‹ Causeries d'ÉgypteChapitre 36 sur 40 · LES TEMPLES DU SOLEIL DANS L EGYPTE ARCHAÏQUE · texte numérisé non relu

LES TEMPLES DU SOLEIL DANS L EGYPTE ARCHAÏQUE

découverte inattendue que Borchardt a faite en dehors du temple, le long de la façade méridionale. C'est un pêlemêle de murettes courbées, surbaissées, surhaussées, croisées en sens contraire, et dans lesquelles il n'a pas fallu peu d'ingéniosité pour démêler les façons d'une barque énorme. Et en elfet, si étrange que cela paraisse, c'est une barque en briques, longue de trente mètres, que les architectes memphites avaient construite et Borchardt a eu raison d'y reconnaître l'image de l'une des barques du Soleil. Râ, naviguant sur le Nil céleste, y relayait deux fois au moins pendant les vingt-quatre heures : le matin, en sortant de la nuit, il voyageait sur la Manazit, le soir, en y entrant, il se transportait à bord de la Samaktît. Borchardt, instruit aux règles de l'étiquette divine comme nous le sommes tous, chercha une seconde barque semblable de l'autre côté du temple, et ne la trouvant point, il fut un peu désappointé. Il se demanda ensuite si c'était la Manazît que représentait Pédicule unique ou si c'était la Samaktît, et il ne se hasarda pas à trancher la question qu'il avait soulevée lui-même. Je crois qu'il aurait pu le faire sans témérité. Notre temple est situé sur la rive gauche du Nil, celle où le soleil se couche. Lorsque le dieu y descend après avoir achevé sa carrière de jour, c'est pour lui le moment de quitter la barque du matin et de passer sur celle du soir : peut-on douter que l'édicule en briques ne fût cette barque du soir, la Samaktît, qui attendait Râ ? Il en résulte, je pense, que le temple était consacré plus particulièrement au soleil couchant, et il n en était pas autrement des édifices de même plan bâtis dans la nécropole memphite par les Pharaons de la Ve et de la VIe dynastie. On ne s'en étonnera point si l'on se rappelle que leurs villes royales étaient toujours au voisinage de leur pyramide funéraire : des terrasses de leur palais ils apercevaient la silhouette triangulaire du tombeau où

ils iraient reposer après quelques années. Fils de Râ, et destinés comme lui par le mystère de leur origine à s'évanouir dans les profondeurs de l'Occident, c'est à Râ leur père qu'ils devaient naturellement consacrer le temple principal de leur résidence terrestre, mais à Râ mourant ou mort et déjà maître du couchant.

Une fois de plus, l'Egypte s'est révélée à nous le pays de l'invraisemblable ; si familiers que nous fussions avec le tour paradoxal de ses pensées et de ses actions, l'aurions-nous crue capable de construire en briques lourdes et d'ancrer immobile dans le sable du désert cette chose rapide et légère qu'est un bateau? Et pourtant là encore elle s'est montrée conséquente avec elle-même et elle a développé d'une logique impitoyable un principe qu'elle avait posé dans des temps très anciens. L'intuition nette qu'elle avait eue alors de la destruction incessante des êtres et des choses l'avait conduite par réaction à chercher les moyens d'échapper au néant. Elle avait desséché puis momifié les corps, elle avait remplacé les offrandes pourrissables de chair ou de pâte par des offrandes en bois ou en pierre, elle avait attribué au mort afin de soutenir son âme des corps multiples de granit ou de calcaire que des esclaves semblables à leurs maîtres servaient et nourrissaient d'oies ou de pains en albâtre : pourquoi n'auraitelle pas assigné au dieu pour ses voyages une barque de briques impérissables au lieu de ces bateaux en acacia, qu'un petit nombre de siècles réduisait en poudre? Il n'était pas le seul à en profiter. Pharaon mort, sa ville se dépeuplait promptement et il n'y résidait bientôt plus que les familles vouées au culte : dès lors, le culte s'arrêtait faute de ressources où il n'était plus célébré qu'à de longs intervalles. Cependant le matériel s'usait et la barque en bois conservée dans le sanctuaire à l'usage de Râ, tombait en morceaux : à ce moment, la barque en briques pre-

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nait alors sa place et continuait sa fonction tant qu'un pan de mur en subsistait. C'est là une des choses et non l'une des moindres que la fouille d'Abousir nous a enseignées : M. de Bissing nous exposera le reste dans son second volume.

19 août 11)00

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