‹ Causeries d'ÉgypteChapitre 5 sur 40 · LES TOMBEAUX THÉ BAINS · texte numérisé non relu

LES TOMBEAUX THÉ BAINS

sa cargaison et avec les nouvelles de ce qui s'était passé dans la famille pendant l'année (1).

Tous les rites n'étaient pas aussi innocents. Une série d'épisodes mystérieux, retracés dans les parties achevées de l'hypogée de Montouhikhopshouf, sire d'Aphroditêspolis la Petite, se rapporte vraiment au sacrifice de l'homme. On voit les victimes tirées sur un traîneau, puis étranglées et peut-être brûlées ensuite avec les bœufs, les gâteaux et les autres objets de l'offrande dans un foyer allumé en face de la tombe. Etait-ce une réalité ou simplement un simulacre? Il est certain qu'au début on égorgeait, le jour de l'enterrement, les favoris d'un prince ou d'un noble, afin qu'ils servissent leur maître dans la Maison d'Éternité comme dans la maison terrestre ; on avait ensuite remplacé les personnes réelles par des statues 'et par des statuettes de plusieurs espèces, dont les plus connues sont les poupées en pierre, en bois, en terre émaillée ou non qui dorment à la centaine dans nos musées. Des scènes, copiées dans plusieurs tombeaux, laisseraient croire qu'à l'époque historique le sacrifice humain n'était qu'un fauxsemblant pratiqué sur une statue ou sur un personnage particulier, le tikanou, qui jouait son rôle dans les convois riches, et qui se faisait étrangler plusieurs fois l'an sans pour cela s'en porter plus mal. Mais il est possible que des parents, plus affligés que les autres, voulussent d'aventure accordera celui qu'ils pleuraient la satisfaction d'emmener avec lui les âmes d'esclaves égorgés réellement (2). Les Pharaons assommaient devant le dieu Amon les princes ennemis qu'ils avaient pris à la guerre, et cette exécution qu'ils accomplissaient de leur main, aux chants des prêtres,

(1) G. Maspero, Eludes Égyptienne/, t. I, pp. 132-399; cfr. (J. Bénédite, le Tombeau de Xofirholpou, dans les Mémoires, t. V, pp. 520-521 et pi. III.

(2) (j. Maspero, le Tombeau de Montouhikhopshouf, dans les Mémoires, t. V, p. i;J2-4u(i.

ils en consacraient le souvenir sur les murailles des temples et sur la face des pylônes. Ce sacrifice humain n'était qu'une exception dans leur vie, mais ils s'en acquittaient sans plus de scrupules que les généraux romains n'en éprouvaient plus tard à terminer les pompes du triomphe par la mort des chefs qu'ils venaient de promener à travers la cité. L'Egypte, celle même des Thoutmôsis et des Ramsès, était trop près encore de la barbarie pour que les rites sanglants en eussent disparu sans retour. Le temps et les progrès de la civilisation les avaient bannis de la vie journalière, mais ils demeuraient légaux, et qui les renouvelait, personne ne songeait à l'en blâmer.

19 janvier 1894.

Naville a, depuis quatorze ans, battu l'Egypte en tout sens, partie pour son plaisir et pour son instruction, partie au compte d'une Société anglaise de fouilles, VEgypt Exploration Fund. Il y a fait quelques-unes des découvertes les plus importantes de ces derniers temps, et il a publié une demi-douzaine de volumes qui resteront comme des modèles de ce que doit être le livre d'un explorateur. La marche des opérations y est décrite avec une clarté et une probité imperturbables, les résultats sont enregistrés sans dépréciation des recherches d'autrui, les faits historiques ou archéologiques nouveaux sont exposés brièvement, hardiment, en toute sincérité. Ajoutons qu'il a près de lui, dans sa propre famille, un dessinateur excellent qui transcrit les textes et les monuments d'un trait iidèle et vigoureux. Les savants ont apprécié du premier coup cet ensemble de qualités rares, et ils ont classé Naville très haut parmi les égyptologues. Le grand public, moins sensible d'ordinaire aux mérites discrets, a fini pourtant par juger à sa valeur pleine ce modeste qui s'inquiétait plus de bien travailler que de mener bruit autour de ses travaux: le nom de Naville est de ceux qui parlent à son esprit quand il les entend prononcer.

Une des caractéristiques de l'homme, c'est l'ardeur avec laquelle il s'attache aux corvées d'apparence ingrate que les hahiles du métier esquivent volontiers. Ilyaen Egypte, comme dans tous les pays anciens, des sites où l'on est certain de ramener au jour quelque pièce importante, pourvu qu'on y retourne la terre assez longtemps ou qu'on ait assez d'argent pour engager beaucoup d'ouvriers. Il faudrait être résolument maladroit ou malheureux pour fouiller sans succès à Thèbes et dans le voisinage de Memphis. La masse des objets précieux enterrés là de siècle en siècle a été telle, qu'une proportion notable a échappé forcément aux tentatives des voleurs anciens et modernes : on pourrait calculer, presque à coup sûr, le nombre de chances que l'on a d'y tomber sur une cachette encore intacte, en y creusant au hasard une certaine quantité de trous. D'autres localités ont la réputation d'être très pauvres, et elles attirent moins l'attention des étrangers. Quel voyageur séjourna jamais de son plein gré à Tell-Bastah, et parmi les milliers de touristes qui traversent la vallée du Nil, combien y en a-t-il qui soupçonnent l'existence de Hénassiéh ? Ce furent pourtant des cités puissantes, Bubastis, la grande Héracléopolis, et elles fournirent des dynasties souveraines à l'Egypte pharaonique ; mais elles ont été à ce point bouleversées par les maîtres du pays, que leurs monuments sont en pièces ou percent à peine la surface du sol. Les rares Européens qui les visitent aperçoivent de grosses buttes, d'où sortent quelques pans de murs, çà et là des pierres éparses ou des tronçons de colonnes, et partout ce débordement de tessons multicolores qui inonde l'emplacement des villes antiques. L'aspect n'en arien de séduisant, et l'on ne conçoit guère l'espoir d'y déblayer un édifice complet, des statues intactes, quelqu'une de ces inscriptions triomphantes qui nous disent la vie entière d'un roi ouïes vicissitudes d'une

