LES MYSTERES D'ELEUSIS ET L'EGYPTE
On a d'autant plus longuement disserté sur l'origine et sur la nature des mystères d'Eleusis que l'on possède moins de documents précis au sujet des rites qui y étaient célébrésetdes enseignements qui s'ydohnaient. Les affiliés avaient pris l'engagement de n'en rien révéler et ils n'en parlaient guère, ou ils n'en avouaient que les généralités déjà connues de la foule. Les apologistes chrétiens, retenus par une saine crainte des résultats fâcheux auxquels des indiscrétions trop flagrantes les auraient exposés, n'abordaient jamais franchement la démonstration des dogmes ou des opérations secrètes ; d'ailleurs l'esprit de prosélytisme violent qui les agitait les portait souvent à ne voir que le côté ridicule ou indécent des cérémonies, et rendait leur témoignage suspect ou incomplet. Nous en sommes réduits, pour deviner ce qui se passait dans le sanctuaire, à ramasser çà et là chez eux, chez les historiens, chez les orateurs, chez les moralistes, chez les grammairiens et les rhéteurs, chez les poètes, les allusions toujours brèves, toujours obscures de parti pris qu'ils se sont permises ; des inscriptions d'époques diverses confirment ces renseignements, les corrigent, les contredisent, y ajoutent parfois des détails précieux. Le
tout a été classé, étiqueté, commenté par des générations de savants dont les systèmes, accommodés au goût et à la mode du moment, sont très ingénieux et très bien déduits, mais d'un esprit si subtil et d'une invention si raffinée qu'après les avoir étudiés, on se sent un peu moins instruit qu'auparavant : on les quitte convaincu nettement que si les fêtes éleusiniennes étaient des mystères pour les anciens, elles sont, d'autre façon, des mystères non moins ineffables pour les modernes, et l'on se console de n'y rien entendre soi-même en s'avouant que les gens du métier n'y entendent pas grand'chose.
Voici pourtant un Mémoire où M. Foucart s'est décidé à publier le résultat des recherches qu'il a entreprises sur ce terrain hasardeux (1). M. Foucart a plus d'une raison de connaître Eleusis et de s'intéresser aux associations religieuses de la Grèce : son expérience lui a suggéré une solution du problème, que, pour ma part, je tiens véritable partout dans le gros et presque partout dans le menu. Plusieurs hésiteront à l'admettre ou ne se rendront qu'à demi ; tous seront d'accord pour admirer la façon précise dont il a posé la question, expliqué les textes l'un par l'autre et mené l'esprit du lecteur jusqu'à la conclusion finale sans jamais rencontrer une difficulté qu'il esquive ou un obstacle qu'il ne puisse surmonter. Ils sont rares, même en France où l'on prise si fort la clarté, les savants capables de conduire, pendant plus de quatrevingts pages in-4°, une dissertation dont aucun point ne reste obscur par défaut de composition, et où la thèse principale est démontrée avec une progression de preuves si habilement introduites au bon moment, qu'on passe de la méfiance et du scepticisme à la conviction presque
(1) P. Foucart, Recherches sur Vorigine et la nature des mystères iVÉleusis (extrait des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et lielles- Lellres, t. XXXV, 2- partie). Paris, L895, iu-4° de Si p.
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inconsciemment. M. Foucart indique au début que la Déméter d'Eleusis est une Egyptienne de naissance, une Isis qui s'hellénisa peu à peu. Il la suit dans son évolution, marque ce que fut son sacerdoce, les idées qu'il se forgea sur la vie future et le tour très particulier qu'il prêta à ses doctrines, ce qu'il offrit de séduisant aux âmes pieuses et par quels procédés variés il les' rallia autour de lui. Rien n'est plus curieux que de voir cet helléniste de profession, que rien dans son éducation ne prédisposait à la recherche des origines orientales, se laisser gagner peu à peu par l'attrait des choses égyptiennes, leur accorder une attention que tant d'autres leur refusent parmi nos classiques, et se mettre enfin à les aimer, sans que ce sentiment nouveau lui fasse perdre un instant le sang-froid ordinaire de son esprit et le parfait équilibre de son jugement.
Les Grecs anciens, qui avaient assez bonne opinion d'eux-mêmes, et qui se persuadaient aisément de leur supériorité sur les barbares, c'est-à-dire sur tous les autres peuples, confessaient pourtant qu'ils devaient quelques-uns des éléments de leur civilisation aux grandes nations de l'Orient, en particulier aux Egyptiens. Les Grécisants de notre siècle, plus Grecs en cela que les Grecs d'autrefois, repoussèrent pendant longtemps les traditions d'emprunts à l'Orient, et ils se suggérèrent d'excellentes raisons de croire que la Grèce avait produit et développé, sans secours étrangers, tous ses dieux, tout son art, tous ses dogmes religieux ou philosophiques. M. Foucart admet au contraire l'authenticité des légendes qui nous ont conservé le souvenir des migrations égyptiennes : les monuments des dynasties thébaines lui enseignent que, dès le xvi° siècle avant notre ère, les officiers du Pharaon Thoutmôsis III et de ses successeurs se sont rendus directement des bouches du Nil ou de la côte
syrienne aux îles de la mer Egée sur des bateaux phéniciens (1). La prétendue horreur des Égyptiens pour la mer ne les a pas empêchés de naviguer dès la Ve et la VIe dynastie; à la XVIII0, ils étaient une puissance maritime autant qu'un peuple possesseur d'une étendue restreinte de côtes utilisables peut l'être, et leurs vaisseaux descendaient jusqu'aux régions productives de l'encens, dans le pays des Somalis, passé le détroit de Bab-el- Mandeb, ou ils remontaient journellement en Syrie, à Chypre, en Asie Mineure. Il n'y a jamais eu contre la tradition de rapports fréquents entre les cités de l'Hellade et celles de l'Egypte qu'un préjugé de philologue ou d'archéologue classique, étranger du tout aux études orientales ; ce préjugé s'efface aujourd'hui, mais les opinions qu'il a suscitées subsistent encore en partie, et plus d'un parmi les historiens répugne à penser que des exilés ou des marchands aient pu venir des bouches du Nil en Argolide ou en Attique. M. Foucart le croit et il cite les faits qui sont de nature à le prouver. Il compare ensuite le personnage et le culte de la Déméter Eleusienne au personnage et au culte d'Isis, puis il fait ressortir les ressemblances que les deux déesses présentent non pas à la surface et par accident, mais au fond même de leur nature. La Grecque n'est pas le calque exact de l'Egyptienne ; adaptée au milieu occidental, elle y préserve pourtant les principaux caractères de son modèle africain. Sa religion rappelle aux fidèles le double bienfait qu'elle leur a rendu, l'invention de l'agriculture qui les a introduits dans la vie civilisée de ce monde, l'initiation aux mystères qui leur vaut le bonheur dans la vie posthume. Les plus anciennes de ses fêtes, qui existaient déjà au xi° siècle avant notre ère, célèbrent le moment où le blé verdit, où le chaume se
(11 Voir pp. 5;j-56 du présent volume ce qui est dit des inspecteurs égyptiens et de leurs voyages aux îles de la mer Egée.
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forme, où l'on bat le grain sur Taire. On lui consacrait les prémices de la récolte, et le plus saint de ses emblèmes, celui qu'on dévoilait aux affiliés en dernier lieu, était l'épi de blé mûr. Ceux qui se liaient à elle par des cérémonies et par des serments solennels, elle leur promettait au-delà un bonheur certain en récompense de leur dévotion. Il n'y a pas besoin d'être grand clerc en égyptologie pour reconnaître sous le nom et sous le vêtement grec l'Isis du Delta, la terre féconde, dame des moissons et du pain, qui concède à ses féaux le même sort qu'elle avait assuré à son mari Osiris, et qui les dirige vers un paradis lumineux à travers les horreurs de la nuit d'outre-tombe.
