LE ROI HENRY DE NAVARRE ET MARGUERITE DE FRANCE
“ Ce fut une princesse qui eut infiniment plus d’esprit et de beauté que de vertu. *
[Dictionnaire de Bayle.)
Le mariage du « petit prince de Navarre » (comme disait lestement F ambassadeur d’Espagne) avec Marguerite de France, arrivée à la fleur de ses vingt ans, s’était célébré presque au glas lugubre de la cloche de la Saint-Barthélemy, puisque six jours à peine s’étaient écoulés quand le grand meurtre était venu ensanglanter la couche de la Reine. Plus faite à se laisser éblouir aux attraits d’une passion qu’habile à se garder, la malheureuse princesse était trop engagée de promesse ou de souvenir avec le duc Henry de Guise pour accepter sans répugnance la main du Roi de Navarre. Les malignités de cour allaient même jusqu’à associer au duc de nombreux rivaux et se rire ouvertement des destinées du jeune Roi. Charles IX avait dit lui-même : « En donnant ma sœur Margot au prince de Béarn, je la donne à tous les Huguenots du royaume. » Aussi le mariage avait-il été une triste cérémonie. Il avait fallu qu’au moment où le prêtre officiant avait demandé à la princesse : Si elle acceptait le Béarnais pour époux, la main impérieuse de son frère Charles IX vînt, en lui touchant la tête,
Marguerite de France, reine
de Navarre , née en 1552 morte le 27 mars 1615
CO
Mariée malgré elle.
Peu disposée à se rendre en Béarn.
Son mari se met au large pour
le plaisir.
Marguerite
fait
apprentissage d’indulgence envers son mari.
y imprimer de force le signe de F assentiment. Depuis ce jour, elle s’était regardée comme sacrifiée au bénéfice de la paix. Sa vie avait été pour elle une existence de regrets et d’ennuis. Eût-elle été libre d’aller habiter le Béarn, le cœur lui eût failli à cette pensée. Que devenaient toutes les élégances, et les beaux vers, et les belles compagnies, et les doux entretiens qui l’avaient bercée dès 1 enfance ? Belle, vive, spirituelle, galante, aller vivre en pays réputé sauvage ! sous un maître rendu farouche par le prêche ! un pays hanté par des hommes maussades, rudes, ombrageux et inquiets , appelés de ce nom ennemi de Huguenots, c’était exil et male mort! Aussi, devenue en quelque sorte à la cour de France la protectrice de son mari captif, elle songeait peu à aller prendre possession de son petit royaume. Lui-même, toujours habitué à se mettre fort au large pour le plaisir, s’étourdissait sur sa captivité. Charles IX et la fatale Catherine ne lui avaient fait grâce que de la mort : il usait follement de la vie avec des étourdis de son âge. « Les princes et les seigneurs catholiques traitoient avec mépris ce petit prisonnier de roitelet qu’on galopoit à tout propos de paroles et de brocards, et qui avoit, disait- on, plus de nez que de royaume ; il savoit très-bien reprendre son rang dans la débauche. » Marguerite commençait envers son mari un apprentissage de mansuétude et d’indulgence avant d’en avoir besoin pour elle-même; et lui il perdait en considération, en estime, en autorité auprès de sa jeune femme tout ce qui lui eût été si
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nécessaire pour la conquérir, pour la faire entrer et la maintenir dans la juste voie. Il la rencontrait cependant de temps à autre, allant partager ses repas : lui gai, spirituel, plein d’entrain, de lestes anecdotes et de vives saillies; elle étonnée, défiante, sans abandon ni sourire, et probablement occupée ailleurs. Voici une lettre écrite de Vincennes, au mois de mai 1574, par Henry de Navarre au premier gentilhomme de sa chambre , ce Henry de La Tour, vicomte de Turenne, qui depuis fut due de Bouillon et maréchal de France, et qui, pendant le premier séjour de la Reine à Nérac, fut, disent les caquetages de I histoire, assez F ami du Roi pour être celui de sa femme (1).