époque obscure. Il faut d'ailleurs pour s'y tirer d'affaire toute sorte de vertus solides, dont plusieurs ne s'acquièrent que lentement, une grande habileté à lire le terrain, de la persévérance, du tact, une familiarité imperturbable avec Fhistoire et l'archéologie afin de savoir s'orienter au milieu des débris accumulés par une centaine de générations successives. Naville s'est fait comme une spécialité de ces localités décourageantes, et il les a contraintes à lui rendre ce qu'elles avaient tenu caché jusqu'alors, lia attaqué l'un après l'autre l'ouadyToumilàt(l), Saft-el-Hinéh, le pays de Gnshen (2) et il a retrouvé tour à tour la Pithom de la Bible, l'Onias des Macchabées (3), l'Héroopolis des itinéraires romains, lesforteressesqueles Ptolémées avaient échelonnées sur les lacs Amers alors en communication avec la mer Rouge. Tell-Bastah et Hénassiéh sont les deux derniers monceaux de ruines qu'il explora, dans le Delta et dans la Moyenne Egypte, avant de transporter ses chantiers à Thèbes, au temple célèbre de Déîr-el-Bahari.

Bubastis présentait une apparence paradoxale, dans le moment qu'Hérodote la visita. Bâtie et rebâtie sans cesse sur un terrain fort étroit, elle s'était exhaussée graduellement tandis que le temple demeurait à son niveau primitif : il était comme au fond d'une cuvette oblongue, dont les maisons couronnaient le bord (4). La déesse chatte qu'on y adorait célébrait des fêtes d'une gaieté proverbiale, où l'on accourait de tous les points de la vallée. Les pèlerins

(1) E. Naville, Ihe Store-city of Pithom and lin- Route of Ihe K.nirftix, 1883-1884, in-i°, Londres. Ce livre esl parvenu a sa quatrième édition en vingt ans, .succès rare pour un livre d'archéologie pure.

';> [■:. Naville, Goshen <m<l Uic Shrine.ofSafl-el-llineh, 188G-1887, in-1". Londres. Ce livre eu est ;i sa seconde édition.

:; E. Naville et Ll. Griftith, tlw City of Unias and th", Mound of Ihe Jews, 1888-188!», in-4°, Londres.

(i) Hérodote, II, cwxviu.

s'entassaient pêle-mêle sur des bateaux , hommes et femmes, et ce n'était pendant le chemin qu'une mascarade perpétuelle. Chaque fois qu'on accostait, les femmes débarquaient à grand bruit de castagnettes et de flûtes, et elles s'en allaient provoquer les matrones de l'endroit, gambadant et troussant leurs cottes à qui mieux mieux. La fonction même n'avait, pour les étrangers, rien qui la distinguât beaucoup des autres panégyries égyptiennes, une procession avec hymnes et sacrifices. Mais, pendant les quelques jours qui la précédaient ou qui la suivaient, Bubastis et ses faubourgs étaient le théâtre de réjouissances extraordinaires. « Les dieux du ciel jubilaient, les « ancêtres s'ébaudissaient, ceux qui se trouvaient là « s'enivraient de vin, une couronne de fleurs sur le chef; « la populace courait çà et là gaiement, la tête ruisselante « de parfums, les enfants s'ébattaient en l'honneur de la « déesse, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher (1). » Les habitants estimaient, non sans fierté, qu'on buvait là plus de vin en un seul jour, qu'on ne faisait pendant le reste de l'année (2). La foire a émigré dans la cité prochaine de Tantah, où les Egyptiens musulmans offrent au cheikh Sidi-x\hmed-El-Bedaouî le même hommage de prières et de désordres que leurs ancêtres païens rendaient à Bastît, la déesse chatte. La ville, entièrement déserte, répond assez bien, dans son état actuel, à la description qu'Hérodote en donnait : les ruines des maisons couronnent un creux, au fond duquel quelques tas de pierres marquent les débris du temple. L'aspect de l'ensemble est si peu attrayant que Mariette, après avoir travaillé quelques jours, désespéra d'y trouver rien qui valût son temps et sa peine. Pendant de longues années, Tell-Bastah demeura livrée à la merci des chercheurs de sebalih, cette

(1) Dûmichen, liauurUunden der Tempe lanlagen von Dandera, p. 21. 2. Hérodote, II, i.x.

poussière salpêtrée de briques en décomposition dont les fellahs usent comme d'un engrais; ils y recueillaient assez souvent des scarabées, des ligures en terre émaillée, des bijoux, en dernier lieu, ces milliers de chats en bronze qui parurent sur le marché de 1880 à 1890. Des tranchées menées en tout sens convainquirent M. Xaville que le soussol contenait beaucoup plus de débris anciens qu'on ne l'avait cru avant lui : il s'attela résolument à la besogne, et deux campagnes laborieuses lui suffirent pour mettre à nu les arasements du temple.