Les révélations qu'on faisait de sa part aux néophytes ne contenaient aucun enseignement moral, ni aucun symbolisme philosophique. Elles comportaient trois éléments différents, une action, un drame que le sacerdoce jouait devant eux pendant les veillées de l'initiation, des objets qu'il leur montrait, des formules qu'il prononçait et qu'il leur enseignait. Le drame leur apprenait des faits ignorés du vulgaire ou mal sus de lui : le rapt de Coré par II a dès, la douleur de Déméter et ses tristes voyages à la recherche de sa fille, son union avec Géléus et la naissance d'Eubouleus, la façon dont Triptolome avait délivré sa demi-sœur Coré sur un char attelé de serpents. Dans une autre série de scènes, le hiérophante et la prêtresse de Déméter mimaient le mariage de Zens et de Déméter, et ils présentaient aux spectateurs le résultat final, l'épi de blé mur. Tout cela avait lieu dans l'enceinte sacrée et dans les salles du temple, sans mise en scène extraordinaire, sans machines, sans artifices compliqués : « Le « silence de la nuit, les alternatives d'ombre et de « lumière, la voix majestueuse du héraut sacré, les cos- « tûmes imposants des hiérophantes et des ministres du « culte, les chants du chœur, tantôt plaintifs, tantôt
« triomphants, suffisaient pour exercer une action puisce santé sur les sens et sur l'imagination. Ce n'était pas « non plus froidement que le myste pénétrait dans l'en- « ceinte sacrée, mais le cœur échauffé par la préparation « qui précédait l'initiation : les promesses et les demi- « révélations du mystagogue chargé de l'instruire, la « retraite dans PEleusinium d'Athènes, le jeûne, les « purifications et les sacrifices répétés, les chants et « les danses de la procession d'Athènes à Eleusis, les « cris répétés de Iacchos, l'arrivée dans la ville sainte à « la lueur des flambeaux, et, par-dessus tout, l'attente « impatiente et inquiète de ce qui allait lui être dévoilé, « s'unissait pour disposer son âme aux émotions les plus « fortes. Et lorsque enfin le hiérophante découvrait à ses « regards les effigies divines, sous une forme et avec des « attributs inconnus aux profanes, ne se sentait-il pas « plus près des dieux et comme admis à les contempler « face à face? » Cela ne suffisait pas cependant à lui inculquer la certitude qu'il réclamait d'un bonheur inaltérable dans la vie future. Il exigeait, de plus que la vue des dieux souffrant puis trônant dans leur gloire, une action solennelle où il remplissait un rôle avant d'arriver à la pleine possession de la vérité mystérieuse. Nous savons que c'était comme une répétition anticipée des pérégrinations que son âme devait accomplir afin d'atteindre la félicité suprême. D'abord, affirme Plutarque, des courses au hasard, de pénibles détours, des marches inquiétantes et sans terme à travers les ténèbres : telle la route des enfers qu'il lui fallait parcourir afin de gagner le paradis. Au moment où il allait succomber à la fatigue et à l'épouvante, une lumière merveilleuse pointait à ses yeux, puis c'étaient des lieux purs et des prairies où retentissaient des voix et des danses, des oraisons sacrées, des apparitions divines. Là encore la révélation demeurait incom-
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plète pour lui : elle lui marquait les obstacles à surmonter et le but final vers lequel ses efforts tendaient, mais elle ne lui indiquait pas le moyen de se tirer victorieux des épreuves.
Les paroles entendues au cours des rites le lui procuraient enfin : le hiérophante avait seul le droit de les prononcer et ce n'était pas la moindre gloire de son ministère, mais les auteurs anciens ne nous les ont pas conservées, et nous en serions réduits aux conjectures, si des documents émanant de la secte orphique ne nous en avaient restitué l'équivalent. Les Orphiques avaient l'habitude d'écrire à la pointe, sur des lames d'or qu'ils déposaient dans les tombeaux, des extraits du poème où ils avaient consigné la partie de leur exégèse qui était relative aux voyages de l'âme, la Descente dans UHaclès. C'étaient des instructions secrètes, puisqu'on les emprisonnait avec le corps dans cette demeure dernière où nul regard humain nepénétrait plus à partirdu jour où elle se refermait: « Tu « trouveras, disaient-elles, dans la demeure d'Hadès, sur « la gauche, une source, et près d'elle un cyprès blanc ; « tu n'approcheras pas de cette source. Tu en trouveras « une autre dont l'onde fraîche coule du lac de Mémoire « et devant se tiennent des gardiens. Dire alors : « — Je « suis l'enfant de la Terre et du Ciel étoile, mais mon « origine est céleste, sachez-le, vous aussi. Je suis dévoré « et je me meurs de soif, mais donnez-moi soudain l'eau « fraîche qui coule du lac de Mémoire. » Et ils te donne- « ront à boire de la source divine, et alors tu régneras
« avec les autres héros. » Dans un second fragment
c'est un ami qui se charge de guider le pèlerin : « Mais « lorsque ton âme aura quitté la lumière du soleil, prends « à droite comme doit faire tout homme avisé » pour éviter le cyprès blanc et la source fatale ; « adieu, toi qui « as éprouvé ce que tu n'avais jamais éprouvé encore,
« d'homme tu es devenu dieu, tu es [blanc et pur] comme « le chevreau tombé dans le lait ; adieu, adieu, toi qui « prends à droite, vers les prairies et vers les bois sacrés « de Proserpine. » Ailleurs l'âme se tient en arrêt devant la source et elle cause avec celle-ci : « Je suis dévorée et « je me meurs de soif. — Or donc, bois à ma source; je « coule toujours à la droite du cyprès. Qui es-tu? de qui « es-tu fils ? — Je suis fils de la Terre et du Ciel étoile. » Un dernier extrait décrit son état lorsqu'elle est au terme de son voyage : « Pure et issue de pure, je viens « vers toi, reine des enfers, et vers vous, Euclès, Eubou- « leus, et vers vous tous, Dieux immortels, car je me « vante d'appartenir à votre race... J'ai échappé au cercle « terrible des profondes douleurs, et de mes pieds rapides, « je suis entrée dans la couronne désirée, je suis descen- « due dans le sein de la reine des enfers. » La ressemblance entre les idées des orphiques et les dogmes d'Eleusis est telle qu'on peut s'imaginer, sans crainte d'erreur générale, les portions découvertes jusqu'à présent du Rituel orphique comme étant analogues aux formules encore inconnues du Rituel éleusinien. Ces paroles que le hiérophante déclamait d'une voix juste et forte, c'étaient les prières et les définitions nécessaires pour que l'âme de l'initié sût ce qu'était chacune des régions infernales, les dangers qu'elle recelait et qu'on devait y éviter, les routes qu'il fallait y suivre, les vertus des êtres qu'on y rencontrait avant d'être admis auprès de la déesse et de participer aux félicités dont elle comblait ses fidèles. « Le myste voyait, au milieu d'un appareil propre à « frapper les sens et l'imagination, la vie et les aventures « des divinités qui régnaient dans le monde souterrain ; « il était admis en leur présence et il contemplait leurs « images; il parcourait leur domaine et il apprenait les « paroles toutes-puissantes qui lui en ouvraient l'entrée.
