UNE INSCRIPTION TRILINGUE DE C. CORNELIUS GALLUS, PRÉFET DE L'EGYPTE
On n'imagine pas volontiers qu'une inscription hiéroglyphique permette de déterminer une date dans la vie d'un auteur latin ; le cas s'est présenté pourtant ces jours derniers. Le capitaine Lyons, à qui le gouvernement égyptien confia récemment le soin de sonder les sous-sols de l'île de Philœ, a recueilli, au cours de ses travaux, les deux morceaux d'une stèle en grès dont les habitants s'étaient servis naguère pour consolider un mur de maison. On y lit encore les restes de plusieurs textes superposés, le premier en égyptien, le second en latin, le troisième en grec ; tous ont été composés à la louange de C. Cornélius Gallus, fils de Cneius, chevalier, en son vivant homme d'Etat, général et poète. Il était né à Fréjus, sur le sol gaulois, et il avait été le camarade d'école de Virgile ; il comptait trente-neuf ans, quand la faveur d'Auguste fit de lui le premier administrateur romain de la province d'Egypte. Les défaites successives de Cléopâtre et d'Antoine y avaient provoqué des rébellions qu'il dut étouffer tout d'abord. Ce fut chose facile au voisinage d'Alexandrie et de Memphis, dans les cantons les
plus rapprochés de la mer ; les affaires prirent une tournure plus fâcheuse dans le Saîd, et il lui fallut entreprendre une guerre véritable pour y avoir raison des résistances.
Les populations qui l'occupaient étaient depuis longtemps dans un état d'esprit particulier dont leur condition politique se ressentait. Elles ne se résignaient pas à oublier, malgré dix siècles d'abaissement, qu'elles avaient commandé jadis à la vallée entière, et que leur Thèbes avait possédé le monde. Lorsque, après la chute des Ramessides, la suprématie était dévolue aux cités du Delta, à Memphis, à Tanis, à Bubaste, à Sais, elles avaient voulu avoir leurs seigneurs à elles, les grands-prêtres d'Amon d'abord, puis les Pharaons éthiopiens issus des grands-prêtres d'Amon, puis des infantes chez lesquelles le sang des grands-prêtres se mêlait à celui des Pharaons éthiopiens ; elles avaient constitué comme une sorte d'Etat autonome, semi-théocratique et semi-guerrier, hostile aux usurpateurs du Nord et sans cesse en lutte contre eux pour défendre son indépendance. Psammétique, Néchao, Amasis, les représentants les plus glorieux des dernières dynasties nationales, n'y avaient pas été obéis à titre personnel, mais ils avaient épousé les princesses auxquelles seules le Midi reconnaissait le droit de régner sur lui ; tandis qu'ailleurs on les acclamait en leur propre nom, dans la Thébaïde on les tolérait à cause de leurs femmes. Lorsque les dernières de celles-ci disparurent sans laisser de postérité, il se trouva, parmi les descendants de la vieille noblesse féodale, des gens qui se prétendaient liés par quelque alliance lointaine à l'une ou à l'autre des familles qui avaient porté jadis la double couronne : ils recueillirent l'héritage des Thébaines et ils devinrent les champions de la légitimité pharaonique contre les conquérants étrangers, Perses ou Macédoniens.