TOME IIÏ
Deux
massacreurs Des Adrets et Monluc.
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du sage chancelier de F Hospital, l’édit de pacification du 16 janvier, avait dès longtemps révélé les dispositions des Catholiques. De zélés exécuteurs de la haute justice des partis, François de Beaumont, baron des Adrets, calviniste, et Biaise de Monluc, le boucher royal , comme on l’avait surnommé, se baignaient littéralement dans le sang avec la tranquillité de bêtes fauves. « J’ai vu Des Adrets fort vieux, à Grenoble, dans mes voyages, dit Jacques- Auguste de Thon, mais d’une vieillesse encore verte et vigoureuse, d’un regard farouche, le nez aquilin, la face maigre, décharnée et marquée de taches de sang noir, tel qu’on nous peint Sylla (1). » Ce Des Adrets coupait son pain avec le coutelas dont il tuait les Catholiques. Pour Monluc, il raconte, luimême, dans ses Mémoires , ses transports de frénésie contre les Hérétiques. Il y caresse complaisamment le souvenir des supplices auxquels il les livrait : la potence, la roue, la torture. « Je recouvrai, ajoute-t-il, deux bourreaux, lesquels on appela, depuis, mes laquais, pour ce qu’ils estoient souvent avec moi. » Et parfois lui-même, usurpant leurs fonctions, mettait la main à la besogne pour garnir les gibets.
Et quand de nouveaux édits de pacification furent encore révoqués ou méconnus, et qu’il éclata une nouvelle guerre de religion en 1568, on vit, à la honte de la raison, toujours trop faible devant l’effervescence des partis, la soldatesque catholique
(1) Voir le président J. A. de Tfiou, De viia sua, lib. I, p. 1165.
LES GUERRES DE RELIGION
et les partisans sectaires multiplier comme à F envi pillages, incendies, viols, massacres, exhumations de cadavres pour en jeter les cendres au vent.
Un Calviniste, Jacques, comte de Crussol, depuis duc d’Uzès, baron d’Assier (1), lève dans le Languedoc et le Dauphiné jusqu’à vingt-cinq mille hommes, et, courant comme une trombe, il renverse sur son passage chapelles, églises, couvents; il passe au fil de l’épée prêtres, moines, religieuses même, que les derniers outrages ne sauvent pas de la mort ; et l’un de ses premiers lieutenants, François de Beauvais de Briquemault, que cite de Thou et que rappelle aussi Monluc, se fait un collier d’honneur avec les oreilles des religieux qu’il a égorgés de sa main!
De leur côté, les Catholiques ne restent pas en arrière d infamie et d’inhumanité. Le duc de Montpensier, Louis de Bourbon, éveille ses esprits et hausse son courage et sa vaillance à exterminer le plus que possible de Huguenots. 11 les reçoit à composition honorable, et leur manque de parole, disant qu’à un Hérétique on n’est nullement obligé de garder sa foi. Les soldats sont passés au fil de l’épée, les chefs expirent sur la roue, et des tortures adroitement ménagées suspendent leur mort pour la rendre plus douloureuse. Le poignard tue le père entre les bras de la fille , le mari entre les bras de
J acques de Crussol , baron d’Assier, et son lieutenant Briquemault.
autre tueur.
Le duc de
Montpensier rivalise d’infamie et d’inhumanité avec les massacreurs .
(1) Il était aussi seigneur de Levis et de Florensac, fut pair de France, chevalier des ordres du Roi, conseiller au conseil d’Etat privé, capitaine de cent hommes d’armes des ordonnances, « un sage, aduisé et vaillant capitaine, » dit Brantôme, qui ne doute de rien. Voir t. IV, p. 358. D’Assier mourut au mois de septembre 1584.
LES GUERRES DE RELIGION
Je vous recommande à M. Babelot.