Ce n'était pas grand'chose à première vue : pas un mur ne subsistait intact, pas une colonne, pas une statue. Partout gisaient des pierres énormes, ouvrées sur chaque parement de cartouches, d'emblèmes, de figures mutilées, de portions de textes interrompues. Les matériaux avaient été réemployés à plusieurs reprises dans l'antiquité, et toujours on avait tourné vers l'intérieur leur face écrite, pour commémorer des rois nouveaux sur la face qui demeurait libre. Il était facile de reconnaître que le temple avait été remis à neuf par les plus illustres Pharaons de la IVe dynastie, Chéops et Ghéphrôn ; que ceux de la XII0 l'avaient agrandi et restauré ; que, détruit à moitié au temps des Pasteurs, les conquérants de la XIXft dynastie l'avaient réparé luxueusement; enfin que la XXII0 dynastie, originaire de l'endroit, avait donné aux bâtiments un développement qu'ils n'avaient point eu avant elle. Mais cette histoire une fois restituée, quel moyen avait-on de rétablir par la pensée les édifices divers et de recomposer la décoration qui couvrait les surfaces ? Naville prit le parti de retourner successivement et de copier en détail tous les blocs qui jonchaient le sol ; il rapprocha ensuite les copies et il parvint, à force de patience, à combiner les fragments de manière à restaurer des figures, des scènes, des inscriptions, des parois entières. Il faut

avoir été obligé d'entreprendre soi-même une tâche analogue, pour comprendre quelle intensité d'effort et quelle somme de travail il fournit pendant les deux années de sa vie que Bubastis lui coûta. Deux volumes en consacrèrent le résultat définitif: le premier, attribué à la description du temple en général (1), le second, réservé à la reconstruction théorique d'une cour et d'une porte monumentale, sur laquelle des fêtes d'une nature particulière étaient représentées (2). L'ouvrage est unique jusqu'à présent en égyptologie : les matériaux abondent tellement, et les ouvriers sont si peu nombreux qu'on a presque toujours négligé les temples démembrés et dispersés comme celui de Bubastis. On s'attaque de préférence aux édifices d'abord aisé et dont les restes conservent un contexte continu ; cependant les fellahs brisent les pierres l'une après l'autre afin d'en fabriquer de la chaux ou d'en vendre les morceaux aux voyageurs, et bien des monuments précieux pour l'histoire ou pour l'art disparaissent de la sorte, qu'on aurait sauvés si tous les savants qui exploitent l'Eg3^pte déployaient une persévérance égale à celle de Naville.

Rien n'est plus curieux que cette salle des Fêtes ressuscitée. Elle avait été élevée par Osorkon II, vers le milieu du ixe siècle avant notre ère, et elle commémorait sinon l'anniversaire de son avènement, du moins celui de sa divinisation. On y voit et le souverain, et les prêtres d'Amon, et les sacerdoces des villes égyptiennes, et les mille acteurs qui participaient aux cérémonies majeures, nobles, soldats, esclaves, hommes et femmes du peuple. Osorkon II sort de son palais pour aller au temple : il entre dans le sanctuaire et il y voit son père Amon

(1) Buùuslis, 18S9-1890, in-4° avec .'ii planches et plans.

(2) The Feslival-IIall o/' Osorkon II, in (lie rjreuL Temple of Bubastis, avec 39 planches.

face à face. Celui-ci l'assure de son affection paternelle, le bénit, l'embrasse, l'introduit parmi les immortels, et le souverain, promu dieu à son tour, reçoit en cette qualité les hommages des dieux ses confrères, avec les prières des humains. La procession se déroule aux applaudissements de la foule ; ici, des soldats exécutent des danses de guerre ; là, des nains ou des nègres font mille grimaces et mille contorsions, tandis que les assistants les excitent de leurs cris. Le cortège revient au palais aussi pompeusement qu'il en était parti, et, tandis qu'Osorkon, las mais divinisé, oifre un banquet aux gens de la cour, la ville prolonge ses ébats bien avant dans la nuit. Ce n'est pas la foire dont Hérodote parle et dont il a si bien décrit les préliminaires, mais on ne peut s'empêcher de songer que le spectacle entrevu par le voyageur grec devait ressembler singulièrement à celui dont nous suivons les péripéties variées sur les murs du pylône dessiné par madame Naville. Cette Egypte que ses momies nous font imaginer morose et funèbre était un des pays les plus gais de l'antiquité. Les fellahs avaient alors, comme aujourd'hui, l'esprit caustique, la repartie prompte, le rire léger, l'oubli rapide des chagrins et des ennuis de la vie courante : il ne leur fallait pas grand'chose pour s'amuser, et de ce pas grand'chose ils s'amusaient longtemps sans se lasser, avec une naïveté d'enfants. La ferveur religieuse et les acclamations dont ils saluaient les statues et les arches divines qui défilaient devant eux, ne les empêchaient point de remarquer et d'apprécier les incidents grotesques qui se produisent infailliblement au cours des cérémonies les mieux ordonnées : le faux pas d'un porteur d'offrande ou les contorsions des danseurs nègres étaient accueillis par de grands éclats et par des lazzis, que les légendes gravées au-dessus des groupes ont enregistrés pour notre édification. La foi «à la divinité était si ferme

qu'on ne craignait pas de prendre des libertés avec elle, et l'on ne s'estimait pas obligé de faire de longues figures ou de s'imposer une gravité surnaturelle pour lui témoigner le respect qu'on lui devait : on ne croyait pas rire des dieux eux-mêmes, à rire en leur présence ou pendant leurs promenades publiques.

