‹ Causeries d'ÉgypteChapitre 33 sur 40 · LE TRÉSOR DE TOUKH-EL-GARMOUS · texte numérisé non relu

LE TRÉSOR DE TOUKH-EL-GARMOUS

nières années de son règne ou les premières du règne de son successeur, Ptolémée Philadelphe. 11 n'est question vers cette époque ni d'invasions, ni de rébellions qui auraient désolé le centre du Delta et qui en auraient obligé les habitants à celer précipitamment ce qu'ils avaient de précieux. Il n'en serait plus de même si nous descendions à deux ou trois générations plus bas, sous Ptolémée IV ou sous Ptolémée V, et la révolte de Lycopolis, dont il est question dans l'inscription de Rosette, aurait été pour eux une raison suffisante. Toutefois la nature même des objets mis en sûreté me suggère au problème une solution différente. Les uns sont des bijoux personnels, bracelets ou chaînes, les autres forment un lot de vaisselle dépareillée qui put appartenir à une maison privée aussi bien qu'à un temple, quelques-uns dérivent d'un matériel de culte, plusieurs enfin sont des amulettes ou des figurines de divinités égyptiennes en or ; ce n'est tout à fait ni la crédence d'un dieu, ni la boîte à bijoux d'un particulier, mais c'est un peu des deux à la fois. Ajoutez que la plupart des monnaies sont à fleur de coin et si fraîches encore d'apparence qu'elles n'avaient pas dû circuler beaucoup avant qu'on les enterrât. Ces circonstances me portent à soupçonner que le dernier propriétaire n'avait peut-être pas des droits bien authentiques à la possession de son trésor. On volait dans l'Egypte grecque comme dans l'Egypte pharaonique, et si les habitants de Thèbes ne ressentaient aucun remords à dépouiller les morts de leurs nécropoles, Pharaons compris (1), les gens du Delta n'éprouvaient pas le moindre scrupule à dévaliser les vivants. Le contenu du pot m'a tout l'air d'être un ramassis de butins, la collection d'objets précieux qu'un bandit de profession devait accumuler dans l'exercice de son métier. A la suite de plusieurs

l Voir plus haut, pp. 281-287, l'article intitule Une Tombe nouvelle dans la vallée des Itois thébains.

entreprises heureuses sur le bien du prochain, il aurait dissimulé des richesses dont l'étalage l'aurait compromis, et il aurait agi en cela de la même manière que le fellah de nos jours, qui enfouit ses guinées. Cinq fois sur dix, le trésor qu'on cache de la sorte est perdu pour les héritiers du maître. Comme celui-ci n'a pas plus confiance aux siens qu'aux étrangers, il garde son secret aussi longtemps qu'il se sent en santé, et il ne le révèle à sa femme et à ses enfants qu'au même instant de la mort ; souvent, quand la fin vient subite, le loisir lui manque ou la force et il part sans leur avoir rien confessé. Ceux-ci cherchent de leur mieux, mais parce que les indices leur font défaut, ils réussissent rarement à retrouver le dépôt ; la terre le conserve fidèlement, et des siècles s'écoulent parfois avant qu'un hasard le ramène au jour.

Il nous reste à décrasser et à mettre en valeur les objets qu'elle nous a cédés. La tâche sera malaisée et dans plus d'un cas nos efforts n'aboutiront point. L'argent n'est pas comme l'or invincible aux siècles : il s'altère par le contact avec les poussières nitreuses, et lorsque l'oxyde l'a mordu profondément, c'en est fait de lui. Nous savons dèsà présent que plusieurs des pièces périraient si nous y touchions : il faudra les laisser telles quelles et souffrir qu'elles achèvent de se détruire. La plupart endureront mieux les épreuves minutieuses qu'il sera nécessaire de leur imposer, mais je n'affirme pas que dans un ou deux ans elles auront recouvré toute leur splendeur première : l'ensemble sera du moins en assez bon état pour que les visiteurs de notre musée puissent juger les qualités de l'œuvre sans être gênés dans leur étude par des gangues terreuses ou par des voiles d'oxyde impénétrables.

21 décembre l'M'o.

