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CHAPITRE IL

LE SEIZIÈME SIÈCLE

u Sçaclions gré au sort de nous avoir faict vivre en un siecle non mol , languissant , ny oisif.» (Essais , III , 12.)

Il regrettait, disait-il, « Pauctorité que donne une belle prestance et maiesté corporelle » , surtout dans les charges publiques. Peut-être avait-il, comme Philopœmen, payé la peine de son peu de mine. En ces temps de convulsions et d’ épreuves oii il exerça, du 1er août 1581 au 31 juillet 1585, à Bordeaux, les

de l’avertissement des Documents que j’ai publiés en 1847.) Comme cet Olivier était, d’après l’inscription, chevalier de Saint-Michel, il est probable que c’est cette qualité qui aura donné l’idée de la substitution , bien que j’ignore si cette gravure a été faite exclusivement pour Guerngelin, ou si, faite pour Montaigne, elle aurait été ensuite arrangée pour l’autre. Mais je ne connais pas d’épreuves avec le nom de Montaigne.

» Ce qui est fort divertissant et donnerait à croire que primitivement on a eu Montaigne en vue, c’est que le personnage représenté porte la robe de maire de Bordeaux. Les hachures indiquent bien la différence de couleur, mi-partie rouge et blanche. Or, le maître d’hôtel en question n’a jamais eu l’honneur d’être mayor de la cité gasconne.

» J’ai dit que le portrait de Versailles était contestable, je le maintiens, et je déplore qu’un portrait pareil soit Y unique représentation de Montaigne dans une collection consacrée à toutes les gloires de la France. Pourtant il est quelques raisons qui militent en sa faveur, au moins pour qu’on ne le regarde pas totalement comme un apocryphe.

» Peut-être l’original du portrait de Versailles (car les Galeries n’ont qu’une copie) a-t-il été un de ceux dont s’enrichissait la salle des maires de Bordeaux par le procédé suivant : on faisait à l’avance un certain nombre de bustes sans tête, revêtus de la robe sacramentelle

LE SEIZIEME SIECLE

fonctions de maire, on avait, en effet, besoin de faire feu de toutes pièces. Epoque cruellement difficile et mémorable que ce seizième siècle, qui devait changer la face de presque toute la France, et donner si bien la preuve que les plus grands maux sont les guerres civiles : siècle étonnant et terrible qui éclatait en grands hommes nés pour l’admiration comme aussi pour le malheur de F humanité ! Il s’ouvre par la rivalité sanglante de François Ier et de Charles-Quint, qui précipite au tombeau « un monde de braves et vaillants François... couste la vie à deux cent mille personnes, et la ruyne d’un million de familles : et enfin ny F un ny Faultre n’en ont rapporté qu’un repentir d’estre cause de tant

Le seizième siècle , la plu tragique époque de toute l’histoire

(peut-être en fabriquait-on de plusieurs dimensions), et quand un maire nouveau était nommé, on colloquait sa face sur ce mannequin.

» Un portrait bien certainement apocryphe de Montaigne existe en xlngleterre; M. Van de Weyer, ministre de Belgique en ce pays, m’en avait parlé depuis longtemps, mais je n’ai pu le juger que lorsque l’obligeant ambassadeur a bien voulu en faire faire une copie qu’il in’a envoyée. Cé portrait n’est pas et ne peut pas être celui de Montaigne : ce n’est ni le costume ni la décoration, ce ne sont ni les traits ni la coupe de tête, et pourtant il figure dans une galerie célèbre sous le nom de Montaigne! J’ai fait mes observations à ce sujet à M. Van de Weyer, qui n’y avait pas encore répondu, quand de nouvelles recherches m’ont fait acquérir la certitude que ce portrait n’est autre que celui de François de Medicis, père de notre Marie, et dont le musée du Louvre possède une effigie en pied qui a été gravée.

« Ce fait me rappelle quelques anecdotes qui ont trait aux portraits apocryphes.

» Un iconographe célèbre, M. N., m’a raconté qu’à l’époque du conclave d’où sortit l’élection de Léon XII, il imagina, avec quelques amis, de faire le portrait du pape futur. Ils copièrent et gravèrent la face du maître de leur hôtel, et dès que la nouvelle de l’élection arriva, on mit le nom et l’on tira. Gela s’est vendu. Un de mes amis, statuaire de mérite, fut chargé, par l’administration municipale de Paris, de

LE SEIZIEME SIECLE

de miseres (I). » Puis les désordres du clergé, la prétention de serrer de plus près FËvangile, F appât des biens de F Eglise, F amour de la nouveauté, attachent des partisans aux doctrines de la Réforme. Des censures et des anathèmes répondant aux sarcasmes, des colères parlementaires et des répressions et violences répondant à l’audace toujours croissante des novateurs , sous deux minorités tumultueuses , on en vient aux armes , on en vient aux Les poignards. Le Huguenot aime mieux mourir que

