LA VACHE DE DE1R-EL-HAHARI
ingénieurs, M. Baraize, qui s'en acquitta fort bien : eu moins de trois semaines, la chapelle fut démontée, la vache emballée, et les caisses qui les contenaient l'une et l'autre furent transportées au chemin de fer. Aujourd'hui la chapelle est rebâtie dans une de nos salles, mais la déesse n'y est pas enfermée comme elle l'était à Thèbes. Elle se tient à l'entrée, le corps en pleine lumière, l'arrièretrain à peine engagé sous la voûte : elle sort de chez elle, et elle se montre toute aux visiteurs, depuis le mufle jusqu'à la retombée de la queue.
Elle présente un mélange curieux de convention mystique et de réalisme vivant. Elle est identique aux vaches dessinées si souvent dans les tombeaux memphites ou dans les temples thébains, tête menue, poitrine étroite, épaules minces, échine longue et bien ensellée, la jambe haute et maigre, la cuisse nerveuse, les hanches saillantes, le pis assez peu développé. Le pelage est d'un rouge brun, plus foncé sur le dos, plus clair et d'un fauve qui passe au blanc sous le ventre : il est moucheté de taches noires, telles des fleurettes à quatre pétales et que l'on déclarerait artificielles, s'il n'y avait pas aujourd'hui dans le troupeau égyptien des individus de provenance soudanaise auxquels on en voit de semblables. Les traits caractéristiques sont donc accentués d'une précision telle qu'on ne saurait méconnaître la race : c'est une de ces Africaines que Lortet a étudiées récemment (1), et elle n'a rien de commun avec le bœuf asiatique auquel nos espèces européennes se rattachent. Toutefois, comme elle n'est pas une créature ordinaire, mais une déesse de bonne maison, elle est décorée des emblèmes qui conviennent à sa dignité. Un disque solaire lui brille entre les cornes, flanqué de deux plumes d'autruche. Adroite et à gauche de son avant-train, unetouflo
(1) Voir pp. 2il-2iG du présent volume, dans l'article sur les Momies d'animaux de l'ancienne Er/ypte.
de plantes aquatiques jaillit du socle, de beaux lotus dont les fleurs épanouies et les boutons se replient au-dessus de sanuque et lui soutiennent lacoifFure. Deux figures humaines se pressent contre elle. La première est debout en avant du groupe; le dos à son poitrail, la tête sous sa tête. La face est mutilée, mais on devine le Pharaon à l'urœus de la couronne et au jupon raide qui lui descend en triangle sur les genoux : il a les chairs noires et il étend les mains dans une attitude de soumission, comme s'il s'avouait l'humble serviteur d'Hathor. Le second personnage est également un Pharaon, mais on l'a peint en rouge et il n'a point de vêtements : agenouillé sous le ventre de la bête, il lui presse la mamelle et il s'abreuve du lait divin éternellement. Si nous en croyions le cartouche sculpté entre les lotus, les deux personnages, le noir et le rouge, seraient un souverain unique, Aménùthès II, de la XVIIIe dynastie. Néanmoins, le témoignage du nom est insuffisant dans bien des cas, lorsqu'il est isolé, et il est infirmé ici par les inscriptions des parois. C'est, nous l'avons dit, Thoutmôsis III qui édifia la chapelle ; on l'y voit accompagné d'une de ses femmes et de deux de ses filles. Il serait singulier que la vache qu'il adore par deux fois sur les bas-reliefs ne fût pas celle-là même que nous possédons. Il y a grand chance qu'Aménôthès II inscrivit son nom sur le groupe qui appartenait à son père.
Les éléments constitutifs n'y sont pas disposés selon le goût personnel du sculpteur : la place qu'ils occupent était déterminée d'avance pour chacun par les exigences du dogme religieux. Hathor, la dame du ciel, était aussi, par une association d'idées facile à justifier, la reine des morts, et sans son aide ils risquaient de manquer le bonheur de leur vie future. Elle se dressait devant eux lorsque, s'échappant du tombeau après les funérailles, ils s'acheminaient vers l'Ouest afin de pénétrer dans l'autre monde. Ses
formes, en cette occasion, variaient selon les régions. Au Nord, le peuple se l'imaginait sous l'aspect d'un de ces beaux sycomores qui poussent au milieu des sables sur la lisière du désert Libyque, verts et drus des eaux cachées que les infiltrations du Nil leur envoient. Le sentier mystérieux qui conduit à l'Occident amenait les doubles à ses pieds ; sitôt qu'ils paraissaient, l'âme divine logée dans le tronc jaillissait entière ou jusqu'à mi-corps et elle leur offrait de l'eau dans un vase, du pain sur un plateau. S'ils acceptaient ses dons, — et ils ne pouvaient guère les refuser, — ils se reconnaissaient ses vassaux du coup et il ne leur était plus permis de retourner chez les vivants, mais les royaumes de l'au-delà s'ouvraient pour eux. Dans les nomes du Saïd, Hathor était une vache. Elle fréquentait un marais verdoyant situé sur les premiers versants de la chaîne Libyque : chaque fois qu'un double survenait sur le bord, elle allongeait la tête d'entre les lotus et elle réclamait son hommage, puis lorsqu'il le lui avait prêté, elle lui abandonnait sa mamelle dont le lait l'imprégnait d'une jeunesse infinie. Un chapitre du Livre des Morts (1), le 186°, très goûté des dévots sous le second empire thébain, nous initie à ce mystère, et la vignette qui le précède est une esquisse de la scène telle que les Egyptiens la concevaient, les versants jaunes ou rouges de la montagne, les fourrés de plantes aquatiques, la vache en conférence avec le défunt. L'artiste qui exécuta notre groupe n'a eu qu'à interpréter cette vignette avec les moyens propres à la statuaire. Il a réduit le marais aux deux minces faisceaux de lotus qui encadrent l' avant-train. Il a exprimé les deux moments de l'acte mystique par la pose des deux ligures royales et par le choix de leurs attributs. La première porte le costume des Pharaons et elle a les chairs noires,
(1) Ed. Naville, dus Theba/iische Todtenbuch, t. I, pi. ccxn.