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« N'était-ce pas là ce qu'il était venu demander aux « déesses d'Eleusis? Ces révélations, instrument et gage « assuré d'un bonheur éternel, ne suffisent-elles pas à « expliquer les transports de joie auxquels se livraient les « initiés ? Enfin, ne justifient-elles pas cette ferme con- « fiance dans l'avenir, qui faisait dire à l'un d'eux : — « Grâce aux mystères, la mort pour les mortels n'est pas « un mal, mais un bien. »
Il faudrait être mieux informé que je ne le suis des religions de Déméter et de Coré pour juger à quel point la ressemblance de leurs dogmes aux religions d'Isis et d'Osiris est exacte. Tous les faits allégués par M. Foucart sont vrais de l'Isis égyptienne : c'est aux hellénistes à décider si le rapprochement avec les faits correspondants qu'il allègue de Déméter prouve autant qu'il me paraît. Cela dit, il me semble certain que les mystères éleusiniens sont égyptiens d'intention et d'exécution : c'est la pensée égyptienne qui y domine et la façon dont cette pensée s'exprime est la façon de l'Egypte. Les Egj^ptiens, toujours préoccupés de l'au delà, avaient essayé très anciennement d'enseigner aux hommes l'art de survivre à la mort et de mener auprès des dieux une existence semblable à l'existence terrestre, la plus agréable qu'ils pussent imaginer. Il fallait, pour y réussir, s'entourer ici-bas de toutes les précautions, et commencer par s'attacher à quelque divinité qui fût en état de protéger ceux qui reconnaissaient sa suzeraineté : c'était, en général, un dieu qui, ayant subi la mort, s'était échappé d'elle, Sokaris, Khontamentît, Phtah, Osiiïs, et le futur mort s'intitulait le féal à Sokaris, à Khontamentît, à Phtah, à Osiris, selon qu'il avait choisi l'un ou l'autre. Il apprenait par cœur les chapitres qui lui ouvraient l'entrée de son domaine : une fois momie, comme il aurait risqué de les oublier dans les premiers troubles de l'embaumement, on les lui récitait à
l'oreille avant de l'emporter au tombeau, et, pour plus de sûreté, on déposait dans son cercueil un ouvrage spécial qui les renfermait, un Livre des Morts illustré de vignettes, véritable routier de l'Hadès où lui étaient décrites étape par étape les voies qui menaient de notre terre à tous les paradis. Comme le hiérophante d'Eleusis, le prêtre égyptien devait avoir la voix juste pour intoner les formules, et l'initié qui les reprenait après lui devait être ainsi que lui juste de voix. Comme l'initié d'Eleusis, le mort égyptien rencontrait sur son chemin des fontaines dangereuses ou salutaires, des monstres qu'il repoussait par son chant ; il parcourait les ténèbres opaques, et il abordait enfin à des îles fertiles, éclatantes de lumière, les Prés des Souchets, où son maître Osiris lui offrait un asile tranquille, à condition pour lui de répéter les mots de passe. Il y a longtemps déjà, j'avais été frappé de la tournure égyptienne des vers tracés sur les plaques d'or de Pétélie (1), et je les tenais pour un emprunt fait à l'Egypte par les théologiens de la Grande-Grèce. Cette opinion, venant d'un égyptoiogue, aurait semblé suspecte aux hellénistes et entachée de partialité; venant d'un helléniste de renom, elle obtiendra, je l'espère, un accueil meilleur et elle sera discutée avec le soin qu'elle mérite.
Les peuples de la Méditerranée manifestèrent, du vine au ve siècle avant notre ère, un goût prononcé pour les bijoux, les scarabées, les verreries, les ivoires, les statuettes en bronze et en émail de l'Egypte. Le commerce phénicien et le commerce grec les jetaient par cargaisons sur toutes les côtes, en Asie Mineure, dans les îles de l'Archipel, à Carthage, en Sardaigne, en Italie : on a découvert à Rome, dans les portions non remaniées du rempart de Servius Tullius, des figurines et des objets
i) Je les avais empruntées tout d'abord à Fr. Lcnormant pour les citer dans mon Cours au Collège de France de 1887.
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égyptiens mêlés à la terre au moment de la construction comme amulettes préservateurs. Il en fut des doctrines religieuses ou philosophiques comme des produits de l'industrie : elles se répandirent sur le monde, et, quand elles ne s'expatrièrent pas d'elles-mêmes, les étrangers vinrent les recueillir sur le sol natal. Plusieurs des savants, des philosophes et des théologiens de la Grèce voyageaient alors en Egypte, et les notions qu'ils rapportèrent eurent parfois grand succès : ce qui était vieux et banal aux bords du Nil put paraître souvent original et nouveau dans les cités de la mer Egée ou du littoral Ionien. C'est le temps où les doctrines orphiques prévalurent ; c'est celui, sans doute, où les mystères d'Eleusis assumèrent la forme que nous leur connaissons et que M. Foucart a expliquée si heureusement.
29 mars 1895.
Un vaste amphithéâtre de sables ravinés par les eaux et de collines basses, une bande étroite de sol cultivé maigrement le long du Nil, trois bourgs échelonnés à quelques kilomètres de distance du Sud au Nord, et, dans le voisinage du plus gros, ce tumulte de murs dépareillés courant en tous sens, de briques éparses, de calcaire et de granit en éclats, de tranchées à demi comblées qui bouleverse en Egypte le site des terrains de fouilles; c'est ce qu'on appelle d'un nom inexact Tell-el-Amarna, l'emplacement d'une des vieilles capitales pharaoniques. Au commencement de notre siècle, la ville était assez bien conservée encore pour qu'on y distinguât, avec la direction des rues, le dessin des maisons et des palais : les savants de la commission française en avaient dressé un plan qui fut copié dans les ouvrages de Lepsius et de Prisse d'Avennes. Comment ce qu'ils ont vu a-t-il péri? Les usuriers et les marchands de Mellaoui s'y sont approvisionnés de matériaux pourleurs constructions, les paysans des environs y ont puisé à pleines couffes cette poussière nitrée, le sébahh, qui est l'engrais du Saîd, les chercheurs
d'antiquités ont travaillé à s'y procurer des antikas de vente facile, surtout des bagues émaillées, bleues, vertes, jaunes, rouges, blanches, violettes, dont les étrangers sont on ne peut plus curieux; enfin la découverte d'une correspondance en écriture cunéiforme (1) et les incitations imprudentes des voyageurs en quête de bonnes aubaines, ont mis en campagne les indigènes qui ont achevé de tout ravager. Lorsque M. Pétrie se présenta pour y pratiquer des sondages, presque rien ne subsistait de ce que ses prédécesseurs avaient signalé. Il ne s'en est pas moins acharné à l'œuvre avec la ténacité qui le caractérise, et, s'il a été obligé de constater dans certains endroits la disparition complète d'édifices importants, il a réussi à déterrer ailleurs des documents précieux pour l'histoire de l'Egypte et du monde ancien (2).
La fortune de ce coin de terre a été singulière. 11 dépendait à l'origine de la seigneurie d'Hermopolis et il n'avait point de vie propre. Les montagnes qui le limitent à l'Est renferment, il est vrai, des carrières d'un albâtre très pur et très fin qu'on utilisa dès le temps des souverains memphites, mais le port où l'on chargeait les blocs se trouvait plus au Sud, et le mouvement d'affaires que l'exploitation suscitait ne profitait qu'à lui seul. Le cirque d'El-Amarna devait sembler, dès lors, ce qu'il est aujourd'hui, un canton médiocrement fertile, petitement peuplé, exposé aux rapines des nomades qui battent la lisière du désert. Brusquement, vers le xve siècle avant notre ère, un Pharaon excentrique, Aménôthès IV, s'éprit pour lui de belle passion, vint s'y installer, y créa des jardins, y construisit des palais et des temples, y attira la
(1) Voir sur cette découverte l'article reproduit aux pages 1-7 du présent volume.
2) NV.-M. 1'limlrrs Pétrie, Tell-el-Amarna, wilh Chaplers by Prof» A. -II. Sayce, F.-Ll. Griffitk, E.-G.-J. Spurrell. — In-4% 1894; Londres, Methuen and Co, iv-46 p. et 42 pi.