Hérétiques v n > , l

mis en tuerie cl aller a la messe, on le tue. Un avait commence par la plume , on finit par le glaive, par l’incendie, par la torture, par les galères, par l’échafaud, par

faire, pour l’hôtel (le ville, une statue de Guillaume Budée (elle est en place aujourd’hui), il me pria de lui procurer des portraits; j’en réunis un certain nombre, qui se ressemblaient tous plus ou moins, et je les lui soumis; il trouva ces physionomies affreusement ingrates et ne voulut reproduire rien d’aussi déplaisant; il moula la tête de son portier, qui l’avait fort belle, et Guillaume Budée fut fait! Pauvre Budée!

» M. Gustave Brunet, de Bordeaux, mon bon ami, président de l’Académie de cette ville, m’a transmis pour vous deux renseignements qui sont ici à leur place.

» Un recueil de poésies libres en italien, la Pultana errante, portant aussi le titre de Poesie del Fuoco, Lucerna, 1651 (voir le Manuel de Brunet), a paru sous le nom de l’archevêque Maffeo Veniero et avec son soi-disant portrait. Ce prélat n était pas né lorsque ces ordures furent imprimées pour la première fois ! Ce portrait avait été inventé pour corroborer une diffamation dirigée contre un prélat de l’Eglise romaine.

» C’est encore une gentillesse de ce genre qu’il faut reconnaître dans le portrait gravé sur cuivre qui représente au milieu des flammes le P. Henry, jésuite, brûlé à Anvers en 1601 ( Manuel du libraire, II, 585), d’après des actes authentiques. Toute cette histoire scandaleuse est de pure invention. »

(Ij Commentaires de messire Biaise de Moulue , maréchal de France , au commencement du livre Ier.

LES GUERRES DE RELIGION

le bûcher. Les séditions, les révoltes se succèdent; les massacres s’organisent. A la guerre, on coupe les oreilles aux trompettes porteurs de dépêches , et tous les raffinements de cruauté que le mauvais cœur peut fournir à l’imagination sont comme autant d’espiègleries qui égayent. En un mot, le sentiment de r humanité, le respect de la vie des hommes sont étrangers à ce siècle de fer. En tuant, le fanatique voyait le ciel s’entr ouvrir; le soldat, enivré de sang, croyait l’être de gloire. Les chefs, au cœur d’acier, n’épargnaient point les hommes : ils dépensaient aussi largement les leurs qu’ils massacraient l’ennemi, et n’en étaient pas moins les dieux du soldat. Il est bizarre, mais il est vrai, que les masses, — il en est encore de même de nos jours, — se soucient peu qu’on les ménage, pourvu qu’ elles portent sur leurs drapeaux les rimes de gloire et de victoire. Le poète a raison : le nom de l’homme utile s’éteint et trace à peine un léger sillon sur le flot populaire. Le peuple

. Ne se souvient que de l’homme qui tue

Avec le sabre et le canon ;

Il n’aime que le bras qui dans les champs humides Par milliers fait pourrir les os ;

Il aime qui lui fait bâtir des pyramides,

Porter des pierres sur le dos.

Les longues guerres, les guerres civiles surtout, gâtent les mœurs et démoralisent les peuples. Quand le cœur de l’homme cesse d’être contenu par les liens de la morale et de la religion , le respect humain , le respect de soi-même s’oblitèrent; il se fait un retour fatal vers la barbarie du sauvage, comme

LES GUEULES DE RELIGION

chez les bêtes fauves apprivoisées , le tuf féroce se découvre au premier sang qu’ elles viennent à goûter. Ainsi, une fois que le sang humain a coulé, la libation ne s’arrête plus. Voyez les planches de Torterel et de Périssin, représentant les scènes qui ensanglantèrent le seizième siècle. Voyez les eaux-fortes, moins anciennes, de Cahot, qui constituent un poème des misères de la guerre. Tel est le spectacle du milieu et de la fin de ce siècle, où quelques éclairs de vrai zèle dépouillé de tout motif humain sont étouffés sous les fureurs de l’ambition, sous les calculs de la politique et des factions , sous les représailles de la vengeance. Et de fait, cherchez des convictions réfléchies, vous ne trouvez guère que du fanatisme ou F amour féroce des jeux de la guerre. Une religion d’espérance , descendue du ciel pour servir de contre-poids à l’esclavage de la terre, est travestie en un instrument de violence et d’oppression. Il a fallu les conquêtes de la philosophie moderne pour faire comprendre que la religion se persuade et ne se commande pas. Le naïf portrait que fait Bra ntôme du colonel générai de l’infanterie fran- En est-on Gaise Philippe de Strozzi, seigneur d’Epernay et plus dévot? qe Pressuire, né à Venise, mais élevé à la cour de France et naturalisé, est à peu près celui de tous les capitaines du temps, qui se battaient pour la religion, sans en être plus dévots. « Il estoit un treshomine de bien, dit ce bon compagnon de Brantôme. Il y en avoit la plus grand’part qui le tenoient de legiere foy. Us pouvoient penser a leur poste ce qui leur plaisoit, mais ils ne luy sondarent jamais