« Mon capitene, lui écrit-il, je mayme là ou Ion me desyre , quy est cause , auec ce que nous pancés , quyl ny a poynt de danger que ie machemyne ou me mandés. Dytes à Lauerdyn (2), à Myosans (3) et à tous
(1) Nous devons faire observer ici qu 'aucune des lettres que nous allons reproduire, 'ni celles du Roi de Navarre, ni celles de Marguerite sa femme, ni celles de Lanssac, ni celles de Bernard Girard du Haillan, de Biron, de Bellièvre et autres, ni enfin celles de Michel de Montaigne, ne sont ni ponctuées ni accentuées. Nous avons ajouté ponctuation et accents pour en faciliter la lecture, en respectant néanmoins religieusement l’orthographe, qui, à cette époque, n’était nullement fixée et offrait les disparates les plus extraordinaires. Quand les lettres seront bien ponctuées, nous le dirons.
(2) Jean de Beaumanoir, seigneur de Lavardin, comte de Négrepelisse, né en 1551, élevé avec le prince de Navarre, fils de Charles, un des principaux seigneurs du parti protestant, tué à la Saint-Barthélemy. Jean était devenu catholique à la mort de son père. Il fut colonel d’infanterie en 1580, gouverneur du Maine en 1595, enfin maréchal de France.
(3) Jean d’Albret, baron de Miossens et de Coarase, parent du Roi
Lettre du Roi de Navarre à Turenne.
Mai 1774.
Le Roi de Navarre rêve
de s’enfuir.
nos gens quv se treuuent là, afin que ie soys mieus accompagné. Sy uous dysiés à la Royne que peut estre ie me trouueré là à son dyne, et que si toute ceste noblesse y estoit, il y auroyt danger quyl arryuast quelque ofance, et aussy des miens, comme Gondryn (1), Barannau , Sayntorens (2). Baste ! fettes de fasson quyl en vyenne le moyns que pourrés. Mandés mov ce quaurés fet par Mereglyse (3) quy me treuuera à Mongycart, antre autre chose quels hommes y viendront. Besés les mayns de ma part à votre mettresse et à la myenne.
» Votre petyt seruyteur,
Sentant à merveille qu’il devait être maudit des siens par delà, en ses États souverains, il rêvait incessamment au retour, et ses rêves se traduisaient en complots impuissants où se jouait son imprudence, pour être en mesure de s’enfuir. Mais la belle Marguerite se voyait trop négligée, trop froissée dans
de Navarre par son père et par sa mère.; et compagnon de son enfance. C’est lui que Henry de Navarre envoya, le 4 juin 1574, au Roi de Pologne, pour le complimenter sur son avènement au trône de France.
(1) Hector de Pardaillan, seigneur de Montespan et de Gondrin, capitaine de cinquante hommes d’armes des ordonnances , et capitaine des gardes du corps du Roi de France, chevalier des ordres en 1585, mort en 1611, à quatre-vingts ans. C’est un royaliste qui servit sous six rois.
(2) Cassagnes de Saint-Orens, seigneur royaliste, un de ceux qui, avec Gondrin , « galopaient de brocards » le Béarnais , qui le leur rendait bien.
(3) Charles Simon ou Saint-Simon, seigneur de Chesnebrun, de Garennes, de Beuzeville et de Sainte mère Eglise , chevalier des ordres du Roi, chambellan du duc d’Alençon et capitaine de quatre-vingthuit lances.
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sa dignité , pour ne pas s’abandonner à d’autres rêves. On l’a dit : l’honneur d’une fille est à elle, elle y regarde à deux fois. L’honneur d’une femme est à son mari, elle y regarde moins, lorsque cette femme est une reine Margot. Aussi, quand moins de deux ans après le mariage, au moment où l’on attendait la mort de Charles IX, deux favoris du duc d’Alençon, le comte piémontais Coconas et un courtisan de la plus belle grâce, le sieur de La Mole, entrés avec Navarre, Coudé et les maréchaux de Cossé et de Montmorency, dans un complot pour mettre ce duc sur le trône, à l’exclusion du Roi de Pologne, payèrent ce zèle de leur vie, quel bruit s’accrédita? On répéta de toute part, que deux femmes, deux princesses, avaient fait déterrer, dans une angoisse de tendresse, les têtes des suppliciés, pour leur donner une sépulture honorable : Marguerite était une de ces princesses. De là commença pour elle une série de diffamations , exagérées sans doute, mais qui ne devaient plus se taire.