Je vous recommande à mon guidon.
la femme, après quelles ont été outragées sous leurs yeux. Voilà les œuvres de ce Montpensier, de Joyeuse et de leurs semblables. Voilà le fruit hideux des guerres civiles. Ecoutez le benoît messire Pierre de Bourdeille , qui a fait l’éloge de Montpensier parmi ses Hommes illustres et grands Capitaines :
« Quand on lui amenoit quelques prisonniers , sy c’estoit un homme, il luy disoit de pleyn abord seulement : « Vous estes Huguenot, mon amy, ie vous recommande à M. Babelot. » Ce M. Babelot estoit un cordellier, seavant homme, qui le gouvernoit fort paisiblement et ne bougeoit jamais d’auprès de luy, auquel on amenoit aussitost le prisonnier, et luy, un peu interrogé, aussitost condamné à mort et exécuté (1).
» Si c’estoit une belle femme ou fille, il ne leur disoit aultre chose, sinon : « Je vous recommande à mon guydon ; qu’on la luy mene. » Ce guydon estoit M. de Montoiran , de l’antienne mayson de l’arclievesque Turpin, et en portoit le nom de Turpin. Il estoit un très-beau gentil homme, grand, de haute taille, et ...insatiable.»
Et Brantôme achève en style de caserne un ta¬
ri) D’autres appellent Badelot ce cordelier. Il tomba au commencement de 1574 aux mains des Huguenots, cpii par représailles le firent mourir. A son tour, le duc de Montpensier, ayant surpris, le 20 septembre de la même année, la ville de Fontenay en Poitou, pendant que cette ville pax’lementait, la livra au meurtre, au sac, au viol, et fit pendre le savant ministre Du Moulin, pour venger la mort de son confesseur.
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bleau qui prouve jusqu’où le fanatisme et les fureurs civiles peuvent faire descendre (1). Et, à son propre récit, ce vaurien de Bourdeille, qui fait argent de tout pour rire, se peut à peine tenir de sauter au cou de M. le guidon.
Ainsi, persécutions de tout genre, combats, meurtres, attentats, chambres ardentes, succédaient contre les Calvinistes au mensonge des pacifications, et furent couronnés, en 1572, par un attentat contre l’amiral de Coligny et par l’horrible massacre de la Saint-Barthélemy, où plus de cent mille Huguenots furent égorgés, avoue Hardouin de Pérefixe. Que fut au vrai cette tragédie exécrable? Fut-ce une perfidie préparée de longue main par la royauté? Ne fut-ce qu’un coup d’Etat improvisé pour prévenir les représailles des Huguenots? Le pays était remué de trop d ambitions et d opinions ennemies pour que le jour se soit fait bien nettement dans cette obscurité. Depuis la blessure de l’amiral, les Calvinistes montraient l’attitude menaçante du dernier désespoir. Ce n’ était plus au duc de Guise qu’ils s’en prenaient, mais à la Reine mère, mais au duc d’Anjou qui fut Henry III, mais à Charles IX. « Si le Roi ne nous fait justice, disaient quelquesuns , nous saurons nous la faire nous-mêmes (2). » Hector de Pardaillan , baron de Gondrin et de Montespan, avait fait grand bruit de tout cela au
La Saint- Barthélemy.
Fut-ce une perfidie préparée de longue main ou un coup d’Etat subit?
(1) Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille , seigneur de Brantôme , t. III, p. 364 et suivantes; édition Foucault, 1823.
(2) Histoire générale de France , par Scipion Dupleix, 4 volumes in-folio, 1634, t. III, p. 514.
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Le
Roi de France force Henry de Navarre à marcher avec les meurtriers des
Huguenots.
souper de la Reine mère (I) ; et le fougueux capitaine Armand de Clermont de Piles , poussant plus loin encore l’exaspération et l’audace, avait, le geste insolent et le front sourcilleux, fait frémir le Roi et tous les Catholiques à gros grain de la cour par de semblables menaces jetées à la face de Charles lui-même. Toujours est-il que le bras de l’assassin de Coligny avait été armé par la bonne dame Catherine et par ce couard duc d’Anjou, depuis Henry III, sanguinaire à ses heures; toujours est-il que coup d’Etat ou conspiration de minorité, le grand crime n’en aurait pas moins été motivé par un premier crime de la cour. Comment la Réforme, bien qu’opprimée et réduite, n’ aurait-elle pas relevé la tête?