UNE CAPITALE OUBLIEE DE l'ÉGYPTE PHARAONIQUE 73
cour, y transféra les bureaux des administrations : une ville poussa du jour au lendemain où il n'y avait eu jusqu'alors que des hameaux obscurs, et, pendant une vingtaine d'années, les, destinées du monde s'y agitèrent. Les premiers savants qui observèrent le fait, et qui cherchèrent à en déduire les raisons, furent frappés d'abord parla physionomie étrange que les artistes contemporains avaient prêtée au souverain et à sa famille, puis par la haine que les personnages principaux de l'Etat témoignaient, du moins officiellement, au dieu de Thèbes, Amonrâ seigneur de Karnak. Ils se livrèrent aux suppositions les plus saugrenues pour expliquer ces anomalies, et ils firent d'Aménôthès IV tantôt un eunuque, bien qu'ils lui connussent beaucoup de filles, tantôt une femme, bien que les monuments le représentassent habillé en homme et accompagné d'une reine qu'il paraissait aimer tendrement. Ils s'accordèrent d'ailleurs aie déclarer idiot ou fanatique, ou les deux à la fois ; comme le dieu dont il se proclamait le serviteur dévot s'appelait Atonou, et qu'Atonou assonne au nom de l'Adonis phénicien, ils imaginèrent qu'il avait essayé d'acclimater en Egypte un culte asiatique, ou modifié par l'adjonction d'idées asiatiques un ancien culte égyptien. Mais quel motif un pharaon de race pure aurait-il eu de se vouer aussi tardivement à une divinité étrangère ? Il avait dû l'adorer dès sa plus tendre enfance, assurément sous l'influence d'une mère syrienne, doù la conclusion que Tîyi, la femme d'Aménôthès III et la mère d'Aménôthès IV, était une princesse sémite. Tout s'expliquait aisément, comme on voit, — au prix de quelques hypothèses.
La vérité, telle qu'elle commence à se dégager des documents, est moins compliquée. Tîyi n'était ni princesse, ni venue d'Asie : elle sortait d'une famille égyptienne qui ne tenait en rien à la Maison royale, et elle dut probable-
ment à l'amour ce rang de reine que les filles de race pharaonique atteignaient seules pour l'ordinaire. Le fils qu'elle eut de son mari prit Amon Thébain en horreur. Peut-être les prêtres s'étaient-ils opposés à ce qu'on le choisît comme héritier; dès qu'il fut maître, il résolut de briser leur puissance, et il transféra ses hommages de leur idole à une vieille idole héliopolitaine, Atonou, le Disque du Soleil. C'était une décision des plus graves, car, en reniant la religion de ses ancêtres, il soulevait contre lui l'hostilité du sacerdoce le plus riche qu'il y eût au monde, et, ce qui était plus grave, la haine de sa propre capitale ; Thèbes en effet, était la ville d'Amon avant d'être celle des Pharaons. La cité et son patron céleste étaient unis si étroitement en Egypte que toucher à l'un c'était forcément s'attaquer à l'autre : ni Thèbes, ni Memphis, ni le moindre village n'aurait voulu renier son dieu, même pour gagner la faveur du souverain. Si Aménôthès avait adopté le Soleil, Râ, Khopri, Atoumou, tel qu'on l'adorait à Héliopolis, il n'aurait eu qu'à émigrer dans Héliopolis et à la proclamer sa capitale ; mais comme il avait choisi une forme secondaire du Soleil héliopolitain, Héliopolis ne pouvait pas plus renoncer à ses maîtres que Thèbes aux siens, et il n'eut de ressource que de bâtir une ville nouvelle où Atonou aurait la dignité suprême. On ne dit pas les motifs qu'il eut d'élire le canton d'El Amarna : il fut séduit très vraisemblablement par la largeur de la plaine, par la position centrale qu'elle occupait dans le royaume, surtout par l'absence de divinités considérables et de sanctuaires importants à exproprier. Il sépara du nome d'Hermopolis un territoire dont les limites sont marquées par des stèles gravées sur les rochers, et il en fit un nome nouveau qu'il appela Khouît-Atonou, « l'Horizon du Disque solaire », ainsi que la ville. 11 renonça, vers le même temps, au nom d' Aménôthès qui le consacrait à son ennemi Amon, et
il voulut qu'on le traitât désormais de Khouniatonou, « la Gloire du Disque solaire ». Les monarques orientaux ne sont jamais embarrassés pour s'improviser des résidences : le nôtre se chargea d'édifier le temple avec le palais et son entourage fit le reste. Le temple s'étalait sur une aire immense, dont le sanctuaire proprement dit ne couvre que la moindre part : des magasins en briques le flanquaient, et un gros mur enveloppait le tout. Il était de calcaire blanc, très fin, mais presque nu : le loisir manqua pour le décorer comme il convenait. Le palais était en briques et il se composait de salles spacieuses entremêlées de chambrettes où la domesticité s'entassait. Des colonnes soutenaient les pièces principales, celles où le Pharaon donnait audience, mais partout la terre des parois et des piliers était enduite d'un stuc blanc ou d'un lait de chaux sur lequel on avait tracé en couleurs vives des scènes de la vie privée. Le pavé était peint comme les murs. Dans une des pièces qui paraissent avoir été habitées par les femmes, l'image d'un bassin rectangulaire rempli de poissons et de lotus épanouis s'aperçoit encore. Des fourrés de plantes d'eau et d'arbustes fleuris en garnissent les rives, parmi lesquels des oiseaux volent et des veaux circulent ou gambadent ; des guéridons chargés de fruits s'alignent à droite et à gauche, et une file de prisonniers nègres et syriens, séparés par des arcs gigantesques, se déploie sur les cotés courts. L'ensemble est d'une tonalité claire et gaie ; les animaux sont dessinés avec une liberté d'allures et une facilité spirituelle qui étonnent et amusent le visiteur.
M. Pétrie a ramassé un peu partout dans les ruines les fragments des statues qui représentaient Khouniatonou, sa femme et les personnes de leur famille. Il a même trouvé un masque en plâtre d'une vérité si curieuse, qu'il n'hésite pas à y reconnaître un exemplaire du moulage
exécuté sur le cadavre du souverain très peu d'instants après la mort, afin de servir de modèle aux sculpteurs qui décorèrent le tombeau. Ces morceaux sont des plus intéressants à étudier. Les premiers, qui remontent aux débuts du règne, sont conçus dans le style conventionnel en usage sous la XVIIIe Dynastie pour les statues royales. Aménùtliès IV s'y distingue à peine de son père Aménôthès III : il a les traits réguliers et un peu lourds, le corps idéalisé des pharaons orthodoxes. On dirait qu'en reniant son nom il a voulu renier sa figure, car ses portraits du temps où il s'appelle Khouniatonou lui composent une apparence des plus paradoxales. Ils ont la tête longue, étroite, culminée en pain de sucre, le front fuyant, un grand nez aquilin et pointu, une bouche mince, le menton énorme, saillant en avant, rattaché péniblement à un cou maigre et prolixe; peu d'épaules, peu démuselés, mais une poitrine si ronde, un ventre si ballonné, des hanches si évasées sur des cuisses si grasses , qu'on s'imaginerait volontiers voir une femme. La silhouette générale prête aisément à la caricature, et les artistes contemporains en ont exagéré le détail, peut-être inten-' tionnellement, au point de la tourner au grotesque : le personnage n'avait pourtant rien de ridicule en lui-même et plusieurs de ses portraits lui attribuent une grâce alanguie, presque maladive, qui ne manque point de dignité. Il semble avoir été bon et affectueux : il aimait sa femme à la passion, et il l'associait aux actes de sa royauté. S'il sortait pour monter au temple, elle le suivait sur un char. S'il honorait un serviteur publiquement, elle se tenait debout près de lui et elle l'aidait à distribuer les insignes d'or. Elle adore avec lui le « Disque solaire », elle le sert dans l'intimité pendant les heures où il se délasse au barem du tracas des affaires, et leur ménage est si uni qu'un basrelief nous la montre assise sur les genoux de son mari,
dans une pose câline dont nous ne connaissons point d'autre exemple. Ils eurent six filles, qu'ils élevèrent à vivre avec eux dans une familiarité sans bornes : elles accompagnaient père et mère partout, et elles jouaient autour du trône tandis qu'ils remplissaient les devoirs de leur charge. La douceur et la gaieté des maîtres se reflétaient dans l'existence des sujets ; les peintures que nous en avons ne sont que de processions, de cavalcades, de banquets, de divertissements. C'est le grand-prêtre Marirîya que le pharaon accable de colliers d'or pour le récompenser de ses services : le peuple danse de joie autour de lui. C'est Houîya, qui revient de Syrie, et qui présente solennellement les tributs recueillis au cours de son inspection des provinces asiatiques ; le souverain en va rendre des actions de grâces devant son dieu, porté dans son palanquin sur les épaules de ses officiers, au chant des hymnes et au vent des grands éventails. C'est le prince Aï, qui épouse la nourrice de l'une des princesses : la ville entière se divertit et boit considérablement à sa noce. N'allez pas croire au moins que tant de fêtes répétées nuisissent à la bonne administration de l'État : Khouniatonou veillait scrupuleusement à la politique étrangère, et le prestige de l'Egypte n'en souffrait ni en Ethiopie ni en Syrie.
