‹ Causeries d'ÉgypteChapitre 4 sur 40 · LES TOMBEAUX THÉBAINS · texte numérisé non relu

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quelles on avait rapiécé la paroi tombaient promptement et démasquaient des trous dans l'ornementation. Aussi l'on se résigna le plus souvent à réclamer de la peinture seule ce que la sculpture donnait de façon si pénible : il suffisait alors d'étendre à la planche, sur la muraille, un crépis d'argile noire ou de terre ordinaire mêlée de paille sur lequel on passait ensuite un lait de chaux ou une couche de couleur blanche. Sculptée ou peinte, la décoration ne variait jamais beaucoup. Les artistes qu'on chargeait d'elle possédaient deux ou trois séries de tableaux dont la réunion constituait comme la parure idéale du tombeau. La première comprenait les scènes de la vie privée ou publique du mort, ainsi que la représentation des métiers nécessaires à l'entretien d'une grande maison ; une deuxième détaillait les cérémonies de l'enterrement, depuis le moment où le cadavre devenait momie jusqu'à celui où les dieux de l'autre monde, Anubis le chacal et Amentît la maîtresse de l'Occident, saisissaient la momie enguirlandée de fleurs; plusieurs montraient les rites qu'on accomplissait sur la statue pour qu'elle s'accoutumât à recevoir l'offrande et à nourrir l'âme; d'autres faisaient défiler sous les yeux du spectateur les destinées diverses de la survivance humaine, ses courses à travers les régions de la nuit, ses luttes contre les monstres infernaux, ses félicités dans les paradis d'Osiris ou sur la barque solaire. Il aurait fallu des kilomètres de muraille pour exécuter ce décor en son entier : aussi ne le rencontre-t-on jamais que par lambeaux. Les Pharaons eux-mêmes reculaient devant la dépense qu'il aurait exigée et ils se contentaient des parties les plus importantes. Les gens riches en obtenaient quelques centaines de mètres, et, à mesure qu'on descendait dans l'échelle de la fortune, l'étendue s'en restreignait. Le tombeau ordinaire ne comprenait plus qu'une sorte de résumé toujours conçu dans les mêmes termes, à

moins que le client ou sa famille n'exprimât le désir de voir telle ou telle idée, telle ou telle illustration se substituer à telle ou telle autre. Aussi, u'éprouve-t-on aucune peine à le reconstituer jusque dans ses plus petites particularités : les planches publiées par les membres de la mission du Caire permettraient à un maçon et à un peintre en bâtiments de le rétablir exactement dans un coin de Paris, si l'envie leur en venait.

Le choix des sujets n'y était pas laissé pourtant au caprice des entrepreneurs de pompes funèbres ou à leurs pratiques : il répondait aux besoins de l'âme thébaine et à l'idée qu'on avait de son existence posthume. Elle se régalait des sacrifices et elle en absorbait la substance, en réalité d'abord, puis, quand on s'aperçut de la rapidité avec laquelle les générations nouvelles oubliaient les anciennes, en image. La figure en calcaire ou en bois d'un animal ou d'un pain, le dessin de ce même animal ou de ce même pain tracé sur la paroi de l'hypogée et rempli par les prières de la consécration d'une sorte de vitalité mystérieuse, valaient, pour l'ombre, pour l'âme, pour le double résidant au fond du caveau, l'animal en chair et en os ou le pain de farine pétrie et cuite. Le décorateur devait donc choisir dans ses cahiers de croquis les motifs multiples qui se rattachaient à l'alimentation. Le mort voulait-il du pain ? On esquissait le champ et les canaux qui l'irriguent, les bœufs traînant la charrue et le semeur lançant le grain à la volée, puis la récolte et les moissonneuses, faucille au poing, abattant les javelles, le foulage des épis, le blé entassé au grenier. Les berceaux de vignes occupaient à côté un pan de muraille, et la cueillette de la grappe, le pressage et la mise en jarres du moût trouble. Le mort assistait à ces travaux en compagnie de sa femme, vêtu de frais et coiffant perruque neuve comme aux jours de ses moissons terrestres; tout ce qui