Cependant, Henry de Navarre et le duc d’Alençon avaient été arrêtés, et avaient reçu des gardes. Le prince de Condé seul, qui à cette heure se trouvait dans son gouvernement, avait pu se réfugier en Allemagne , où il essaya de lever des lansquenets et des reistres. Les prisonniers, menés à la suite de la cour, reçurent à Lyon la liberté, le 1er novembre 1574, jour de la Toussaint. Mais le Béarnais gardait ses défiances, les yeux tournés vers Agen, son Paris avant Pau et Nérae. En vain, en jurant sur l’hostie, avait-il fait avec Henry III
Têtes
de supplicies exhumées par deux princesses.
Henry de Navarre et le duc d’Alençon arrêtés.
Paix fourrée entre Henry et Henry 111.
Le duc d’Alençon s’échappe.
Henry de Navarre le suit.
Les
deux choses qu’il laisse à Paris et dont il se soucie le moins.
Henry de Navarre en Béarn.
une paix fourrée ; tout démontra bientôt qu’il allait retourner à la religion protestante , et Catherine s’opposait à la réunion de sa fille avec un hérétique. Lui-même ne laissait voir que tiédeur à réclamer sa femme; et celle-ci, qui aimait son frère d’Alençon de toute l’aversion qu’elle portait à Henry Iïï, avait obtenu de partager la prison du premier. Le duc d’Alençon s’échappa le 15 septembre 1575 ; le lioi de Navarre le suivit le 3 février 157G. Sous prétexte de chasse, il s’était approché de Senlis , avait franchi les limites du territoire où la cour le tenait enfermé, et se jetant à travers champs, il avait atteint la province d’Anjou, « ne laissant à Paris, disait-il, que les deux choses dont il se souciait le moins : sa femme et la messe. » 11 avait alors vingt-trois ans.
Quant à la femme, restée encore en otage auprès de Catherine, elle songeait plus à d’Alençon qu’à son mari : « O ma reine, disait d’Alençon à sa sœur, quand elle partageait sa prison , qu’il fait bon près de vous ! »
Certes , il ne suffisait pas au Loi de Navarre de reparaître en Béarn pour ressaisir de prime saut influence et pouvoir. Les partis, surtout les partis austères et extrêmes , n’oublient pas aussi vite une défection de quatre années. Il n’était plus à leurs yeux qu’un fils de relaps, relaps lui-même ; le gendre et le beau-frère de leurs bourreaux ; le dernier venu d’une cour sanguinaire où s’était tramé le grand massacre. Eh quoi! il avait été au Parlement, à Montfaucon, à La Rochelle, dans les rangs de leurs
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ennemis ! Et de plus , ses déportements et ses maîtresses révoltaient leur rigidité. Coudé, plus fidèle aux siens et au prêche, était leur véritable favori. Aussi, la petite troupe du Béarnais, modeste escorte composée d’amis fidèles appartenant aux deux religions, fut-elle traitée d’abord comme pestiférée, et batela trois mois sans pouvoir ouïr ni messe ni prêche. A la fin, la droiture et la franchise de son âme, son gentil esprit, sa gaieté libre et expansive, F excuse de la violence exercée contre sa personne pour le retenir à la cour, produisirent leur effet; nul ne songea plus à lui mesurer l’obéissance, et il fut proclamé protecteur général des églises réformées de France. Partout les remuements recommençaient, on fourbissait ses armes ; et le Roi de Navarre , fidèle à ses instincts , secondé par la généreuse et loyale activité de son cousin de Condé, travaillait ardemment à ne point être pris au dépourvu. Vers la fin de juillet 1576, il écrivait au vicomte de Turenne, de concert avec Condé, la lettre suivante :
« Monsieur le grand pendart, vous vous estes souvenu de la sœur de mon frere et non pas de la myenne. J’eus arsoir des nouvelles du conte de Gurson (1 ) , qui me mande que Meylan est assiégé ou pour le moins inuesty.
(1) Louis de Foy, comte de Gurson (Henry de Navarre écrit Gurson, comme il dit Grillon pour Grillon j, vicomte de Meille, seigneur catholique, fils de ce Germain Gaston de Foy, marquis de Trans, chez qui eurent lieu, dans l’année 1580, les conférences pour la paix, en son château de Fleix. Louis de Gurson fut tué, avec ses deux frères , au combat de Montraveau, en cette même année 1580. Henry de Navarre était son parent, et le traitait de cousin.
Difficultés
qu’il
y rencontre.
11 prend Je dessus.
Lettre de Henry de Navarre et
de Henry Ier de Bourbon- Côndé à Turenne.
Juillet 1576.