Héracléopolis a-t-elle laissé réellement moins de traces que Bubastis? Il serait imprudent de l'affirmer. Le site qu'elle occupait est parsemé de buttes immenses, sur lesquelles s'élèvent les différents villages qui constituent la cité moderne de Hénassiéh. On n'y apercevait guère, au-dessus du sol, qu'une rangée de colonnes grossières qui appartinrent à une basilique romaine ou byzantine ; partout ailleurs, ce n'étaient que des lignes insigniliantes de murs en briques. L'étendue est si considérable que des centaines de mille francs ne suffiraient pas à l'explorer entièrement: les monuments pourraient s'y dérober pendant des mois ou des années, et la patience du chercheur se lasser avant qu'il fût parvenu au bout de ses tranchées. Xaville n'a fait qu'effleurer le site, mais le peu qu'il en a tiré mérite encore qu'on le mentionne. Ce qui nous intéresse dans Héracléopolis, c'est qu'elle servit de capitale à l'Egypte pendunt la première moitié de ce qu'on appelle le Moyen Empire. Deux dynasties sortirent d'elle, la IX0 et la Xe, puis les premières des grandes dynasties thébaines, la XI Ie et la XIIIe, résidèrent dans ses murs ou sur son territoire, à l'entrée du Fayoum. Ces Pharaons l'embellirent de constructions considérables, et leurs inscriptions nous apprennent qu'ils amenaient du désert situé entre le Nil et la mer Rouge les granits ou les basaltes nécessaires à ses architectes. Il y avait donc une chance de retrouver, au milieu des décombres, quelques vestiges de ces princes et de leurs œuvres ; et, de fait, Naville a déterré plusieurs architraves d'un style élégant dont l'inscription renferme

le nom d'OusirtasenlI. Par malheur, Héracléopolissouirrit beaucoup pendant les guerres civiles, et ses temples furent renversés et relevés à plusieurs reprises. Ramsès II donna au plus grand d'entre eux, celui d'Arsaphès, la forme qu'il garda jusqu'à l'avènement du christianisme. 11 utilisa les colonnes que ses prédécesseurs de la XII" dynastie avaient taillées, et son nom est presque le seul qu'on lise sur les textes que Naville a copiés (1). Le vestibule subsiste : les chambres et le sanctuaire ont disparu presque complètement. Les vieux Pharaons employaient de préférence le beau calcaire blanc qui se prête merveilleusement à la sculpture, mais qui fournit une chaux incomparable : les Coptes, puis les Arabes ont démoli et calciné pièce à pièce tout ce qui était construit en calcaire. L'histoire inscrite sur les murs s'est évanouie en fumée ou s'est étalée en crépi blanc sur des cahutes de fellahs.

Depuis lors, Naville a passé deux années dans le vallon de Déir-el-Baharî. 11 a communiqué récemment à l'Académie des Inscriptions, dont il est un des correspondants, des photographies qui montrent le point où il en est de sa tâche. Il ne s'agit plus cette fois de rapiécer des lambeaux, mais de dégager un édifice presque intact : c'est une entreprise comparable aux déblayements d'Abydos, de Dendérah, de Louxor, d'Edfou. Les premiers rois de la XVIII0 dynastie avaient choisi le fond du cirque pour y établir une chapelle funéraire : Thoutmùsis Ior la commença, Thoutmôsis II la continua, la reine Ilàtchopsouîtou etThoutmôsis II n'achevèrent. C'était un temple à plusieurs étages de terrasses, adossé aux flancs de la montagne. Les portiques sont supportés par des colonnes à seize pans, surmontées d'un simple abaque, d'une justesse de proportions et d'une élégance de galbe inusitées, même aux

(1) E. Naville, Aimas el Médinèh (lleracleopolis Magna) with Chapters on Mendes, t/te nome of Thoth, and Leontopolis, 1891-1892, in-4°, Londres.

meilleures époques de l'art égyptien. Les sculptures dont les murailles sont revêtues valent les plus beaux basreliefs du temple de Sétouî Ier ; peut-être même sont-elles d'une allure plus ferme et plus libre. Il est encore un peu tôt pour juger de l'aspect que le monument présentera, quand Naville aura terminé d'enlever les sables qui l'ensevelissaient dans certains endroits jusqu'à l'architrave et qui en masquaient les abords ; ce qui en est visible jusqu'à présent présente un caractère de grâce souriante que l'on refuse d'ordinaire à l'Egypte pharaonique.

3 août 1894.