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poussait et tout ce qui coulait sur la fresque était à lui, et son âme, en y contemplant la représentation des objets, obtenait du même coup leur possession effective. Elle composait son menu sur les tableaux dont sa tombe était peinte, et, par la vertu des formules, la semblance des choses se matérialisait pour lui servir de nourriture sans jamais s'affaiblir ni jamais diminuer. Ailleurs, c'était la chasse aux oiseaux du fleuve ou aux animaux du désert, la pêche dans les marais, tous les plaisirs chéris de l'Égyptien et qui lui profitaient en même temps qu'ils le distrayaient des corvées de son existence : les poissons étaient ouverts, séchés, conservés devant lui en peinture, et ce lui était une réserve dont il usait à l'occasion, lorsqu'il était las du gibier ou de la viande ordinaire. La paroi gauche de la chapelle suffisait à peine à contenir ces épisodes rustiques : sur celle de droite, le maître du tombeau était assis avec sa femme, et il recevait de la main de ses enfants le repas préparé avec le produit de ses labours et de ses courses au désert. Les mets s'accumulaient devant lui, dans des coupes, dans des paniers de joncs tressés, sur des guéridons, sur des plats en terre cuite, sur des nattes en sparterie : rien de ce qui se mange en Egypte n'y était oublié, le raisin, les figues, les concombres, les pastèques, et les oignons que les Hébreux regrettaient au Sinaï, et les choux malingres, les poulets, les cuissots de gazelle, les têtes de veau, les côtelettes, enfin dans les intervalles cinquante espèces de pains ou de pâtisseries différentes. Cependant des danseuses à demi nues tourbillonnaient sur la muraille et mimaient chaudement leur peine amoureuse, comme les aimées de nos jours : les flûtes sonnaient, les tambourins grondaient, le harpiste encourageait le maître mort et les survivants à « faire un jour heureux », car rien ne dure en ce monde, « et les corps ne naissent que pour passer « depuis le temps des dieux. Le soleil se lève le matin et

« se couche le soir, les hommes engendrent, les femmes « enfantent », et les générations se chassent l'une l'autre sans rien retenir de ce qu'elles ont possédé ici bas. « Oubliant tous les maux, ô Nofirhotpou, prêtre sage aux « mains pures, ne songe plus qu'au plaisir, jusqu'à ce « qu'il arrive ce jour où l'on doit aborder à la terre qui « aime le silence, sans que cesse pour cela de battre le « cœur du fils qui vous aime!... Suis ton désir et ton « bonheur aussi longtemps que tu seras sur terre, n'use « pas ton cœur au chagrin, jusqu'à ce qu'il vienne pour « toi ce jour où l'on supplie sans que le dieu impassible « écoute ceux qui implorent de lui un nouveau délai de vie. « Les lamentations des siens ne font pas que l'homme au « tombeau se console. Fais donc un jour heureux, et jouis-en « de ton mieux. Certes, homme n'y a qui puisse emporter a son bien avec lui dans la mort; certes, personne n'y a « qui soit parti et qui soit revenu (1) ! »

L'exemple le mieux caractérisé de ce type est au tombeau de Nakhouîti (2) ; rien de plus fin, de plus élégant, de plus coquet même et qui sente moins son charnier, que cette chambrette au plafond multicolore, aux parois couvertes de figurines gracieuses et rehaussées de tons vifs. C'est pitié qu'on n'ait pu la reproduire en couleurs, et qu'on se soit contenté d'imprimer le dessin de l'ensemble et la photographie des scènes principales. Les autres hypogées étudiés dans le volume appartenaient à des personnages de haut rang, premiers ministres de Pharaons, comtes de Thèbes, l'un d'eux baron d'Aphroditêspolis la Petite entre Siout et Abydos (3). Ils ont souffert terriblement, et tout

(1) G. lîénédite, le Tombeau de Nofirhotpou, dans les Mémoires, t. V, pp. 529-599.

2 <;. Maspero, le Tombeau de Nakhouîti, dans les Mémoires, t. V, pp. 469-585.

(3) G. .Maspero, le Tombeau de Montouhikhopshouf, dans les Mémoires, t. V, pp. 133-468.

