing se propose de publier de la sorte plusieurs des tombeaux de Sakkarah. Lorsqu'il aura terminé son œuvre, il aura bien mérité sans doute des archéologues et des historiens; il aura mieux mérité encore des artistes, car il leur aura livré des documents certains pour étudier presque directement les bas-reliefs des tombeaux, cette part si considérable de la sculpture aux temps des Pyramides. L'acquisition par les musées de mastabas complets, tels que celui qui a été installé au Louvre en 1904, leur fournissait bien un premier point d'appui, mais ce mastaba, si

précieux qu'il soit, ne leur laisserait pas soupçonner la richesse de motifs et les diversités de ciseau qu'on rencontre dans les nécropoles memphites. Si le dogme religieux contraignait les contemporains à revêtir leurs chapelles funéraires d'une décoration toujours identique dans ses lignes maîtresses, il leur accordait la liberté de combiner et de développer les thèmes selon la volonté de chacun et selon la place dont il disposait. Il y avait d'ailleurs, au cours de chaque génération, une douzaine au moins d'ateliers indépendants qui tous possédaient leur enseignement, leurs procédés, leur manière de comprendre les sujets, et qui les appliquaient aux travaux qu'on leur confiait. Ce sont ces traditions presque personnelles que les livres de M. de Bissing et ceux qu'on publiera par la suite à son exemple nous aideront à définir : bien des préjugés en seront détruits qui empêchent les curieux d'antiquité d'estimer l'art de l'Egypte à sa valeur juste.

27 septembre 1905.

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