LA SYRIE DU XVIIIe AU XIVe SIECLE d'après les monuments égyptiens

Entre l'Assyrie et l'Egypte, la géographie monumentale laisse un grand vide. Phéniciens, Philistins, Cananéens, Amorrhéens, gens de la Syrie du Nord et de la Cilicie, tous ces peuples si riches et si turbulents n'avaient pas le goût des constructions immenses, ou ils jugeaient inutile de décorer leurs temples et leurs palais avec cette profusion d'inscriptions ou de bas-reliefs qui fait des ruines de Ninive et de Thèbes une sorte de paradis pour l'archéologue. Ils écrivaient peu sur la pierre, ils sculptaient moins encore, et nous saurions mal leur histoire ou môme leurs noms, s'ils avaient toujours été assez forts pour sauvegarder leur indépendance. Ils ont eu le bon esprit de se laisser battre souvent et de fournir aux Pharaons comme aux rois assyriens la matière de victoires nombreuses; des deux côtés de l'isthme, on s'est empressé d'enregistrer leurs défaites, d'en raconter le détail, de figurer sur les murailles la fuite de leurs armées ou l'assaut de leurs forteresses, et ce zèle louable des souverains à célébrer redondamment leur propre gloire nous vaut de connaître avec assez d'exactitude la physionomie,

le costume, l'ornement, le culte, les mœurs de ces vaincus. Chacun des savants modernes qui ont étudié ces tableaux de batailles et de prouesses guerrières en a tiré les sujets de Mémoire les mieux adaptés à ses goûts et à ses aptitudes, les uns l'histoire politique de l'Egypte, les autres un commentaire illustré des récits bibliques, d'autres un supplément aux notions acquises sur les commencements des civilisations grecques, et M. Max Mùller la géographie de l'Asie occidentale et de l'Europe, entre le xyiii0 et le xe siècles principalement (1).

Le Max Mùller dont je veux parler n'est point le célèbre philologue d'Oxford, qui se serait converti à l'égyptologie sur ses vieux jours. Les Millier sont nombreux en Allemagne, et le prénom de Max est devenu si illustre que beaucoup de Mùller en ont gratifié leurs fils comme d'un souhait d'intelligence et de prospérité dans l'avenir. W.-Max Mùller est un homme jeune encore, originaire de Nuremberg, mais émigré depuis quelques années en Amérique, à l'Université de Philadelphie; il a semé dans nos Revues des notes d'une érudition imperturbable et d'une critique parfois poussée à outrance, mais toujours remplies d'idées neuves et d'observations ingénieuses. Il a réuni dans cet ouvrage, le premier qu'il destine au public, les notions que les textes égyptiens renferment sur les peuples qui habitaient l'Europe ou l'Asie et avec lesquels les Pharaons entrèrent en contact. Ce qu'on doit y critiquer a été signalé ailleurs dans un journal spécial (2) : ce qu'il faut noter ici et louer sans réserve, c'est le nombre des renseignements amassés, la manière habile et souvent heureuse dont ils ont été traités, le tableau complet que l'auteur a

(1) W.-Max Miiller, Asie» undEuropa nack altxqyptischen Den/cmœlern, mit einem Yorwort von G. Ebers, mit zahlreiehen Abbildungen in Zincotypie mu/ einer Karte. — Leipzig, Engelmann. 1893, in-8°.

^ Revue Critvjue, 1894, t. I, pp. o01-a05.

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su en composer des contrées syriennes. Les gens du métier secoueront la tête à bien des endroits, mais l'ensemble est ordonné si ingénieusement et si bien réussi, que longtemps encore ils le recommanderont aux historiens comme un document indispensable et comme un appui certain de leurs études. L'abondance des caractères hiéroglyphiques et la tournure bizarre qu'y prennent les noms anciens transcrits en caractères romains lui enlèveront beaucoup de lecteurs : c'est un inconvénient presque inévitable dans la plupart des ouvrages qui traitent sérieusement de l'Orient le plus antique, mais les curieux qui surmonteront un premier moment d'effroi à l'aspect des signes seront récompensés de leur bravoure par l'abondance des enseignements qu'ils recueilleront de chapitre en chapitre.

La Syrie entière était alors sous l'influence chaldéenne. Babylone y avait exercé directement son autorité à plusieurs reprises, dès le troisième et peut-être dès le quatrième millénaire avant notre ère : ses rois y avaient conduit des expéditions triomphantes, et ils y avaient implanté les mœurs des populations euphratéennes, ses marchands la visitaient en plus grand nombre que ceux de l'Egypte et ils y vendaient avantageusement leurs bijoux, leurs armes, leurs étoffes. L'infiltration des usages chaldéens s'y produisit si efficace à la longue, qu'au moment où les Pharaons l'envahirent, vers 1600 avant J.-C, les cités de la Phénicie et de la Gananée devaient offrir pour la plupart aux voyageurs l'aspect des villes provinciales de la Chaldée, Ourou, Nipour ou Sippara. Les habitants paradaient les lourdes robes brodées et bariolées des Babyloniens, ils affectaient la chevelure longue et la barbe frisée ou ondulée selon la mode en vigueur aux plaines du bas Euphrate, ils avaient adopté le syllabaire cunéiforme et ils le traçaient sur des tablettes d'argile avec des stylets de métal ou d'os, comme les scribes de