En 1573, presque au lendemain de la boucherie de la Saint-Barthélemy, Charles IX avait contraint son beau-frère de Navarre à marcher avec les siens au siège de la Rochelle contre ses anciens coreligionnaires, dans les rangs de leurs meurtriers. Les Huguenots, non plus que le prince, ne pouvaient pas 11e s’en point souvenir. Ses anciens coreligionnaires? disons-nous. Et de fait, tandis qu’il s’opérait des conversions qui n’avaient pour la plupart d’autre durée que celle de la peur; tandis que le vicomte de Turenne se faisait calviniste par horreur de la Saint-Barthélemy, Henry de Navarre avait abjuré la foi que n’eût pas abjurée sa mère ; il avait accompagné au Parlement, trois jours après l’évé-
(1) Mémoires de la Reine Marguerite, p. 26 et 29 de l’édition de la Société de l’Histoire de France.
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nenicnt, le roi Charles IX, quand celui-ci était allé s’y déclarer Fauteur du massacre ; il avait écrit au Pape des lettres d’obédience; il avait proscrit dans ses États de Navarre la Religion réformée. Mais quelle conversion, bon Dieu! Quelles années dans la vie de ce prince , que les quatre années de dissimulation qui suivirent la Saint-Barthélemy! Tirons le voile sur un tel souvenir, par respect pour le grand nom du Béarnais.
Cependant, le Parlement de Bordeaux, insoumis par intolérance , conteste les édits royaux qui se succèdent et constamment sont méconnus. Il exige de ses membres et de tous ceux qui relèvent de lui, des professions de foi solennelles. L’archevêque de Bordeaux, Prévost de Sansac, se rend de sa personne au palais pour travailler le Parlement et attiser son ardeur (1). Le Parlement usurpe les droits souverains du Béarn, entreprend sur l’autorité royale de Ilenry par des arrêts, et déprime sa dignité. Survient-il de nouvelles lettres patentes, des lettres de jussion favorables aux Réformés, il en
Quatre années de la vie de Henry de Navarre desquelles il faut se taire.
Intolérance et envahissements
du Parlement de Bordeaux .
(1) Antoine-Prévost de Sansac, fils de ce « M. de Sansac le bonhomme, un très-digne chevalier qui entendoit fort bien les choses chevaleresques, » comme dit Brantôme (t. II, p. 11), et qui, sous Henry II, avait soutenu en héros le siège mémorable de la Mirande, à la grande admiration de Biaise de Monluc, prit possession de son siège, par procureur, le 18 mars 1560 (vieux style). Il souscrivit aux actes du colloque de Poissy, assista aux Etats de Blois en 1576, et tint en 1583 un concile provincial, qui fut approuvé par le Saint-Siège. Il mourut le 17 octobre 1591, âgé de 85 ans. C’était un homme doux, modeste, d’une charité chaleureuse, mais dont le zèle pour le souverain ne connaissait pas de bornes. Il siégeait au Parlement en qualité de conseiller, de là cette facilité pour allumer l’ardeur royaliste du Parlement. Voir Le Clergé de France, ouvrage déjà cité, t. II, p. 225-226.
Remuements.
Le maréchal de Matignon.
Sa conduite normande.
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refuse F enregistrement. Cependant le temps marchait, les Huguenots frémissaient, la cour tramait la cruauté de ses représailles, et, de son côté, la Ligue se préparait aux armes. C’était le temps où Montaigne était dans le plein exercice des délicates fonctions de sa mairie. Il avait résigné son poste de conseiller au Parlement dès le 24 juin 1570. Le vigoureux et déterminé Jacques de Goyon, sire de Matignon et de Lesparre, prince de Mortagne, comte de Thorigny, baron de Saint-Lô, marquis de Lonray, lieutenant général en Normandie, maréchal de France depuis 1571), successeur de Montaigne à la mairie de Bordeaux, en 1585, était devenu lieutenant général de Guyenne dès 1581, « un très -fin et trinquât Normand ; le capitaine le mieux né et acquis à la patience que j’aye jamais veu, et très-habile, » dit Brantôme, qui ne l’aimait pas ; et en résumé l’un des fléaux de la Réforme (1). Le maréchal de Biron, prédécesseur immédiat de Montaigne dans la mairie et gouvernement de Bordeaux, soutenait avec Matignon la politique cauteleuse et armée de Henry III. En vain le
(1) Le maréchal de Matignon était né à Lonray, en Bretagne , le 26 septembre 1525. Il mourut d’apoplexie en juillet 1597. C’est pour l’opposer au Roi de Navarre que Henry III 1 avait nommé son lieutenant général en Guyenne, et que, en 1589, il le fît gouverneur de toute la province. Il remplit les fonctions de connétable au sacre de Henry IV. Il était arrivé le 16 octobre 1581, à Bordeaux, pour prendre son commandement. Montaigne était légalement maire depuis le 1er d’août précédent; mais il ne prit guère possession de son poste que dans le dernier mois de l’année ou dans les premiers de l’année suivante, n étant de retour que le 30 novembre 1581 à son château de Montaigne, où il s’était rendu directement d’Italie.