mais droite sous le mufle de la bête, elle fait front au> spectateurs. Aménôthès II vient seulement de prononcei son serment d'allégeance : il demeure encore l'esclave de la mort ainsi que sa couleur l'indique, toutefois, la déesse Fa reçu parmi les siens et elle le présente au monde entier comme son fils. Cette formalité accomplie, il se glisse parmi les lotus, il s'agenouille, il pétrit le pis de sa main, il s'y attache à pleines lèvres. C'est le rite final de l'adoption. A peine a-t-il avalé les premières gorgées de lait, la vie coule en lui avec elles : aussi l'artiste l'a-t-il représenté nu comme un nouveau-né et les chairs rouges, ce qui est le propre des vivants.
Les groupes composés sur ce thème d'adoption et de nourriture divines ne sont pas aussi rares qu'on s'est plu à le répéter au moment de la découverte. Notre musée en possède trois qui sont connus depuis longtemps. Deux d'entre eux ont été mutilés et il n'en reste plus qu'un fragment, mais le troisième, celui qui est consacré à la mémoire du scribe Psammétique, passe à bon droit pour l'un des chefs-d'œuvre de l'art saïte. Il est de demigrandeur naturelle, et le scribe n'y figure qu'une fois en avant du poitrail. L'exécution matérielle est d'une virtuosité inimaginable, et l'artiste a taillé le basalte vert avec autant d'aisance et de précision que s'il se fût agi d'un calcaire tendre de Tourah : le relief des corps est délicat, l'expression des têtes est d'une douceur et d'une sérénité charmantes, et le morceau mérite tout le bien qu'on a dit de lui. Il perd pourtant et grandement lorsqu'on le rapproche de celui d' Aménôthès II. Il est de l'école memphite, et, comme dans presque tous les produits de cette école, la forme a quelque chose de factice et d'impersonnel. Hathor y est une vache stylisée, le type à demi abstrait des vaches égyptiennes, celui qui incarnait aux yeux desMemphites l'idéal de la vache terrestre ou divine :
c'est une œuvre d'atelier, le rendu impeccable d'un poncif habituel par un maître ouvrier. Au contraire l'Hathor nouvelle, si elle trahit encore la convention par bien des détails, est plus voisine de la nature que ne l'est sa camarade memphite. Les ateliers royaux de Thèbes, d'où elle provient» étaient comme tous ceux de l'Egypte soumis aveuglément aux volontés de la religion, et il leur était interdit de modifier en quoi que ce fût les types qui s'étaient constitués au cours des âges pour exprimer aux yeux les concepts de la tradition populaire ou de la théologie, mais ils s'efforçaient d'en tenir l'expression aussi proche de la réalité vivante que les rites le permettaient. L'artiste qui a modelé Hathor a donc conservé l'agencement des parties et la disposition des emblèmes, mais c'est une vache individuelle, une bête choisie probablement dans le troupeau sacré qu'il a reproduite, et non pas une vache de fantaisie mise sur pied d'après un modèle antérieur. Retranchez par la pensée, — et cela ne vous sera pas difficile — l'attirail mythologique dont il a été forcé de l'entourer, la coiffure haute, les touffes de lotus, les deux images du Pharaon, et ce qui restera, c'est la bonne bête nourricière, douce, forte, puissante, réelle. Voilà bien la maigreur saine des flancs et la finesse de la tête : les narines palpitent presque sous le souffle qui les gonfle, les joues frémissent, les yeux regardent au loin devant eux avec une expression rêveuse et honnête. Ni la Grèce ni Rome n'ont rien produit de semblable : il faut en venir aux grands sculpteurs animaliers de nos jours pour trouver une œuvre d'une vérité aussi saisissante.
16 juin 1900.