Les ruines des habitations privées sont plus curieuses encore que celles du palais à examiner de près. Elles nous apprennent, en effet, ce qu'était une ville à l'époque de la grande puissance égyptienne, et comment le peuple s'y tirait d'affaire tandis que ses chefs s'enrichissaient des trésors de l'Afrique et de l'Asie. Quelques-unes des maisons appartenaient évidemment à des seigneurs, et elles nous inspirent une idée avantageuse du confort dont les riches savaient s'entourer : plafonds hauts, soutenus de colonnes, sous lesquels on était au frais pendant la chaleur du
jour; chambres à coucher mignonnes et d'aspect agréable; magasins immenses pour les provisions et le matériel ; cuisines bien garnies de fourneaux. Les logis du commun sont étroits mais propres, et ils ressemblent beaucoup à la demeure d'un bourgeois aisé dans une bourgade actuelle de la Haute-Egypte. Les tableaux gravés dans les hypogées complètent le résultat des fouilles, et grâce à eux nous restituons par la pensée l'ameublement et le décor. Des débris de vaisselle et de cuisine fournissent des renseignements positifs sur l'alimentation. M. Pétrie a recueilli à la centaine des goulots d'amphores qui portent, estampées ou écrites, les indications relatives au contenu : ce sont pour la plupart des vins d'années et de crus différents, mais aussi du vin de palmes, de l'huile, du miel, des liqueurs, des conserves, ce qui se mangeait et se buvait de meilleur chez les Pharaons. Il faut nous figurer le menu peuple comme se livrant aux trafics pratiqués dans les grandes cités d'alors, mais deux grandes industries ont seules laissé des traces sensibles, celles du verrier et de la sculpture industrielle. Les Egyptiens de la XVIIIe Dynastie aimaient fort la poterie émaillée : l'instinct de netteté physique, qui était si développé chez eux, leur faisait fort apprécier, pour les usages courants de la vie, les vases et les ustensiles, les bijoux revêtus de cet émail aussi facile à tenir propre ou à laver que frais à l'œil et au toucher. M. Pétrie a découvert plusieurs endroits où l'on travaillait le verre et les émaux de couleur, et il a reconstitué les manipulations dans le détail. Il a décrit les fours, les creusets, dont quelques-uns sont pleins encore de pâte vitreuse, les cendres, les rebuts de fabrique ; l'analyse lui a révélé la composition de plusieurs espèces de verres colorés. C'est un curieux chapitre pour l'histoire de la verrerie antique, et il serait à souhaiter que tous les directeurs de fouilles attachassent autant d'importance à la
recherche des objets analogues : nous aurions vite fait de connaître à fond le matériel et la technique de ces métiers dont on déterre chaque jour les produits merveilleux. Plusieurs ateliers de sculpteur contenaient beaucoup de ces modèles, de ces esquisses, de ces croquis jetés rapidement ou retouchés, de ces statues inachevées, qui ne sont plus rares dans nos musées; ce qu'ils nous offrent de nouveau, c'est un nombre assez considérable de moulages en plâtre. J'avais eu l'occasion d'acquérir plusieurs pièces de ce genre à Thèbes, à Abydos, à Coptos, mais elles étaient mêlées à des objets de dates si diverses, qu'il était impossible d'en préciser l'âge et de décider si elles appartenaient aux temps gréco-romains, ou si Ton pouvait les faire remonter jusqu'à l'âge pharaonique. Il faut convenir maintenant que les sculpteurs de la grande époque thébaine employaient couramment les procédés du moulage, et plusieurs faits, mal interprétés récemment, m'incitent à croire que ceux des générations memphites ne s'en servaient ni moins souvent, ni avec moins d'adresse.
Les bas-reliefs qui ornent les tombeaux d'El-Amarna ont une tournure aussi excentrique que celle des statues ou des peintures mises au jour dans la ville. Les tableaux n'y ressemblent que d'assez loin à ceux des hypogées thébains du même siècle, et l'on en a conclu que la révolution religieuse avait failli entraîner une révolution artistique. C'est là une exagération manifeste, et, dès qu'on va au fond des choses, on est forcé d'en beaucoup rabattre de l'idée qu'on s'était faite. La dilférence est dans la nature des scènes beaucoup plus que dans la façon dont elles sont exécutées; conventions, dessin, facture, les artistes d'El- Amarna ne sont séparés par rien d'essentiel de ceux qui florissaient alors à Thèbes. On se l'explique lorsqu'on réfléchit aux conditions dans lesquelles ils furent recrutés. Le roi se réserva pour lui-même les hommes qui avaient tra-
vaille pour son père, Thébains ou provinciaux élevés à l'école des Thébains, et l'on ne remarque dans ses statues aucun détail de métier qui les distingue de celles d'Aménôtliès III : la perfection est égale chez les unes comme chez les autres. Les entrepreneurs de pompes funèbres, qui se chargèrent du soin de préparer les hypogées, ne rencontrèrent certainement pas, dans la localité même, les sculpteurs nécessaires à leur industrie : les gens qui avaient habité El-Amarna jusqu'alors étaient trop misérables pour aspirer au luxe d'une sépulture décorée. On dut tirer le gros des ouvriers partie de Thèbes, partie de la cité la plus voisine, qui était Hermopolis ; ces provinciaux étaient naturellement moins habiles que les autres, et, de fait, lorsqu'on a visité les tombes d'El-Amarna, on avoue volontiers que la technique y est assez sommaire et assez gauche. On n'y aperçoit rien qu'on puisse comparer, même de loin, aux bas-reliefs de Houîya ou de Khâmhaît à Thèbes. Ils réjouissent l'œil par la variété des sujets et par la liberté avec laquelle ils sont enlevés. Selon la tradition, les morts dont ils tapissaient la dernière demeure voulaient, en y rappelant les actes principaux de leur existence, assurer à leur double la possession du rang et des honneurs dont ils avaient joui ici-bas : comme c'était auprès du dieu de Khouîtatonou qu'ils devaient les retrouver, c'était leur carrière à Khouîtatonou qu'ils faisaient figurer, leurs entrevues avec le roi, les récompenses qu'ils avaient reçues, le cérémonial qui avait accompagné leurs visites à la cour. Il y a là une question d'archéologie et non une évolution dans le développement de l'art égyptien. Les honnêtes artisans qui couvraient les murs de leurs esquisses, ne songeaient qu'à interpréter de leur mieux les poncifs que les maîtres dessinateurs, les ga.noua.tiou, leur distribuaient, et ces maîtres eux-mêmes n'avaient rien fait qu'accommoder au culte d'Atonou et à la cité nouvelle les
UNE CAPITALE OUBLIÉE DE l'ÉGYPTE PHARAONIQUE 81
motifs en usage pour les tombeaux, à Thèbes ou dans le reste de l'Egypte.