MONTAIGNE MAIRE DE BORDEAUX
Béarnais pressai!: Matignon de faire respecter les édits, — c’était fin contre fin, Gascon contre Normand. Ce dernier, suivant les us et coutumes du Normand, qui ne se commet à dire ni oui ni non, faisait la sourde oreille. Tels sont les personnages entre lesquels Montaigne avait à s’entremettre. Telles sont les circonstances critiques au milieu desquelles il lui fallait tenir cette juste balance qui était son attribut. Et, dans toutes ses transactions, il apportait, coûte que coûte, cette probité sévère qui présidait à tous ses actes.
u F or tune, dit-il, m’a donné l’accéz aux chefs des divers partis. . . I’ay entretenu l’aureille des grands d’affaires de poids . En ce peu que i’ay eu à négocier
avec nos princes, ie ne dis rien à l’un que ie ne puisse dire àl’aultre. »
« Plustost, dit-il ailleurs encore, lairrois-ie rompre le col aux affaires que de tordre ma foy pour leur seruice. Car, quant à cette nouuelle vertu de feinctise et dissimulation, qui est à cette heure si fort en crédit, ie la liay capitalement ; et de touts les vices, ie n’en treuve aulcun qui tesmoignc tant de lascheté et bassesse de cœur. »
Et de fait, le mensonge 11e sert qu’une fois et nuit, la sincérité sert toujours; et c’est un étrange préjugé populaire qui fait consister la vraie diplomatie à tromper, tandis qu elle 11e saurait être que dans la réserve, dans la discrétion, dans la loyauté, dans l’habileté à ne jamais mentir et à dire à propos la vérité. Aussi, Montaigne le déclare-t-il :
^ Quand pour la droicture, ie ne suiurois le droict
aura à s'entremettre entre le Roi de Navarre et lui.
Quelle est la vraie diplomatie.
MARGUERITE DE FRANGE
La droiture est le plus court chemin
Sanglant
outrage
. fait à la Reine de Navarre.
chemin, ie le suiurois pour auoir trouué, par expérience, qu’au bout du compte, c’est communément le plus heureux et le plus utile... l’ay vu de mon temps mill hommes souples, métis, ambigus, et que nul ne doubtoit plus prudents mondains que moy, se perdre où ie me suis saulué. »
Il serait injuste, en résumé, de trop charger les Religionnaires, depuis si longtemps déçus, molestés, décimés. Les édits de pacification, presque aussitôt violés que promulgués , 11e se comptaient plus. « On avoù, dit le véridique Etienne Pasquier, plus osté aux Huguenots par des édits pendant la paix , que par la force pendant la guerre (1). »
Une sanglante insulte faite, en août 1583, parle Roi de France, à la Reine de Navarre, sa sœur, comme elle quittait la cour pour rejoindre son mari, est venue compliquer les affaires et rendre plus vives les récriminations de ce dernier sur I inexécution des édits. La France entière, on peut même dire toute l’Europe , s’étaient entretenues pendant six mois de ce scandaleux incident, et les commentaires auxquels elle avait donné lieu avaient eu ce malheur d’ètre aussi flétrissants pour la victime que pour l’auteur. Remontons un peu plus haut pour plus de clarté. Les lettres de Michel de Montaigne qui parlent de Henry de Navarre et de Marguerite, et par lesquelles nous terminerons, n’en seront que de plus facile lecture.
(1) Pasquier, livre V, lettre III.
MARGUERITE DE FRANGE