là-bas. Non seulement les affaires privées se débattaient par écrit en paquets de clous, mais celles de l'Etat ; et, lorsque les Pharaons eurent soumis les pays du Liban, ils durent se procurer des interprètes et des secrétaires habiles au déchiffrement des cunéiformes pour suffire aux nécessités de leur correspondance diplomatique (1). Ils n'y mirent pas de vanité et ils n'exigèrent pas qu'on se servît des hiéroglyphes lorsqu'on leur adressait de Damas ou de Jérusalem une requête ou un avis : que le tribut leur fût payé exactement en métal franc d'alliage, ils s'inquiétaient peu de savoir si la dépêche qui en annonçait l'expédition était rédigée dans un caractère ou dans un autre. Ils ne firent donc rien pour changer le goût ou les habitudes des populations syriennes, mais ils tolérèrent qu'elles calquassent leur vie sur celle de leurs anciens maîtres. Si, au bout d'un certain temps, on remarque, dans leurs industries et dans leurs modes, quelques tendances à copier l'Egypte, c'est par esprit d'initiative et par entraînement volontaire que le changement s'opéra, non par contrainte. Les poncifs égyptiens avaient au moins le mérite de la nouveauté, et- leur élégance les fit accepter avec plaisir dès qu'on les connut plus nombreux. Ils ne chassèrent jamais complètement les autres, et l'art, comme la civilisation de ces contrées, demeura malgré tout ce qu'elles étaient elles-mêmes par leur position, quelque chose d'intermédiaire entre l'Egypte et la Chaldée.

La surface du sol était divisée en petits Etats isolés, sans cesse en guerre l'un contre l'autre pour conquérir ou pour conserver la suzeraineté de quelques arpents de blé dans la plaine ou de quelques ravins boisés dans la montagne. Les caravanes ou les armées qui y circulaient traversaient chaque jour un royaume pour le moins, quelque-

(1) Gfr. p. 2 sqq, du présent volume, l'article sur la trouvaille d'EI Amarnu.

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fois même plusieurs royaumes entre deux étapes. Le roi de Mageddo apercevait de chez lui la capitale du roi de Taanacb, et celui-ci se heurtait, avant d'atteindre l'horizon, aux frontières des empires d'Apourou de Shounem. Toutes ces royautés étaient fortifiées à outrance, et elles possédaient des enceintes assez vastes pour abriter à la première alerte la population des villages qui dépendaient d'elles. Elles étaient pour la plupart juchées sur des collines isolées ou sur des éperons de montagne rattachés à la chaîne principale par une sorte de levée étroite. Leurs murailles épousaient les contours du terrain et elles s'échelonnaient sur deux ou trois lignes aux points les plus faciles d'accès. Elles étaient construites en pierre, flanquées de hautes tours crénelées, munies d'un donjon où le maître et les restes de la garnison se réfugiaient quand la cité môme avait été forcée. On y pénétrait quelquefois par escalade, ou en brisant et en brûlant les battants des portes, mais il fallait presque toujours les bloquer et les réduire par la famine. Citadins ou campagnards, les Syriens étaient d'un tempérament violent et dur jusqu'à la cruauté : ils coupaient volontiers les mains et les pieds de leurs prisonniers, ou ils les massacraient de sang-froid après le combat. Leur armement était aussi perfectionné que celui des Égyptiens, bouclier, pique, javelines, arc et flèches, haches, épées, poignards, casque pointu et souvent une longue cotte rembourrée qui tenait lieu de cuirasse ; leurs chars étaient lourds et portaient trois hommes, le soldat, l'écuyer, le cocher, tandis que les Egyptiens n'en admettaient que deux, le soldat et l'écuyer qui sert en môme temps de cocher. Ils lâchaient pied aisément devant les soldats de Pharaon, mais c'était plutôt absence de discipline que manque de courage. Chacune de leurs milices minuscules étant incapable de résister aux grosses armées de l'Egypte, ils se coalisaient parfois pour mettre

en ligne des troupes considérables, mais leurs bandes, inaccoutumées à agir d'ensemble, se disloquaient promptement sous les mouvements concertés et sous les charges à fond de leurs adversaires. Ils ne commencèrent à remporter d'avantages sérieux qu'après deux siècles de servitude, quand les Hittites réunirent sous leur domination toutes les contrées du Nord, et qu'ils opposèrent à Ramsès II des masses compactes habituées au commandement d'un seul chef.

Les noms des nations et des villes sont épars dans les inscriptions qui racontent les épisodes de la conquête, mais on les trouve aussi assemblés en listes interminables sur les murs des pylônes thébains. Les rois avaient coutume de mener avec eux des files de prisonniers attachés à une même corde, et qu'ils semblaient traîner derrière leur char. Ces malheureux, après avoir figuré dans le cortège triomphal le jour où le souverain rentrait dans sa résidence, étaient pour la plupart condamnés à l'esclavage ; plusieurs étaient choisis pourtant parmi les plus nobles, que le vainqueur conduisait devant l'image de son père Amonrâ et qu'il sacrifiait religieusement à coups de massue (1). On les gravait tous dans un endroit du temple bien en vue, et, comme ils auraient tenu trop d'espace, on leur substituait autant de groupes abrégés, où le nom de chacun d'eux se combinait avec son portrait idéalisé. Le corps cédait la place à une sorte d'ellipse crénelée dans laquelle on emprisonnait le nom : des épaules la surmontaient, d'oùjaïllissaient deux bras liés par derrière, et une tête humaine, tête de sémite pour les peuples de l'Asie, tête de nègre pour les tribus du haut Nil. On les classait dans un ordre assez régulier, presque toujours le même, et nous réussissons souvent à les identifier avec l'une ou l'autre des

(1) Voir plus haut, pp. 35-30, du présent volume.