La ville prospéra tant que son fondateur la soutint : ce fut peu de temps. M. Pétrie et M. Griffith ont réussi très ingénieusement à rétablir la chronologie de cette époque : ils ont calculé que le roi mourut dans la dix-huitième année de son règne. Ses filles lui succédèrent par ordre de primogéniture, ou plutôt les maris de ses filles, Samankhkerîya d'abord, puis Toutanoukhamanou, puis Aï. Khouniatonou n'avait eu qu'un croyant sincère pour sa religion, lui-même : dès qu'il eut disparu, le zèle des autres tiédit et le culte d'Amon reprit le dessus. On détruit difficilement en un jour ce qui est l'œuvre de générations nombreuses, et Thèbes était montée au premier rang depuis trop longtemps pour que le caprice ou la haine d'un seul homme put l'en précipiter de si tôt. Khouniatonou avait décidé qu'on la remplacerait par une cité neuve, et, s'il avait vécu, il aurait persisté sans doute jusqu'au bout dans sa volonté de la découronner; ses successeurs, Thébains d'origine et féaux d'Amon par naissance n'avaient aucun motif de persévérer. Samankhkeriya ne fit probablement que passer sur le trône, mais Toutanoukhamanou y siégea assez longtemps, et il ne commandait pas depuis plus de trois ou quatre ans, que déjà il avait quitté « l'Horizon du Disque » et le Disque lui-môme. Il rentra à Thèbes, s'associa aux cérémonies de l'ancien culte; son beau-frère Ai, qui vint après lui, agit comme lui. La cour les suivit, et la ville s'étiola aussi rapidement qu'elle avait fleuri. Le mouvement s'arrêta dans ses rues, ses palais et ses temples se vidèrent, ses tombes demeurèrent inachevées ou inoccupées ; sou patron redevint ce qu'il avait été auparavant, un dieu d'aventure relégué au troisième ou au quatrième rang du Panthéon égyptien. Elle végéta quelque temps encore, grâce aux industries qui s'y étaient implan-
tées; puis ses fabriques d'émail se fermèrent et les ouvriers émigrèrent à Thèbes ou à Hermopolis. « L'Horizon d'Atonou » s'effaça de la liste des nomes, et il ne resta plus bientôt de ce qui avait été un moment la capitale de l'empire qu'un monceau de ruines croulantes, avec deux ou trois villages de fellahs dispersés sur la rive occidentale du Nil. Le palais royal ne fut pas abandonné simplement : il fut démantelé de propos délibéré et dépouillé des œuvres d'art qu'il renfermait. On n'y laissa que des objets de nulle valeur, et dans le nombre une partie de la correspondance diplomatique entretenue par Aménôthès III et par Aménôthès IV avec les gouverneurs de la Syrie, ou avec les souverains indépendants du Mitâni, de l'Assyrie, de la Chaldée.
Un hasard heureux nous a révélé l'histoire de cette grandeur éphémère, mais combien ne dut-il pas y en avoir, pendant les quarante siècles que l'antique Egypte dura, de ces capitales d'un jour que la fantaisie d'un pharaon éleva, que le dédain du pharaon suivant replongea dans la poussière ! Les souverains qui bâtirent les Pyramides eurent chacun la leur, et Memphis elle-même, avant de devenir la métropole du pays entier, commença par n'être que la résidence temporaire d'un des monarques les plus illustres de la VIe dynastie, Pioupi Ier. Le sol de la vallée était parsemé de ces cités mourantes ou mortes, et leur destinée suggérait aux moralistes ou aux poètes la matière de réflexions mélancoliques : « J'ai entendu dire ce qui est arrivé aux ancêtres : leurs murs soîit déti'uits, leur place n'est plus ». Quelques-unes ont échappé à l'anéantissement, par exemple ces châteaux de Sanouosrît (Ousirtasen) II et d'Amenemhâît III, que M. Pétrie a explorés vers l'entrée du Fayoum. Les maisons y sont presque intactes, des quartiers entiers subsistent et le mobilier abonde : mobilier de pauvres ou de
petits bourgeois, que sa vieillesse nous rend très précieux, car il remonte au delà du xxxe siècle avant notre ère. Les ruines d'El-Amarna ont souffert davantage du temps et des hommes, mais nous connaissons le moment exact où la ville fut édifiée, la date où elle fut abandonnée, les circonstances qui favorisèrent son exaltation et qui hâtèrent sa chute, le dieu qu'on y adorait, l'existence qu'on y menait. Vue de loin, l'histoire d'Egypte paraît uniforme, les accidents s'y effacent et se fondent : dès qu'on l'aborde de près, mille détails se détachent sur la trame et mille incidents se distinguent qui en rompent la monotonie. Elle a eu, sans parler des meurtres de princes et des drames de harem, ses révolutions religieuses ou politiques aussi fréquentes et aussi soudaines que celles des empires modernes. Nous savons à peu près ce qui s'est passé à El- Amarna, sous Aménôthès IV ; beaucoup d'épisodes analogues ont dû se produire que nous connaîtrons, le jour où des fouilles, dirigées aussi consciencieusement que celles de M. Pétrie, auront obligé le sol à nous restituer les documents qu'il nous tient cachés trop longtemps.
■H septembre 1895.
Tous les voyageurs qui ont visité les ruines de Thèbes il y a cinq ou six ans se rappellent sans doute l'aspect étrangement désolé que le vallon de Deîr el-Bahari présentait alors. Partout des pans de mur sortant du sable dans un désordre inextricable, des débris de statues, des fragments de colonnes, deux terrasses superposées abutant à des portiques plus qu'à moitié ensevelis sous les décombres, une voûte dont les blocs disloqués menaçaient de tomber à la moindre secousse, des portes de granit encadrées dans des restes de parois en calcaire blanc délicatement sculpté, et, dominant lo tout, une misérable tour en briques sèches, d'un ton gris sale, seul débris à peu près intact d'un couvent de moines coptes établi sur les substructions de l'édifice païen. Aujourd'hui le site a changé complètement de physionomie. La tour a été jetée bas et les sables ne cachent plus les rampes et les colonnes. Un portique a été dégagé sur la face nord de la vallée, d'une telle élégance et de proportions si exquises que l'art grec des beaux temps n'a rien produit de plus fin ni de plus gracieux. Naville est passé par là avec ses lieutenants, et, pendant trois hivers, il a déblayé le plus original peut-être des monuments que les pharaons des grandes dynasties
thébaines nous avaient légué. Mariette l'attaqua jadis, et ce qu'il en avait tiré l'engageait à persévérer dans son entreprise quand l'argent lui manqua ; Naville, mieux outillé, mieux pourvu de ressources, moins surchargé de tâches administratives, ne laissera rien à Faire aux savants qui viendront après lui (1).
