‹ Causeries d'ÉgypteChapitre 31 sur 40 · LE TRESOR DE TOUKH-EL-GARMOUS · texte numérisé non relu

LE TRESOR DE TOUKH-EL-GARMOUS

Un âne bâté de son fellah passait trottant par les ruines de Toukh-el-Garmous. Il buta contre un gros vase enfoui dans la poussière et du coup lui brisa la panse. Quelques pièces d'or projetées hors des débris se mirent à courir joyeusement au soleil. Le fellah les apercevant bénit Allah sans tarder et démonta; le baudet secoua les oreilles, allongea le cou, renifla, puis, comme il ne sentait rien à manger dans le voisinage, il s'assoupit à moitié, l'œil noyé dans une vision lointaine d'eau fraîche, de trèfle vert et de paille hachée. Le fellah cependant ne perdait pas son temps en rêveries inutiles, mais il déterrait des merveilles à pleines mains, des plats et des vases ciselés, des réchauds, des encensoirs, des colliers et des bracelets, des monnaies d'or et d'argent, un trésor complet. Il calcula rapidement qu'au taux où les touristes achètent les antiquités, il en avait là pour plus du trente mille francs et il résolut de s'en adjuger le bénéfice à lui seul. Il distribua les objets sur sa personne dans ces poches mystérieuses que recèlent les plis des manteaux paysans, et piquant sa bête ils reprirent avec une mine indifférente le chemin du village. Le champ des ruines semblait désert, mais les recoins les plus désolés de l'Egypte sont hantés

sans cesse d'yeux fureteurs auxquels rien n'échappe : quand notre homme rentra au logis, son voisin de droite connaissait déjà la trouvaille, son voisin de gauche ne l'ignorait pas, et tous deux réclamèrent leur part du magot. Une querelle s'ensuivit, l'affaire s'ébruita; notre inspecteur local, Mohammed Effendi Châbân, prévenu par le ghafir de l'endroit, râfla la moitié des bijoux, l'inspecteur en chef de la province, M. Carter, saisit le reste; et voilà comment le coup de pied de l'âne et la querelle de trois fellahs enrichirent notre musée d'orfèvreries inestimables. L'ensemble s'en partage en deux séries, l'une égyptienne par le concept et par l'exécution, l'autre grecque. L'égyptienne compte une vingtaine de pièces la plupart en argent et qu'on dirait avoir appartenu au mobilier d'un dieu ou d'un riche particulier. Nous ne sommes point parvenus à en dresser l'inventaire complet. Le métal est corrodé si fortement que beaucoup des objets n'ont pas pu être nettoyés, ni même isolés : divers conglomérats de fragments résistent à nos essais de séparation et nous ne savons pas encore s'ils contiennent plusieurs vases ou un seul. Certains sont dégagés du tout et bien que l'oxyde les empâte par places, du moins n'empêche-t-il pas qu'on en distingue l'ornementation. Celle-ci est fort riche et d'un type qui nous était déjà familier d'ailleurs : c'est ainsi qu'une demi-douzaine de coupes profondes dont le ventre est habillé de longs pétales implantés sur une rosace centrale ressemblent aux beaux vases découverts à Thmuis par Emile Brugsch, il y a trente-cinq ans, et qui sont exposés dans une de nos salles. Une dizaine de patères étalent des motifs égyptiens, alliés ça et là à des motifs grecs : une fois au moins l'acanthe s'y marie aux floraisons ordinaires. La facture n'est point la même partout, mais elle varie grandement, plus légère et plus sobre sur telles pièces, plus lourde sur telles autres et d'un goût peu sûr : il faut

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