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localités hébraïques, grecques ou arabes. Beaucoup incarnent des villes obscures : un certain nombre nous apprennent l'existence à cette époque de cités célèbres aux siècles classiques. Ce sont d'abord celles de la Palestine, Gaza, Ascalon, Joppé, Mageddo, Taanach, Ako et cent autres, parmi lesquelles on s'étonne de ne pas rencontrer Jérusalem : elle florissait pourtant, et les dépèches de ses rois nous apprennent qu'elle s'appelait Ourousalîm. Damas est là sous la forme Dimaskou, avec Hamath et une forteresse célèbre alors, Qodshou sur l'Oronte ; puis on compte par dizaines les localités de la Syrie septentrionale, Khaloupou-Alep, Karchémis au gué de l'Euphrate, Nirab, Dour- Banat qui est le Castrum puellarum de nos Croisades, Ourima, Dolikhô. La Phénicie propre est absente de ces énumérations triomphales, et les plus septentrionales de ses villes y sont seules inscrites, Arad et Simyra. Byblos, Sidon, Sarepta, Tyr étaient peuplées de marchands bien avisés qui se sentaient impuissants à résister aux archers et aux marins de Pharaon : ils calculèrent qu'en payant un tribut ils obtiendraient l'avantage de commercer sans entraves avec leurs soi-disant maîtres, et qu'ils regagneraient ainsi largement par des moyens pacifiques l'argent de leurs rançons annuelles. Ils ne furent jamais battus parce qu'ils ne résistèrent jamais, mais d'autres documents mentionnent leur pays : Tyr, par exemple, était déjà lancée en pleine mer sur son île, toutefois elle ne possédait pas encore de sources ou de citernes où s'abreuver, et elle importait son eau du continent, dans des barques. Elle avait ses raisons pour déployer autant de prudence. Il y avait longtemps déjà qu'elle avait commencé ses voyages de découverte et de colonisation sur les côtes orientales de la Méditerranée. Elle s'était établie dans la grande île de Chypre, qui s'appelait alors Asi ( Asia), et qui lui fournissait des bois pour ses constructions navales,

du cuivre et du bronze pour ses forges et pour ses ateliers d'orfèvres. Elle avait gagné de proche en proche la Crète, les îles de l'Archipel, la Grèce continentale, peut-être les rives de la Propontide et de la mer Noire. Elle trouvait là des peuples d'origine diverse, d'une civilisation inférieure aux civilisations orientales, mais nullement sauvages comme on est souvent tenté de le croire. Elle leur apportait les produits des industries asiatiques et elle tirait d'eux en échange les matières premières qu'elle utilisait dans ses fabriques, de l'alun, des couleurs, de la pourpre, de l'or, de l'argent, du bronze, des vases et des parures d'un goût rude, mais qui plaisaient aux raffinés de l'Egypte ou de la Syrie au même titre que les bijoux africains ou asiatiques tant prisés par nos femmes et dont elles se parent. Ses marins occupaient des îlots, construisaient des factoreries sur des promontoires bien placés où ils se sentaient à l'abri des indigènes. Très probablement, ils en agissaient déjà comme les Carthaginois firent plus tard à l'égard des terres qu'ils découvraient : ils en cachaient soigneusement le site et ils n'en parlaient que de manière vague. C'étaient pour eux les Iles de la mer, les Terres de la, mer, et les Egyptiens les désignèrent de la même façon, Iles de la Très Verte, Terre de la Très Verte, la Très Verte étant ici notre Méditerranée. On se tromperait, cependant, si l'on croyait qu'ils se contentèrent de les citer d'après les ondit de leurs vassaux phéniciens, et qu'ils n'essayèrent jamais de les aborder directement. Ils n'avaient pas, ainsi qu'on le répète encore, l'horreur de la mer, mais chaque fois qu'une dynastie puissante surgissait chez eux, elle s'appliquait à créer une marine de guerre qui protégeait les embouchures du Nil, ou à favoriser le développement de la marine marchande qui pratiquait le cabotage entre les ports du Delta et ceux de la côte syrienne. Les tableaux de Déîr-el-Baharî nous

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montrent quelques navires de la flotte royale de Tlioutmôsis III. Ce serait peu de chose chez nous; mais il ne faut pas oublier qu'alors l'Egypte était le pouvoir le plus formidable qu'il y eût au monde, et sa flotte représentait ce que l'on construisait de mieux sur les chantiers de tous les pays. Ses voyages au pays des Somalis à la recherche de l'encens témoignent de l'habileté de ses pilotes : ce qu'ils accomplissaient sans désastre dans les parages méridionaux, ils étaient certainement de taille à l'entreprendre dans les régions moins périlleuses du Xord.

La fortune nous a refusé le récit détaillé et illustré de l'une ou l'autre de ces explorations, mais nous avons la preuve directe qu'elles ont eu lieu à plusieurs reprises. Les Pharaons entretenaient en Syrie des envoyés royaux, hauts personnages choisis parmi les plus intelligents ou les plus nobles de ceux qui formaient leur entourage immédiat. Le nom de plusieurs d'entre eux est parvenu jusqu'à nous, mais celui sur lequel nous possédons le plus de renseignements vivait sous le règne d'Aménôthès IV. C'est un certain Doudou, dont le tombeau existe encore dans les collines d'El-Amarna, et dont il est plusieurs fois question dans les dépêches échangées entre le souverain et ses vassaux asiatiques. Doudou représentait Pharaon en Syrie, et il parcourait le pays, recevant les plaintes, redressant les torts, essayant de rétablir l'ordre partout où quelque chef le troublait : les fonctions de messager royal exigeaient que celui qui en était revêtu se rendît de sa personne dans les provinces dont on lui confiait la surveillance. Or, parmi ceux de ces messagers dont il nous reste des monuments, plusieurs sont en même temps intitulés administrateurs des pays septentrionaux, et ils joignent à la mention de cette charge un certain nombre d epithètes flatteuses, destinées à énumérer les contrées sur lesquelles ils exerçaient la suprématie de l'Egypte.