C'était le mausolée que deux rois, les deux premiers Thoutmôsis, et une reine Hâtshopsouîtou, fille de l'un, femme de l'autre, s'étaient préparé eux-mêmes ; Hâtshopsouîtou se l'était approprié et elle y avait réduit les hommes de la famille à n'y posséder que l'espace strictement nécessaire pour l'entretien de leur culte. Elle avait régné seule à la mort de son mari, et le désir de montrer à la postérité ce qu'une femme peut oser lorsqu'on lui confie l'administration d'un empire, l'avait poussée à graver et à peindre sur les murailles des tableaux où ses principales actions étaient figurées et racontées en détail. Mariette avait déjà publié presque tous ceux d'entre eux qui représentaient l'expédition maritime au pays des parfums ; Naville en a déterré d'autres qui complètent ceux-là, et sur lesquels est retracée par le menu l'histoire de ce voyage mémorable. Hâtshopsouîtou veut bien nous apprendre elle-même qu'un jour où elle priait dans le temple d'Amon, « ses supplications montèrent jusce qu'au trône du Maître de Karnak, et l'on entendit un « ordre dans le Saint des Saints, un mandement du dieu, « à l'effet d'explorer les voies qui mènent au Pouanît, de « parcourir les chemins qui conduisent aux Echelles de « V Encens ». Les essences nécessaires aux sacrifices n'arrivaient aux prêtres thébains que par l'intermédiaire du commerce étranger ; elles s'éventaient à traverser lentement l'Afrique, et le contact de mains impures les
(1) E. Naville Deîr-el-Jiaharî 1892-1893, — Delr-el-Bahart, Part I, 1893- 1894,— Detr-el-Ikiharî, Part II, 1894-1895, Londres, in-4°.
souillaient. D'ailleurs, les marchands confondaient sous un seul nom, nnatiou, des substances d'origine et de qualité très diverses, dont plusieurs pouvaient à peine être considérées comme des parfums ou étaient réputées peu agréables aux dieux. Une espèce leur plaisait sur toutes les autres, celle qu'on récolte aujourd'hui encore au pays des Somalis et qu'on ne récolte que là ; mais « personne « ne montait plus aux Echelles, personne des Egyptiens, « et si l'on en oyait parler de bouche en bouche, c'était « d'après les récits des gens d'autrefois ». On se les rappelait comme une région située vers le sud ou vers l'orient lointain. Amon se chargea de la décrire et d'en révéler le site : « Les Echelles, c'est un canton secret du Tonoutir, « c'est en vérité un lieu de délices. Je l'ai créé et j'y veux « mener Ta Majesté, pour qu'on y prenne des aromates à « volonté, pour qu'on y charge des vaisseaux, en toute « joie, d'arbres à encens vivants et de tous les produits « de cette terre ». Hâtshopsouîtou choisit cinq navires solides, montés par des équipages éprouvés, les chargea des marchandises propres à séduire des barbares et les lança dans la mer Rouge sur la piste de l'encens.
Nous ne savons ni de quel port l'escadre partit, ni le nombre de jours qu'elle employa à gagner le Pouanît. Elle dépassa Saouakîn, Massaouali ; elle s'aboucha aux Ilîm qui habitaient les parages du Bab-el-Mandeb, elle franchit le détroit et elle toucha enfin au pays qui produit les parfums, à la côte des Somalis. Là, de la baie de Zeilah au Ras-IIafoun, s'étendait la région barbarique, visitée plus tard par les négociants grecs et romains. Les premières stations que ceux-ci rencontraient au sortir de la mer Rouge, Avalis, Malao, Moundos, Mosyllon, n'étaient que des rades ouvertes et peu sûres ; mais, au delà de Mosyllon, ils signalent plusieurs ouadys dont le dernier, la rivière de l'Éléphant située entre le Ras-el-Fîl et le cap
Guardafui, paraît avoir été assez considérable pour que des navires d'un faible tirant d'eau pussent y pénétrer. C'est là probablement que les gens de Hâtshopsouîtou atterrirent. Ils remontèrent le fleuve jusqu'à l'endroit où le flux et le reflux ne se faisaient plus sentir, et ils s'arrêtèrent en vue d'un village épars sur la rive, au milieu des sycomores et des palmiers. On n'y voyait que des cabanes arrondies, surmontées d'un toit conique, sans autre ouverture que la porte ; elles étaient juchées sur pilotis, par crainte des bêtes féroces ou de l'inondation, et l'on y accédait par une échelle mobile. Des bœufs ruminaient, couchés sous les arbres. Les indigènes étaient grands, élancés, d'une couleur qui varie entre le rouge brique et le brun presque noir. La barbe se terminait en pointe ; la chevelure, tantôt était coupée court, tantôt s'étageait en petites mèches ou roulait sur l'épaule en nattes minces. Le costume consistait pour les hommes enun simple pagne, pour les femmes en une robe jaune, sans manches, serrée à la taille, et qui tombait à mi-jambe. Le commandant de l'escadre débarqua d'abord avec huit soldats. Il étala sur un guéridon bas des cadeaux variés, cinq bracelets, deux colliers en or, un poignard muni de sa gaine et de sa courroie, une hache de bataille, onze fils de verroterie. La population, éblouie par l'aspect de tant d'objets précieux, accourut au-devant de lui, chef en tête, et elle lui témoigna un étonnement bien naturel. « Comment, dite saient-ils, avez-vous atteint cette contrée inconnue aux « hommes? Êtes-vous descendus par les voies du ciel, ou « bien avez-vous navigué par eau sur la terre de Tonou- « tir? Vous avez suivi la route du Soleil, car, le roi de la « terre d'Egypte, on ne saurait se tenir écarté de lui, et « nous vivons du souffle qu'il nous donne. » Leur chef s'appelait Parihou, et on le distinguait de ses sujets au boumerang qu'il brandissait à la main, à son poignard, à
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son collier de verre ; sa jambe droite disparaissait dans une sorte de gaine formée par des anneaux d'un métal jaune, probablement de l'or. Sa femme Atouî était douée du genre de beauté qui plaît dans ces contrées, un boursouflement graisseux où les lignes du corps se perdent sous des amas de chairs tremblotantes. Les premiers compliments échangés on aborda les affaires sérieuses. Les Egyptiens dressèrent une tente sous laquelle ils emmagasinèrent la pacotille dont ils s'étaient pourvus, et, pour épargner à leurs hôtes des tentations trop vives, ils tirèrent tout autour un cordon de troupes. Les principales conditions du marché se réglèrent dans un banquet ; le paiement de chaque objet avait lieu au moment de la livraison. Pendant plusieurs jours ce fut un défilé continuel de gens poussant des baudets chargés de denrées. Il y avait un peu de tout dans ce que les Égyptiens achetèrent : des dents d'éléphant, de l'or, de l'ébène, de la casse, de la myrrhe, des cynocéphales et des singes verts, des lévriers, des peaux de léopards, des bu'ufs de forte taille, des esclaves, même trente et un arbres à encens déracinés avec leur motte et transplantés dans des coulîes. L'arrimage fut long, difficile ; quand il n'y eut plus de place à bord et que les navires furent remplis autant qu'ils pouvaient l'être, ils reprirent la mer et ils rebroussèrent vers le nord.
