TOME lit
Hastés vos aferes, afyn que nous nous en allyons uysternent, car ie me fasche ycy. Je me remets de tout sur vostre sufysence. Adyeu, cheual de poste. Je suys
» Vostre très afectyonné cousyn et parfet amy,
» Henry. »
(De la main de Henry Ier de Bourbon, prince de G on dé.)
« Mon cousin, le Roy ma permis de faire issy ce mot pour vous supplier de ne resceuoir l’offre que Ion vous a faitte pour la pesche de lestan et leur dire, sil vous plaist, que cil ne ueullent accorder ma demande, quilz auront autant de besoin de poisson que ie suis
» Vostre plus affectionné cousin et meilleur amv a vous obéir,
*. » Henry de Bourbon. »
Henry redemande sa femme.
Catherine de Médicis prend
le pins long pour la lui reconduire.
L edit de pacification de Poitiers, arraché au roi Henry III, et qu i! croyait avoir octroyé, aurait pu, en 1577, faire tomber les armes dans tout le royaume ; mais la défiance générale et le mépris professé pour ce prince paralysaient les meilleurs vouloirs. On armait en pleine paix, et toute paix était une trêve inobservée de part et d’autre. Vers le mois de juillet 1578, Henry de Navarre, à peu près paisible à Nérac, redemanda sa femme, dont il savait si bien se passer. Catherine de Médicis, sous prétexte de la lui conduire, prit le plus long, visita de compagnie avec elle , avec le cardinal de Bourbon , avec le duc de Montpensier et le bonhomme Pibrac le rimeur
ET MARGUERITE DE FRANGE
de quatrains (1), la Guyenne, le Languedoc, le Dauphiné et ses frontières , étudiant les desseins des chefs religionnaires et des politiques, et les moyens d’appliquer l’édit de Poitiers. Finalement le matois Béarnais profita de la naïveté de Fibrac pour obtenir ce qu’on a appelé le traité de Nérac (2), et faire signer à la Heine mère de nouveaux articles qui augmentaient le nombre des places de sûreté en faveur des Huguenots. C’est dans cette entrevue que le Navarrais , pressé par le cardinal, son oncle, de se ranger à la religion catholique , se gaussa gaiement du bonhomme que la Ligue commençait à pratiquer, et lui dit devant Catherine de Médicis : « Mon oncle, on dit en ce pays icy qu’il y en a qui vous veulent faire roy, dittes leur qu’ils vous fassent
Raillerie de Henry de Navarre au cardinal de Navarre, futur roi de la Ligue.
(1) Guy du Faur de Pibrac, né à Toulouse en 1529, successivement conseiller au parlement de son pays, juge mage, ambassadeur de Charles IX en 1562, au concile de Trente, où il défendit avec sagesse et fermeté les libertés de l’Église gallicane; puis avocat général au Parlement de Paris en 1565’, conseiller d’État en 1570, accompagna en 1573 le duc d’Anjou, lorsque ce prince alla prendre possession de la couronne de Pologne, et il devint le principal secrétaire du Roi pour les dépêches. Devenu Roi de France, Henry III le nomma président à mortier au Parlement de Paris ; puis la Reine Marguerite le fit son chancelier. Il rêvait un peu mieux, dit-on; mais que ne dit-on pas ? C’était un homme instruit, bien disant, grand aligneur de quatrains tout parfumés de superbes pensées, de belles et souveraines maximes, sorte de civilité puérile et honnête en rimes , longtemps regardée comme fondement de toute éducation libérale. Pibrac a écrit également, en 1573, sur la commande de la cour, une apologie latine de la Saint-Rarthélemy. Mais il était si franchement bonhomme, que les partis lui pardonnèrent cet écart d’esprit , qui n’avait certainement pas été jusqu’au cœur.
Pibrac mourut en 1584.
(2) Les articles qui avaient été le finit des conférences de Nérac furent confirmés par lettres patentes de Henry III, le 14 mars 1579.
Le Roi et la Reine de Navarre sont réunis.
Avanie calviniste essuyée à Pau par la Reine de Navarre.
pape, ce sera chose qui vous sera plus propre, et si serés plus grand queux ni tous les rois ensemble (1). » Cela se passait en octobre 1578.