LES GUERRES DE RELIGION

bien Famé. Il n’estoit pas certainement bigot, hypocrite , mangeur d’images , ni grand auditeur de messes et sermons; mais il croyoit tres-bien d ailleurs ce qu’il faloit croire touchant sa grande creance (1). » La plus grande part avait raison.

Il n’y a pas eu dans l’exécration des peuples assez d’atroces surnoms contre les boucliers royalistes qui égorgèrent les Huguenots comme un bétail. Mais, sans les excuser, il faut se placer à leur point de vue. Les Réformés, qui avaient levé F étendard de la révolte, affichaient, de leur côté, les sentiments les plus abominables. Catherine de Médicis allant à la messe, avait trouvé à ses pieds un papier qui la menaçait du sort du président Minard et de François de Guise , si elle s’opposait encore au libre exercice du Calvinisme. II n’y avait pas longtemps qu’un gentilhomme , menaçant , au nom du Roi Charles, des Protestants rebelles : « Eh î quel roi? s’écrièrent-ils. Nous sommes les roys. Celuy-là que vous dites est un petit reyot de m....; nous îuy donrons des verges et lui donrons un mestier pour luy faire apprendre à gagner sa AÛe comme les aultres (2). » Au commencement de 1567, il avait paru un livre où se lisait cette maxime : « Il est

Surnoms

donnés

aux bourreaux royalistes.

Insolence

des

Huguenots

Leurs

doctrines

régicides.

(1) OEuvres de Brantôme , t. IV, p. 442.

(2) Commentaires de Blaise de Mokluc, année 1562, p. 217 de l’édition Micliaud et Poujovdat. Le gentilhomme auquel on répondait ees paroles était un seigneur de Saint-Mezard , aujourd’hui village du département du Gers, près de Lectoure. « Et ce n’estoit pas seulement là qu’ils tenoient ce langage, ajoutait Monluc, c’estoit partout. « Mais Moulue était toujours un peu de mauvaise humeur.

Doctrines homicides contre eux.

Les

Huguenots ennemis de l’État.

42 LES GUERRES DE RELIGION

loisible de tuer un roi et une reine qui résistent à la réformation de l’Évangile (1). » Les doctrines de F autre parti n’avaient pas plus de douceur. Le « Docteur angélique » ,1e grand saint Thomas, n’ avait-il pas dit jadis : « L Hérétique ne doit pas seulement être retranché de l’Église par F excommunication, il doit être retranché du monde par ta mort . » Et le fer sacré ne se bornait pas à frapper l’Hérétique direct, il poursuivait impitoyablement tous ceux que l’inquisition regardait comme complices : « Remettre à l’inquisiteur un livre hérétique, sans en dénoncer Fauteur, c’est être réputé cet auteur même. Le brûler par devers soi, sans nommer le coupable, c’est être suspect; être suspect, c’est mériter ta question. » Et tout cela au nom d’un Dieu de miséricorde et de paix! En résumé, la révolte des Huguenots s’explique, le plus souvent sans s’excuser; mais on s’explique également que les lieutenants à qui la royauté avait ceint l’épée ne pussent voir dans les sectaires et innovateurs autre chose que des ennemis déclarés du Roi, lesquels menaçaient l’unité de la monarchie, et s’attaquaient autant à la politique qu’à la religion. Les excès enfantaient les excès ; de premiers crimes, suivant l’ordinaire, poussaient, forçaient aux seconds; et les soldats de Calvin ne se montrèrent pas moins féroces et sanguinaires que les soldats chargés de les réprimer. Que la conduite des Royalistes, s’imaginant avoir charge d’âmes, ait

(1) Scipiox Dlpleix, Histoire générale de France, 1634, t. III. Le libelle calviniste était attribué à un ministre nommé Rozière.