Les livres de médecine étaient nombreux en Egypte. Les auteurs grecs et latins l'affirment et les trouvailles des modernes ont prouvé l'exactitude de leurs dires. On possédait les fragments de plusieurs traités médicaux à Berlin, à Londres, à Paris, plus un manuscrit complet à Leipzig, et l'Université de Californie vient d'en acquérir un nouveau. Tandis que le professeur Reisner fouillait pour elle aux frais de Mrs Ilearst, auprès de Déir- Ballas, pendant les premiers mois de 1901, il eut l'occasion de rendre service à l'un des propriétaires du village : il l'autorisa à prendre sans frais, dans les monticules explorés récemment, le sébakh, la terre nitrée nécessaire à fumer les champs. Le fellah, lui en voulant témoigner sa gratitude, se souvint fort à propos que, deux années auparavant, il avait recueilli un pot de terre parmi les ruines d'une maison antique et un gros papyrus dans le pot. Il le serra dans un repli de son turban, et l'ayant apporté aux Américains, il se contenta du prix, d'ailleurs très raisonnable, qu'on lui offrit, sans marchander, comme il n'aurait pas manqué de le faire s'il n'avait pas été lié par

la reconnaissance. Le papyrus n'est pas demeuré longtemps inutile entre les mains de ses maîtres ; il a été déroulé, photographié, reproduit en phototypie et la reproduction mise en vente avec une courte introduction et un index copieux des mots usités dans le texte (1). Le plan adopté pour la publication est, à quelques détails près, celui-là même qu'Ebers avait employé, et je n'en vois pas de meilleur. Voilà donc le document accessible aux Egyptologues : c'est à eux maintenant de l'étudier et de le traduire assez vite pour que les historiens de la médecine en fassent leur profit.

On comprend qu'une substance aussi fragile que le papyrus ne gagne pas à être cahotée l'espace de plusieurs kilomètres dans les plis d'une étoffe à turban: les trois dernières pages, qui se trouvaient à l'extérieur et qui formaient comme la couverture du rouleau, ont souffert pendant le voyage du village arabe au camp américain. D'autre part, le manuscrit avait été déchiré vers son milieu par un de ses possesseurs antiques, et toutes les pages du début y manquent ainsi qu'un bon tiers des lignes sur la première de celles qui nous ont été conservées. Une moitié seulement du contenu est arrivée jusqu'à nous, mais le dommage est moins grave qu'on ne l'imaginerait de prime abord. Il ne contenait pas, en effet, un traité unique sur des points déterminés de matière médicale ; les chapitres sont ajustés bout à bout presque sans méthode et assez indépendants pour que la connaissance préalable des uns ne soit pas indispensable à l'intelligence des autres. Des instructions pour le massage des régions douloureuses y suivent des recettes purgatives, après quoi, on rencontre

(1) George A. Reisner, — the Hearst Médical Papyrus, Hieratic Text in 11 facsimile Plaies in Collo/ijpe wilh Introduction and Vocabulary (fait partie des University of Californien Publications, Egyptian Archœology, vol. 1), 1905, Hinrichs, Leipzig, in-i°, v-48 p. et 17 planches.

des moyens à essayer en cas de fracture, d'abcès ou de boutons enflammés, d'affections de l'estomac, du cœur et de la vessie, de blessures aux doigts des pieds ou des mains, le tout entrecoupé de prières et d'incantations. Les maladies, nous le savons,, étaient causées par la colère d'un dieu ou par la présence dans les membres souifrants d'un ou de plusieurs êtres mauvais, génies, spectres, 'goules, vampires, esprits des morts. Les remèdes réparaient ou atténuaient les désordres extérieurs de la possession, mais le mal lui-même persévérait inguérissable tant que le malin continuait interné dans le corps ; les conjurations étaient seules capables de le chasser, et le praticien aurait été de peu de secours à ses clients s'il ne s'était pas montré aussi expert en exorcismes qu'en formules de pharmacie. Les pages disparues ne devaient pas différer sensiblement des pages sauvées et elles comportaient à coup sûr les mêmes proportions de magie auxiliaire et de médication. 11 nous en a coûté peut-être quelques prescriptions inconnues jusqu'à présent et dont la composition excentrique nous aurait prouvé une fois de plus de quelles ressources infinies les praticiens égyptiens disposaient pour soulager leurs patients ; nous n'y perdons aucune exposition de théories générales qui nous enseigne ce qu'ils pensaient du corps humain et de sa constitution ou de la nature des maladies qui dominaient aux bords du Nil.

L'écriture est du même type que celle du Papyrus Ebers, mais elle est plus rapide et moins bien formée ; elle me parait être caractéristique des derniers plutôt que des premiers temps de la XVIII0 dynastie. Le manuscrit appartint probablement à un médecin établi dans la petite ville antique à laquelle Déir-Ballas a succédé, mais il ne renferme pas les œuvres originales de l'homme qui l'a écrit : comme tous les papyrus médicaux qui sont arrivés jus-