Au retour, la reine célébra une fête solennelle en leur honneur ; les milices thébaines sortirent au-devant d'eux, la flottille royale les escorta jusqu'au débarcadère du temple, où ils se formèrent en procession puur aller offrir leur butin au dieu. Le bon peuple de Thèbes, réuni sur leur passage, admira le défilé, les otages barbares, les sycomores de l'encens, l'encens lui-même, les félins, la girafe, les bœufs, dont les Mémoires du temps évaluent le nombre au millier et à la centaine, avec toute l'exagération officielle. Les arbres
furent plantés à Deîr el-Bahari et l'on improvisa pour eux un jardin sacré : on creusa dans le roc des fosses carrées que Ton combla de terre, et ils y végétèrent à force d'arrosages. Naville a retrouvé, au cours de ses fouilles, ces sortes de puisards, le limon qu'ils renfermaient, les débris de végétaux qui s'y étaient entassés. Les gros monceaux d'aromates frais devinrent l'objet de soins particuliers : Hâtshopsouîtou « donna un boisseau en vermeil, afin de « jauger les amas de gommes, la première fois qu'on eut « le bonheur de mesurer les parfums pour Amon, seigneur « de Karnak, maître du ciel, et de lui présenter les mer- « veilles que Pouanît produit. Thot, le maître d'IIermo- « polis, enregistra les quantités par écrit; la déesse « Safkhîtâboui en vérifia le compte. Sa Majesté elle-même « en fabriqua, de ses propres mains, une essence aroma- « tique pour tous ses membres : elle exhala l'odeur de la « rosée divine, son parfum pénétra jusqu'au Pouanît, sa « peau en brilla comme l'or et son visage en reluisît « comme les étoiles dans la grande salle des Fêtes. » La coquetterie ne perdait pas ses droits du moment que la piété était satisfaite, et la femme reparaissait encore sous le roi. Les bas-reliefs de Déîr el-Baharî montrent la petite escadre voguant à pleines voiles vers l'inconnu, son arrivée au terme de la course, la rencontre des indigènes, les palabres emphatiques, le troc librement consenti, et, grâce aux soins minutieux avec lequel les moindres particularités de l'action ont été dessinées, nous assistons comme sur place aux opérations diverses dont se composait la vie maritime non seulement des Egyptiens, mais des autres nations orientales. Les Phéniciens, lorsqu'ils s'aventuraient dans les eaux lointaines de la Méditerranée, c'est ainsi, à coup sûr, qu'ils armaient et qu'ils maniaient leurs navires. Les points de la côte asiatique ou grecque sur lesquels ils débarquaient, le décor n'en est pas le
même que celui du Pouanît, mais ils employaient les mêmes objets d'échange, et ils n'en agissaient pas avec les tribus de l'Europe autrement que les Egyptiens avec les barbares de la mer Rouge.
L'honneur d'avoir retrouvé ce chapitre d'histoire revient presque entier à Mariette (1); mais voici qui appartient à Naville et n'appartient qu'à lui seul. C'est toute une série de tableaux où sont illustrées et racontées les circonstances qui précédèrent et qui accompagnèrent la naissance de la reine. L'action se passe partie chez les dieux, partie chez les hommes. On y apprend comment, une nuit que la princesse Ahmôsis, femme du pharaon Thoutmôsis Ier, reposait dans le harem, elle fat éveillée soudain par une vive lumière et par un parfum violent. Le dieu Amonrâ avait déserté pour elle son sanctuaire de Karnak ; après l'avoir honorée de ses caresses, il lui annonça qu'un enfant naîtrait de ses amours divines, qui aurait un règne glorieux et une longue existence « sur le siège de l'IIorus des vivants ». Il s'éclipsa ensuite et dans le tableau le plus proche voici qu' Ahmôsis est parvenue au terme de sa grossesse. Les divinités protectrices des accouchées la guident tendrement vers son lit de misère, et l'expression de fatigue douloureuse empreinte sur ses traits, la grâce languissante répandue sur toute sa personne, font de son portrait un morceau de sculpture accompli. Cependant, l'enfant vient au monde parmi les cris de joie, la fille qui sera dans un avenir prochain la reine Hâtshopsouîtou : les génies propices la reçoivent, les déesses l'allaitent, les dieux lui donnent l'éducation des rois. Les années s'écoulent; elle est l'héritière du trône d'Egypte, le successeur désigné pour régner. Son père, Thoutmôsis, rassemble les délégués du pays et la leur
1 Mariette, Déir el Bahari, 1876, Leipzig, in-fu.
présente. Il énumère ses titres en longs discours fleuris, il lui pose le pschent sur la tôte : elle est désormais pharaon et elle s'ingénue à dissimuler de son mieux sa qualité de femme. Elle modifie son nom, Hâtshopsouîtou, qui signifiait la, première des favorites augustes, et, par l'adjonction d'une terminaison masculine, elle le change en Hâtshopsouiou, le premier des favoris augustes. Elle revêt dans les cérémonies publiques le costume d'un homme ; elle a sur les monuments le buste nu, la gorge plate, les hanches minces, le pagne court, le diadème ou le casque de guerre posé sur des cheveux ras, la barbe postiche au menton, et elle ne se réserve plus de la femme que l'habitude de parler d'elle-même au féminin dans les inscriptions. Ces scènes étranges de mariage divin, destinées à rattacher directement au dieu de la cité l'enfant qui doit dominer légalement sur la cité, on les retrouve sur deux autres monuments d'époque différente, et peutêtre en découvrira-t-on des exemples plus nombreux ; dans le sanctuaire de Louxor, c'est le pharaon Amônôthès III, dans celui d'Erment, c'est Ptolémée Césarion, le fils de César et de Cléopàtre, dont la naissance est expliquée de cette façon mystérieuse.
Selon la théorie d'alors, le roi descendait directement du dieu qui avait créé le monde et régné le premier sur la vallée du Nil, le Soleil. Nul ne pouvant être pharaon s'il ne touchait par quelque coin à la race divine, les fondateurs de dynasties suppléaient à l'infériorité de leur noblesse en inventant des généalogies extraordinaires qui les rattachaient de haut à l'une des dynasties antérieures, et surtout en épousant l'une des princesses sans nombre qui restaient du harem de leurs prédécesseurs. La noblesse de chaque membre d'une famille et ses droits au pouvoir se mesuraient sur la qualité de sang solaire qui roulait dans ses veines-: celui qui en avait hérité à la fois de son père
et de sa mère prenait le pas sur celui qui n'en tenait que de son père ou de sa mère seule. Mais là encore une des lois égyptiennes le plus rigoureusement observées intervenait pour établir des distinctions qui ne peuvent plus exister dans nos civilisations. Le mariage le plus saint était le mariage entre frère et sœur, et il acquérait un degré de perfection insurmontable lorsque le frère et la sœur qui s'alliaient ainsi étaient nés eux-mêmes d'un mariage identique au leur. Cette particularité des mœurs égyptiennes, qui nous paraît un raffinement d'inceste, était considérée comme une institution d'origine céleste, la plus propre à conserver la pureté des races. Elle a produit des conséquences importantes pour l'histoire du pays, et tout un ensemble de dispositions légales ou de fictions qui étaient destinées à pallier ses effets dans les questions de succession royale ou à suppléer aux insuffisances de légitimité qu'elle entraînait au détriment des héritiers mâles. Si, par exemple, un souverain avait, pour le remplacer sur le trône, un fils né d'un esclave ou d'une concubine de rang inférieur prise au hasard dans la population, et une fille née de son union avec une de ses sœurs de père et de mère, cette dernière était réellement la souveraine désignée, et l'autre demeurait malgré tout un être de condition inférieure. On les mariait pourtant ; mais leurs enfants, ayant pour père un prince croisé de race vile et mortelle, n'étaient que des rejetons hybrides, pétris d'une pâte moins pure. On avait imaginé alors de faire intervenir en personne le dieu ancêtre. Amon daignait descendre sur terre, et, s'incarnant au corps du mari, il s'unissait à la femme. Ce qui naissait de ces rapports surnaturels était la race pure du Soleil et pouvait désormais donner naissance à des princes ou à des princesses légitimes. Thoutmôsis Ier n'avait qu'une moitié de sang solaire, car sa mère était une concubine obscure, et sa femme
Ahmôsis était née de parents frère et sœur, le roi Aménôthès Ier et la reine AhhotpouII; il fallait, pour compenser son infériorité, qu'Amon se mît de la partie, et c'est pour cela que nous voyons à Déîr el Baharî les scènes singulières que Naville y a découvertes.
6 décembre 1895.