L'un des plus illustres d'entre eux, Thoutii, le héros d'un conte populaire, disait de lui-même qu'il avait gagné la bienveillance de son maître Thoutmôsis III par le zèle avec lequel il s'était acquitté de sa mission « sur toute contrée étrangère », « aux Iles de la Très Verte » ; il avait rempli le trésor de lapis-lazuli, d'or d'argent, provenant de ces régions lointaines (1). Avait-il poussé jusque-là sur un navire égyptien ou sur une escadre phénicienne ? On n'en sait rien, mais un de ses contemporains, Rakhmirîya a fait peindre dans son tombeau les peuples de ces îles, et l'on voit ailleurs les galères qui les amenaient jusques à Thèbes : le gabarit en est tout égyptien, et elles sont montées par des Egyptiens de race. Je ne vois, pour ma part, aucune raison de douter qu'au milieu de la XVIIIe dynastie plus d'un Égyptien ait visité la Grèce. Bien des îles appartenaient aux Phéniciens, qui eux-mêmes relevaient du roi thébain, et celui-ci, en expédiant un messager chez les vassaux ou chez les sujets de ses vassaux, usait d'un droit dont personne au monde n'aurait osé alors lui contester la légitimité. Un vieux préjugé empêchera quelques savants d'admettre que ces relations très antiques, dont les Grecs de l'époque classique n'avaient point perdu le souvenir, aient existé ailleurs que dans l'imagination des égyptologues, mais on peut tout attendre de l'Egypte : je m'assure que, le jour où l'on connaîtra mieux ses monuments, on y trouvera des textes ou des images qui ne laisseront subsister aucun doute dans les esprits les plus prévenus.

Les points de contact se multiplièrent, deux ou trois siècles après Thoutmôsis III, entre les riverains de la mer Egée et les pays civilisés de l'Orient. Les peuples de la mer se mirent en branle et ils voulurent se conquérir

1 Devéri.i, Mémoires et fragments, t. I, pp. 35-53, partie d'après ses propres recherches, partie d'après celles de Birch.

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une patrie nouvelle sur les bords du Nil. Les Achéens vinrent se faire battre en plein Delta avant de se fixer à Chypre, ainsi que les Tyrsènes avant de se tourner vers l'Italie. Il y a là de quoi étonner tous ceux des modernes qui se sont imaginé le monde ancien comme un assemblage de nations ou de tribus casanières, timorées, effrayées à Tidée de courir l'aventure, forcées de temps en temps à la conquête par quelques souverains ambitieux, mais toujours prêtes à retomber dans leur isolement et dans leur immobilité dès que ces importuns avaient disparu. C'est le contraire de ce tableau qui est vrai, et l'agitation, parfois sans but, était au moins aussi grande au deuxième millénaire avant J.-C. qu'elle le fut à l'époque romaine. L'histoire de l'Egypte, celle de la Syrie, celle de l'Assyrie, celle de la Chaldée, sont, partout où nous les connaissons, remplies d'expéditions lointaines sur terre et sur mer. L'imperfection des moyens de communication, le mauvais état des rivières, l'insécurité des routes, les dangers perpétuels de pillage, de mort ou d'esclavage, rien n'arrêtait les marchands, et les matelots ne le cédaient pas en hardiesse aux conducteurs de caravanes ; ils sillonnaient la Méditerranée orientale en tous sens, et les peuples chez lesquels ils fréquentaient, instruits par leur exemple, n'hésitaient pas à braver comme eux les risques des voyages au long cours. Il leur fallait des semaines où parfois des heures nous suffisent. Tel cap, que le moindre de nos bâtiments double en tout temps sans diiliculté, les retenait plusieurs jours dans l'attente d'un calme relatif ou d'un vent favorable pour leurs frêles embarcations. L'on se contait des histoires effroyables de gouffres où tout s'engloutissait, d'iles habitées par des monstres ou qui plongeaient dans les flots dès qu'on les approchait, de roches mouvantes entre lesquelles il fallait se glisser très vite pour n'en être pas écrasé, et l'on partait quand même,

sauf à ne revenir qu'après des années d'absence. Les traditions de la i Grèce avaient conservé la mémoire de ces mouvements de navigation et des migrations perpétuelles auxquelles les prédécesseurs des Hellènes classiques étaient accoutumés ; mais la critique des archéologues les avait rejetées dans le domaine de la fable d'une façon si péremptoire, [qu'on n'en parlait plus qu'avec méfiance et presque en s'excusant. L'Egypte et les égyptologues ont eu le mérite de nous rappeler qu'il y a une grande part de vérité dans beaucoup de ces traditions suspectes, et de fournir la preuve contemporaine de plusieurs déplacements de peuples. On a révoqué leur témoignage et bien des gens se montrent incrédules encore. Je les renvoie au livre de W. Max Millier : ils y trouveront de quoi se convaincre, — s'ils veulent se donner la peine de l'étudier.

28 décembre 1894.

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