qu'à nous, il est la copie d'un exemplaire plus ancien et la rédaction du texte remonte aux époques lointaines de l'histoire. La plupart des maladies et des ordonnances sont mentionnées déjà dans le Papyrus Ebers; toutefois, la classification diffère souvent et la rédaction n'est pas toujours la même. Il y a communauté de sources entre les ouvrages., mais les compilateurs auxquels nous devons chacun d'eux ne se sont pas crus obligés à reproduire servilement les documents qu'ils avaient sous les yeux. L'analyse du Papyrus Ebers et du Papyrus de Reisner tend à démontrer qu'il y eut d'assez bonne heure, en Egypte, une masse d'aphorismes ou de prescriptions empiriques en faveur parmi les prêtres des temples et parmi les gens du peuple. Ces éléments se groupèrent peu à peu et ils constituèrent à la longue des répertoires d'intérêt local pour la plupart et qui contenaient beaucoup de portions identiques, sinon pour la forme, du moins pour le fond ; on en attribuait la rédaction ou la découverte tantôt à des dieux, tantôt aux rois des dynasties les plus vieilles, et cette origine leur valait une autorité universelle. Les répertoires régionaux se réunirent à leur tour, et de leur juxtaposition résultèrent les recueils tels que le Papyrus de Berlin, le Papyrus Ebers et le Papyrus Hearst. C'étaient de véritables Sommes médicales à l'usage des praticiens, et ceux-ci ne se faisaient pas faute d'y joindre leurs annotations çà et là. Un des propriétaires du Papyrus Ebers avait eu l'occasion d'essayer sur ses patients plusieurs de ses prescriptions les plus avantageuses et elles lui avaient réussi ; il inscrivit bon dans la marge en face de chacune d'elles, pour l'instruction de ses successeurs et pour l'édification de la postérité.

Il nous est difficile de savoir exactement en quoi les médicaments consistaient pour la plupart. Les noms de plantes, de minéraux, d'animaux, d'objets naturels ou

fabriqués qui entrent dans la composition se laissent identifier rarement avec les substances qu'ils désignaient, et, dans bien des cas, si nous pouvons translittérer les termes égyptiens avec aise, nous sommes incapables de les traduire. Lorsque par hasard nous connaissons tous les ingrédients, la formule rentre d'ordinaire dans la catégorie de ce que nous appelons volontiers des remèdes de bonne femme. Nous y voyons figurer du lait, de la salive, de l'urine, des excréments, des vers, des insectes, de la corne, du fiel, l'attirail complet de notre pharmacopée populaire. A dire vrai, les médecins grecs et latins n'en usaient guère autrement ni les médecins du moyen âge, et il est facile de tourner ce fatras en ridicule ; dans bien des cas il y avait une raison sérieuse à l'emploi des substances, et ces prescriptions qui nous semblent grotesques guérissaient pourtant leur malade. Il est moins répugnant à coup sûr d'appliquer de l'ammoniaque ou des médicaments composés avec de l'ammoniaque où les Egyptiens prescrivaient l'urine et les déjections de certains animaux, mais en somme les conséquences étaient les mêmes et l'ammoniaque emprisonné dans ces horreurs agissait tout comme s'il eût été préparé chimiquement ; peut-être aussi son action était-elle moins brutale, entravée par les substances organiques, qu'elle ne l'est dans le cas de l'ammoniaque pur de nos laboratoires. Au début l'on avait expérimenté tout ce qu'on avait sous la main, puis, avec le temps, on avait éliminé ce qui n'avait pas eu de bons résultats pour ne retenir que ce qui avait ou paraissait avoir amené la guérison. Cette sélection strictement empirique avait laissé pour chaque maladie un résidu de remèdes de valeur à peu près égale qu'on utilisait à tour de rôle jusqu'à ce que l'un d'eux eût produit de l'effet. Lorsque nous parvenons à en déterminer les ingrédients, nous constatons qu'ils renferment tous à dose plus

ou moins considérable un principe actif que nos médecins recommandent encore souvent en pareil cas. Au fond c'était un remède unique que les Égyptiens administraient sous des déguisements et par des véhicules distincts lorsqu'ils pensaient essayer des remèdes entièrement différents ; leurs combinaisons, mettant en œuvre les mêmes principes que celles de nos médecins, devaient dans bien des cas ne pas avoir moins de succès qu'elles. Là comme sur bien des points, le progrès de la science moderne a consisté plutôt à simplifier et à rendre moins rebutantes les drogues de la pharmacopée ancienne qu'à leur en substituer de nouvelles.