Alors commença pour Henry de Navarre, et surtout pour Marguerite , une vie nouvelle. Elle régna du droit de sa couronne , et surtout de sa beauté. Ce n’est pas qu’un peu semblable à Michel de Montaigne, en cela qu elle avait « de la folie aux pieds, ou de l’argent vif » , elle ait su tenir en place. Elle se plaisait en effet à des courses et des stations nombreuses en son petit royaume, passant de La Réole à Auch, d’Auch à Montauban et à Foix, de Foix à Pau, où l’on reçut mal la catholique , la fille de Catherine. Et de fait, ce fut dans ce petit Genève qu elle eut à essuyer une avanie qu elle rapporte en ses Mémoires (2), et à laquelle elle fut très-sensible. Le Roi de Navarre avait pour confident et secrétaire de la main un ancien secrétaire de l’amiral de Coligny, un certain Jacques l’Ailier, seigneur du Pin, dont le Roi avait accoutumé de décliner le nom, et que, suivant les occurrences de la phrase, il appelait te Pin 9 du Piny au Pin y comme le fait aussi Marguerite en ses Mémoires. C’était un homme qui, par sa place, possédait infiniment son maître, avait acquis dans sa maison une grande autorité, et maniait toutes les
(1) L’Estoile, Registre- Journal de Henry ///, année 1578, p. 105 de l’édition Micliaud et Poujoulat.
(2) Page 159 et suivantes. Brantôme dit aussi un mot de cet incident, p. 173 et 174 du tome V de ses Œuvres : Discours sur la Reine Marguerite.
ET MARGUERITE DE FRANCE
affaires de ceux de la Religion. Courtisan bourru et huguenot mal appris, eet homme avait eu un jour (c’était à la Pentecôte de 1579) l'impudence de faire arrêter en pleine messe et châtier avec cruauté, devant la Reine, de pauvres paysans catholiques qui s’étaient pieusement glissés dans la petite chapelle réservée du château de Pau, pour y prendre part à l’office qu elle allait y entendre. Marguerite jeta feu et flamme à cette indignité, et le Roi, pour l’apaiser, avait été contraint de faire semblant de chasser le Pin, qu’il reprit sournoisement, ne pouvant s’en passer.
Mais de cette ville de Pau , qui lui était devenue odieuse, elle alla s’établir à Nérac, lieu de paix, de délices et de facilités mutuelles, où elle commença à goûter la vie comme la savait goûter le Béarnais.
Ce bon vouloir entre les époux était né d’une circonstance fortuite, qui est tout à l’honneur de Marguerite et qu elle raconte en ses Mémoires. « Bressans, dit-elle, nostre chemin devers Montauban,nous passasmes par une petite ville nommée Eause (1), où la nuict que nous y arrivasmes, le Roy mon mary tomba malade d’une grande fievre continue , avec une extresme douleur de teste, qui luy dura dixsept jours, durant lesquels il n’avoit repos ni jour ni nuict, et le falloit perpétuellement changer de lict à autre. Je me rendis si subjecte à le servir, ne me partant jamais d’auprès de luy, sans me déshabiller,
(1) En Armagnac, aujourd’hui dans le département du Gers.
Elle s’établit à Nérac.
Causes
du
bon vouloir entre les deux époux.
Le maréchal de Biron trouble la paix.
((ii il commença (T avoir agréable mon service, et a s’en louer à tout le monde, et particulièrement à mon cousin monsieur de Turenne ; qui, me rendant office de bon parent, me remit aussi bien auprès de luy que j’y avois jamais esté (1). »
Pendant que les pérégrinations royales s’accomplissaient , de nouveaux incidents , de nouveaux attentats surgissaient en dépit de l’édit. Le maréchal de Biron avait fait arbitrairement raser les fortifications de Langon, et le Roi de Navarre s’était plaint au Roi de France. îl allait quitter Eause, quand il reçut, au sujet des événements nouveaux, une dépêche à laquelle il répondit, d’une main encore fiévreuse, la lettre suivante, vers le 10 juillet 1579 :
Au Roy, mon souverayn Seygneur .
Lettre de Henry de Navarre à Henry III.
10juilletI579.
« Monseigneur, lorsque je receu celles quyl uous a pieu mescryre par ce corryer, je nestoy encor du tout guery de la malladye que jay en celyeu, nous en retournons, ma femme et moy en Bear pour nostre entree et la tenue des estats , laquelle nous auons été contrains remettre et dyferer a un aultre foys pour le pouuoir fayre auec plus doportunyté , qui me gardera , monseigneur, de pouuoyr aduyser maintenant à ce que vous mescryues sy expressément et afectyonement , et quy est chose laquelle nayant esté fayte par moy, ains par la defuncte Roy ne ma mère, auec laduys des estats don Ion sest contenté, et y a on vescu en paix et repos sans quaucun se soyt plaint. Vous treuueres bon , monseigneur, sil vous pïait, quyl en soyt trayté et aduysé
(1) Mémoires de la Reine Marguerite, p. 162 et suiv.
