‹ Causeries d'ÉgypteChapitre 35 sur 40 · LES TEMPLES DU SOLEIL DANS L'EGYPTE ARCHAÏQUE · texte numérisé non relu

LES TEMPLES DU SOLEIL DANS L'EGYPTE ARCHAÏQUE

E. de Rougé avait, il y a plus de quarante ans, signalé dans les inscriptions de l'âge memphite un hiéroglyphe bizarre, une pyramide tronquée surmontée d'un obélisque : un disque solaire l'accompagnait, qui, parfois, semblait se balancer en équilibre sur la pointe de l'obélisque, plus souvent se rangeait sagement sur l'un des côtés. Le groupe désignait un temple du Soleil, consacré par le Pharaon régnant dans sa cité royale, et de très nobles personnages se vantaient d'y exercer un sacerdoce, mais fallaitil croire qu'il reproduisait la figure du sanctuaire avec une exactitude scrupuleuse et qu'il y avait vraiment auprès des pyramides ordinaires des tronçons de pyramides d'où les obélisques sortaient ? ou bien était-ce la réunion artificielle d'éléments dissociés dans la réalité, et l'obélisque se dressait-il devant son morceau de pyramide au lieu de poser sur lui? Un jour d'hiver, en 1898, comme M. de Bissing montrait à Dorpfeld la nécropole d'Abousir, l'idée lui vint qu'une fouille poussée à fond à travers l'un des tells qui bordent la plaine, lui fournirait la solution du problème. Il n'aurait pas pu mener de front la vie sur le

terrain et le travail de cabinet que sa collaboration à notre Catalogue général lui imposait : il donna l'argent, et il chargea de l'exécution plusieurs de ses compatriotes, Schœfer, Thiersch, Rubensohn, Borchardt. Ce fat l'affaire de trois campagnes, entre 1898 et 1901, puis de même qu'il avait fait les frais du chantier, il voulut assumer ceux de l'impression. Un premier volume a paru qui contient le récit de la découverte, le relevé des ruines, la discussion des faits constatés, et divers essais de restauration (1) : Borchardt, qui est architecte de profession, l'a rédigé, et nul parmi nous n'était mieux préparé par ses études spéciales à traiter les questions techniques qui ont surgi au cours de l'exploration.

Et, d'abord, il convient de confesser une fois de plus que les graveurs copiaient fidèlement les objets qu'ils apercevaient autour d'eux : l'obélisque était sur la pyramide et non à côté d'elle. Le temple d'Abousir se carrait sur un terre-plein en briques sèches, qui le garantissait des inondations et qui s'en allait rejoindre les premiers plans du désert. Il consistait en une cour rectangulaire dont le grand axe file de l'Est à l'Ouest, et qu'un mur de briques épais borne sur les quatre faces. La pyramide couvrait en partie la moitié occidentale de l'aire ainsi déterminée, non pas une pyramide classique du genre de celles de Gizéh, mais un solide aux parois très rapprochées de la perpendiculaire et analogue à ceux dont la pyramide de Méidoum se compose. Elle mesure environ trente mètres de haut sur quarante à la base, et trois de ses faces montaient nues, sans ornements ni ouvertures ; une porte pratiquée sur la quatrième, celle du Sud, accédait à l'escalier qui conduit vers la plate-forme. Là, l'obélisque surgissait ou

(1 ) Dus Rê-Heiligtum des Kœnigs Ne-wosev-rê (Ralhures). herausgegeben von In. W. von Bissino, I : der liau, von L. Borchardt. — Berlin, Duncker, 1903, in-f° avec 02 illustrations et (i planches.

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plutôt, le fac-similé en briques d'une immense pierre levée en forme d'obélisque écourté : il atteignait à peu près trente-six mètres de hauteur. Le parvis qui courait en avant de ces deux masses superposées était bordé de chambres où l'on emmagasinait les provisions et où les prêtres de service logeaient avec le matériel du culte. A l'extrémité Ouest, presque au pied de la pyramide, une immense table d'offrandes en albâtre s'étalait sur le sol dans une sorte de courette carrée, fermée de murs bas ; on y versait les liquides et on y entassait les viandes, les pains, les légumes, les fruits, qui constituaient la matière de l'offrande journalière. La porte d'entrée s'ouvrait sur le milieu du front Est. Ce n'est là qu'une description très sommaire : des plans et des dessins seraient indispensables à qui voudrait rendre l'agencement de toutes les parties intelligible par le détail. Ce que j'ai dit suffit pour prouver combien l'édifice différait des temples auxquels les ruines de l'Egypte thébaine nous avaient accoutumés. La Ziggourat chaldéenne présente quelque peu la même apparence et, s'il fallait lui trouver des analogies dans le monde moderne, on pourrait songer aux mosquées de Touloun ou de Hakem avec leur cour entourée d'arcades et leur minaret : dans les deux cas, la ressemblance est lointaine, et il vaut mieux ne pas pousser la comparaison trop avant.

Une rampe serrée entre deux parapets établissait la communication avec la cité royale. Pharaon pouvait à toute heure passer de son palais au temple, sans avoir plus de deux cents mètres à franchir. Le dieu était — les inscriptions nous le disent — Râ, le soleil vivant, l'ancêtre primitif des souverains de l'Egypte, le disque brillant qu'ils rejoignaient en hâte après leur mort et sur la barque duquel ils affrontaient les ténèbres de la nuit. L'obélisque lui servait à la fois de sanctuaire et d'idole et la pyramide lui

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était un socle de dimensions appropriées à sa taille. Nous sommes tellement habitués à considérer les dieux égyptiens comme des êtres de chair, à corps d'homme ou de bête, que nous subissons un choc de surprise, lorsque nous rencontrons l'un d'eux sous la figure d'un objet inanimé, un arbre ou une pierre. Nous ne saurions douter pourtant que l'obélisque ne fût ici le dieu lui-même, et l'obélisque à son tour paraît bien être la mise au point de la pierre brute adorée dans des temps plus anciens. Tous ces vieux cultes des Égyptes antérieures à l'Egypte pharaonique sont comme masqués à nos yeux par des superfétations de rites plus affinés qui se déduisirent d'eux au cours des âges, et ce n'est pas pour nous petite affaire que d'en dégager le sens et l'apparence première. Les obélisques plantés par paires à la porte des temples thébains y exprimaient encore, entre autres idées, les concepts de puissance génératrice et de fécondité qui avaient appartenu aux pierres levées desquelles ils procédaient partiellement. Celles-ci à leur tour avaient acquis ces vertus pour avoir figuré naguères le soleil rayonnant, mais par quelles opérations les âmes antiques en étaientelles arrivées à nouer un lien d'identité entre deux êtres aussi disparates qu'un bloc de pierre brut et un globe de feu? On ne le savait déjà plus de manière précise sous la Ve dynastie, tandis que le roi Naousirrîya construisait le temple d'Abousir, mais des dogmes nouveaux avaient peu à peu recouvert les anciens et ils les avaient supplantés. Ce n'était plus seulement la pierre-soleil qu'on vénérait dans son temple, c'était le soleil-astre indépendant de la pierre, le maître de la terre et du ciel qui s'éclipsait le soir pour se dévoiler le matin de nouveau, et à qui le Pharaon s'associait dans sa pompe triomphale.

Pouvons-nous préciser davantage et dire quelle était la nature spéciale du Soleil adoré ici? Oui, grâce à une

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