Si extraordinaire que cela paraisse, nous devons donc nous résigner à croire que cette science étrange était sérieuse et qu'elle opérait de manière efficace. Comme le climat du pays ne s'est pas modifié depuis les temps les plus reculés non plus que les conditions de la vie, nous pouvons juger aisément par les maladies d'aujourd'hui quelles étaient celles d'autrefois : ophtalmies, dysenteries, affections de la poitrine ou de l'estomac, il y a de tout cela dans le papyrus de Reisner, mais lorsqu'on veut mettre le mot moderne sur le vieux mot, on est fort embarrassé. Les médecins n'avaient pas toujours discerné l'unité du mal sous les accidents divers par lesquels il se manifeste selon les tempéraments, et plus d'une fois ils considérèrent comme des affections indépendantes les variantes individuelles ou les moments successifs d'une maladie unique; par contre, ils confondirent dans un même concept plusieurs maladies que nos contemporains ont appris à séparer soigneusement. Ils avaient donc, suivant les cas, deux ou trois noms où nous n'en voulons avoir qu'un seul, et un seul où nous en admettons deux ou trois : il faut alors nous contenter des mêmes à peu près qu'eux et ne pas trop insister pour définir exactement la nature du mal

pour lequel ils prescrivaient. M. Reisner n'a eu garde de se hasarder sur ce terrain difficile, et, ni dans son Introduction, ni dans son Vocabulaire, il ne s'est risqué à traduire les termes égyptiens par des termes précis de l'anglais ou d'une autre langue moderne, mais personne ne le lui reprochera : il n'eût pas fait à lui seul ce qui exigera le concours de deux personnes au moins, un égyp. tologue et un médecin passé maître aux choses de la science antique.

28 mars 1906.

Depuis cinq mois bientôt, il n'est bruit en Egypte que d'une vache merveilleuse, dont personne n'a rencontré la pareille. Elle est d'un pelage rare et d'une pureté de formes accomplie, fine d'expression, élégante d'allure et, ce qui ne gâte rien, excellente laitièie. Un enfant était agenouillé sous elle la première fois que je la vis, et goulûment, sans se lasser, il tétait

le pis fécond de la mère au poil roux. Elle, bonne et puissante et de son trésor pleine. Sous ses mains par moment faisant frémir à peine Son beau flanc plus ombré qu'un flanc de léopard, Distraite, regardait vaguement quelque part.

Elle était originaire de Thèbes, mais on vient de l'amener au Caire où elle a fait fureur pendant plus de six semaines. Elle est en grès jaune, elle s'appelle Ilathor, et elle a plus de trois mille ans, ce qui ne laisse pas d'être un âge respectable, môme pour une vache égyptienne.

Naville la découvrit à Deir-el-Bahari, le 7 février dernier, au cours des fouilles qu'il dirige depuis trois ans pour le compte de VEgypt Exploration Fund. Les ouvriers achevaient d'enlever un des monticules de décombres qui séparent la pyramide ruinée de Montouhotpou V des tran-

320 causeiues d'égypte

chées creusées par Mariette le long de la montagne, lorsque, vers deux heures de l'après-midi, un pan de sable s'écroula et une construction en pierre détaille apparut au jour. Prévenu par le réis, il accourut aussitôt et il aperçut un commencement de voûte : une tête de vache se dessinait au-dessous dans l'ombre et regardait curieusement par l'ouverture. Quelques heures de travail suffirent à dégager le monument. C'était une petite pièce basse, construite dans un creux du rocher avec des dalles de grès sculptées et peintes. Le plafond, arrondi en berceau, ne forme pas une voûte d'appareil régulier, avec clefs et lits rayonnants ; il se compose d'une double rangée de blocs courbes, taillés en quart de cercle et arc-boutés l'un contre l'autre par leur extrémité supérieure. Il est peint en bleu foncé, semé d'étoiles jaunes à cinq branches pour simuler le ciel. Les trois parois verticales sont décorées descènes religieuses, Thoutmôsis III en prières, au fond devant Amon Thébain et, sur les côtés, devant Hathor femme et vache. Mon premier mouvement fut de laisser le tout à l'endroit où Naville venait de le déterrer, mais c'eût été faire la partie trop belle aux marchands d'antiquités. Sans doute la vache pesait assez pour qu'ils ne songeassent pas à l'enlever tout entière, mais leur était-il bien difficile de détacher la tête et de l'emporter pendant la nuit, malgré la vigilance de nos ghafirs ou avec leur complicité? Il ne manque jamais d'amateurs peu scrupuleux, prêts à payer très cher un objet volé pourvu qu'ils lui supposent une valeur d'art ou d'archéologie, et la certitude de gagner des centaines de livres en cas de succès compense largement, auprès des honnêtes courtiers de Louxor, le petit ennui d'avoir à débourser quelques piastres d'amende ou à subir une huitaine de jours de prison s'ils sont pris en flagrant délit. Il n'y avait qu'un moyen efficace de sauver le monument, c'était de l'expédier au Caire. Je confiai le travail à l'un de nos

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