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n'est pas d'une clarté engageante dans ce qui nous a été sauvé des inscriptions. Rakhmiriya, qui vivait sous Thoutmôsis III, au delà du xve siècle avant notre ère, s'était plu à nous transmettre, dans de longs discours, les renseignements les plus circonstanciés sur sa carrière administrative : s'ils nous étaient parvenus intacts, nous saurions comment on administrait la justice à Thèbes, mais, comme toujours, des lacunes coupent le texte au bon endroit et nous restons dans notre ignorance (1). Mankhopirrîya, Harmhabi et plusieurs autres exerçaient des fonctions au Ministère de la guerre, et ils présidaient, chacun dans un canton, au recrutement des troupes. On voit, sur les murs de leur tombeau, les conscrits arriver par bandes, décliner leurs noms aux scribes chargés de les enrégimenter, toucher leurs vivres de campagne et leurs armes ; plus loin, on fabrique les chars et on les attelle, mais le dessin s'est effacé par places ou les touristes ont emporté intelligemment un morceau du tableau, et il faudra déblayer et publier une demi-douzaine de tombeaux analogues pour compléter notre instruction sur les choses militaires de l'Egypte (2). Ailleurs, Nofirhotpou, ayant bien mérité de Pharaon, est appelé à l'honneur de recevoir le collier d'or des mains de Sa Majesté. Un. beau matin, à l'issue de l'office d'Amon dans le temple de Karnak, le roi l'appelle et lui adresse du haut de son estrade un petit compliment bien senti, tandis que deux chambellans attachent le bienheureux collier au cou du personnage : celui-ci a recommandé qu'on peignit la scène dans son hypogée, afin que la postérité n'ignorât point quel grand homme il avait été, et nous voilà tout informés du coup sur la

M) Philippe Virey, le Tombeau de Hekhmarâ, dans les Mémoires, t. V pp. 1-19.').

(2) U. Bouriaat, le Tombeau (T Harmhabi, dans les Mémoires, t. Y p. 419 sqq.

façon dont le fils du Soleil conférait ses Ordres à ses serviteurs (1). Chacun d'eux avait eu d'ailleurs le bon esprit de choisir pour sa dernière demeure un type de décoration différent, et nous apprenons, grâce à eux, le détail des cérémonies qui accompagnaient soit la mise au caveau, soit les sacrifices annuels. On y devine pour la plupart un caractère d'étrangeté et de barbarie, singulières chez un peuple aussi policé que les Égyptiens Tétaient. Une croyance répandue partout imposait aux âmes l'obligation de quitter la vallée du Nil par un chemin déterminé, à l'ouest d'Abydos. Une fente, une gorge s'ouvrait là dans la chaîne Libyque par laquelle elles s'acheminaient vers la Grande Oasis d'abord, qui avait été un de leurs séjours primitifs (2), puis vers les pentes de la Montagne d'Occident, au point où la bari du Soleil s'enfonçait dans les cavernes de la nuit. Elles exécutaient toutes ce lugubre pèlerinage : elles s'en allaient de leur ville, c'est-à-dire de leur tombeau, à la Douche de la Fente, et de là dans l'autre monde, avec leur cortège de serviteurs, de troupeaux et de provisions. Le voyage avait lieu par eau, et les Egyptiens, pour le faciliter, plaçaient souvent à côté du cercueil de petites barques en bois peint, munies de leurs agrès et de leurs équipages : diverses figurines y simulaient le défunt et sa famille. Chaque année, aux fêtes solennelles des morts, surtout à celle de l'Ouagaît, on expédiait à chacun dans Vautre terre des ravitaillements de blé, de bestiaux et de domestiques. La nuit qui précédait cette Toussaint égyptienne, on armait un de ces bateaux en miniature, on hissait la voile, et, récitant sur lui des prières, il partait pour Abydos, où il abordait bientôt avec

(1) (l. Bénédite, le Tombeau de Ko/îrholpou, dans les Mémoires, t. V, pp. 196-501 et pi. V.

(2) G. Maspero, Mélanges de Mylholoyieet d'Arc/iéoloyie, t. II, pp. 4:21-421.

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