MONTAIGNE MAI LIE DE BORDE AUX

été hideuse, d’accord; mais il faut hier! au fond y reconnaître F abus et l’égarement de nobles sentiments : le patriotisme et la loyauté monarchique. « Hél as! » s’écriait Monluc en levant les yeux vers le ciel, car il restait de l’âme à ces bourreaux, « ce sont des loix de la guerre; il faut estre cruel souvent, pour venir à bout de son ennenry : Dieu sçait estre bien miséricordieux en nostre endroit, qui faisons tant de maux ! » ... — « Si j’eusse feinct de la douceur, nous estions perdus. » Mais la roche Tarpéienne est près du Capitole, et le jour où le malheureux guerrier fut démis de son commandement de Guyenne, il dut comprendre avec amertume que le moment où les passions effervescentes des grands ont désarmé, est celui où l’ingratitude commence. Les instruments employés sont brisés avec dédain, ils deviennent les otages et les victimes de la réconciliation, et portent à eux seuls tout l’odieux des excès de la lutte. Leçon terrible, et qui fait ressortir avec d’autant plus d’éclat la suprême modération du sage Montaigne.

Et de fait, dans cette ville de Bordeaux, placée au milieu du théâtre des violences de la guerre civile et étrangère, il avait su conserver sa maison « vierge de sang et de sac » ; il avait donné l’exemple de la douceur, de la tolérance conciliatrice; mais cette modération même avait attiré sur lui de rudes persécutions. Son château, où cependant l’hospitalité s’était ouverte, comme en un terrain neutre, à tous les partis, avait été plusieurs fois dévasté.

« Oultre cette secousse , dit- il , j’en souffris

Punition

des

bourreaux.

Modération de Montaigne dans la vie publique comme dans la vie privée.

Cette

modération lui est imputée à mal.

Il vit au milieu du théâtre de la guerre civile.

La Réforme prend racine dans

la province de Guyenne.

44 MONTAIGNE MAIRE DE BORDEAUX

d’aultres... Je fus pelaudé (1) à toutes mains : au Gibelin i’estois Guelphe; au Guelphe, Gibelin... Tant y a que ce qui m’adveint lors , un ambitieux s’en fust pendu. Si eust faict un avaritieux. »

Toute la contrée qui l’environnait était l’arène brûlante où s’agitaient les Huguenots que la persécution décimait, que la persécution faisait renaître de leurs cendres. On était aux portes de Nérac, dont la cour avait été un foyer de calvinisme depuis la sœur de François Ier, la Marguerite des Marguerites, mère de Jeanne d’Albret ; et la religion réformée, antipathique aux masses, en France, gagnait chaque jour en crédit dans toute la province de Guyenne. « Il n’y a, disait le rude maréchal de Moulue, il n’y a enfant de famille qui n’ait voulu taster de ceste viande. » Un des frères même de Montaigne, Thomas de Beauregard, était de la Religion (2), et l’on

(1) Ecorché.

(2) Michel de Montaigne avait quatre frères et trois sœurs, lors de la mort de son père, le 18 juin 1568.

M. le docteur Payen énumère ainsi la famille de l’auteur des Essais :

Michel, seigneur de Montaigne, né le 28 février 1533.

Thomas, seigneur de Beauregard, né le 17 mai 1534. Beauregard était dans la paroisse de Mérignac.

Pierre, seigneur de la Brousse et d’Arsac, terre en Médoc, sous les sables de la mer, né le 10 novembre 1535.

Jeanne, mariée à Richard de Lestonac, conseiller au parlement de Bordeaux, née le 17 octobre 1536.

Arnaud, seigneur de Saint-Martin, propriétaire dans l’ile de Macau, né le 14 septembre 1541, tué d’un coup d’éteuf, à vingt-trois ans.

Léonor, mariée à M. de Gamein, conseiller au même parlement de Bordeaux, née le 28 août 1552. Il est parlé d’elle au testament de Pierre Charron, qui l’appelle sa Commère.

Marie, mariée à M. Cazelis, née le 19 février 1554.

Arnaud, seigneur de Mattecoulon, gentilhomme de la chambre du

MONTAIGNE MAIRE DE BORDEAUX

ne pardonnait pas à Fauteur des Essais d’être resté bon catholique, de le professer ouvertement dans son livre, et d’entretenir en son manoir une chapelle catholique. D’un autre côté, le jeune Henry de Navarre avait passé une partie de son enfance dans cette remuante province de Guyenne, dont il était gouverneur, comme l’avait été son père. Ses plus beaux d omaines touchaient à F habitation de Montaigne;, et celui-ci, qui avait déjà rencontré le prince à la cour de Charles IX, qui y avait travaillé à réconcilier le Béarnais avec F ambitieux duc de Guise , avait

Montaigne reste bon catholique et entretient une chapelle dans

son château.

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