ET MARGUERITE DE FRANCE
en playne assemblée des dit estats la où les nécessités du pays peuuent estre myeulx représentés et les remedes propres plus tost treuués que tout aultre part. Atendu ausy que ce qua esté ordonné pour le regard de la rellygyon audit pays a esté redygé entre les lovx et coustumes dycelluy, lobservatyon desquelles je dois jurer en receuant leur serment de fidellytté. Il me sera, Monseigneur, recongneu dun cbacun que le bonheur des estats et prouynces git et consiste en lobseruatyon des loyx et coustumes quy leur sont propres, encor que quelquefoys elles semblent estranges ; ce quy se decouure myeulx et aparoyt plus clayrement ez loyx quy ont trayt et suyte à la consyence, comme ce quy concerne le faict de la relîygion et exercysse dycelle et ce monstre en mon pays de Bearn plus quen touts aultres, y estans les personnes trop plus curyeuses dobseruer leurs loyx et coustumes iusques au moyndres : ce que jemployeray, Monseigneur, pour toute excuse sy ie ne puys mayntenent vous favre aultre responce sur le contenu en vos lettres, attendent lassembiée desditz estats et que y estant je puysse en personne receuoyr les yustes playntes de chacun et y pouruoyr auec le plus de contentement quyl se pourra ; desyrant et delyberant, monseigneur, en tout le reste quy est de vostre seruyce, vous rendre la plus humble, fydelle et afectyonee obeysance quy se peult attendre dun
» Vostre très humble et très obeysant subi et et seruyteur ,
» Henry. »
Il veut déférer aux états de Béarn les règlements nouveaux que propose Henry III touchant la religion.
Enfin, la Reine est installée à Nérac. Jusque-là énervée par les mauvais traitements que les brus-
A Nérac, la Reine s’accommode avec
les maîtresses de son mari.
D’Ayelle , Fosseuse.
Mademoiselle de Rebours.
queries du Roi son frère lui avaient fait subir, elle trouva du moins repos d’esprit sous ce nouveau ciel, faisant bon ménage avec son mari; s’accordant à souhait avec les nouvelles maîtresses qu’il se donnait : et la jolie Cypriote Dayelle (1), et la belle Fosseuse, « toute enfant et toute bonne, » une primeur de quatorze ans! et que, pour colorer ce qui n’était masqué pour personne , il appelait « ma fille (2) » : fiction hardie , mais du moins prévoyante , pour ménager à cette virginité un mariage dans la grande capitale. Marguerite ne se gendarma que contre le goût du Roi pour la fille d’un homme de robe longue, autre fille d’honneur de Catherine de Médicis, et passée à Marguerite , « créature malicieuse » , nommée de Rebours , qui rendait à la Reine tous les plus mauvais offices qu’elle pouvait auprès de son
(1) C’était une jeune Grecque sauvée du sac de Chypre, en 1571, et que Catherine de Médicis avait amenée parmi ses filles d’honneur. Elle épousa depuis un gentilhomme normand, nommé Jean d’ Hé— meries ou d’Hémery, seigneur de Villiers. C’est du moins ce qu’affirment d’Aubigne et Mézeray. Mais d’autres disent que la Cypriote, qui était sœur de l’historien Davila, ne doit point être confondue avec cette demoiselle Dayelle ou d’Ayelle, qui n’était point Cypriote : Le Laboureur en fait une Italienne; Davila, une Provençale. Brantôme cite les deux damoiselles dans sa nomenclature des filles d’honneur de la Reine, et c’est madamoiselle Davila qu’il qualifie de « Cipriote escliapée du sac de Chipre ». (Tome V de ses OEuvres , p. 74-75.)
(2) Françoise de Montmorency, cinquième fille de Piei're, marquis de Thury, baron de Fosseux, demoiselle d’honneur de la Reine de Navarre, et mariée plus tard au baron de Cinq-Mars. Voir les Mémoires de Marguerite de France , page 162 de l’édition citée, et les Mémoires de Castelnau, t. I , p. 329.
L’expression « toute enfant et toute bonne » est de la Reine, en ses Mémoires.
ET MARGUERITE DE FRANGE
mari (1). La Reine, en revanche, engageante et peu avare de prévenances (2), prêtait l’oreille à « ce grand dégoûté » de vicomte de Turenne, qui n’avait pas l’air d’y toucher et touchait à tout. « Combien que cette beauté de reine fût plus divine que humaine, disait don Juan d’Autriche, qui la mettait au-dessus des plus belles Italiennes et Espagnoles, elle étoit plus pour perdre et damner les hommes que les sauver (3). »
La douceur de cette époque de mutuelle tolérance qui n’a duré que trois ans et demi, et à laquelle le souvenir fugitif de la Reine prête par erreur une plus longue durée, a laissé trace dans les Mémoires de Marguerite :
« Félicité, dit-elle en sa langue charmante, qui me dura l’espace de quatre ou cinq ans que je fus en Gascogne avec mon mary, faisant la plus-
(1) Elle était fille de Guillaume de Rebours, président au parlement de Paris, amenée à Pau à la suite de la Reine mère, et distinguée alors par le Roi de Navarre.
(2) « Le Roy de Navarre.... fit l’amour aux filles de la Reine Marguerite, son épouse, elle le souffrant d’autant plus patiemment que son mary ne contre-roi loit pas ses actions, quoyqu’elle se plaigne en ses Mémoires de ce que ses filles luy rendoient de mauvais offices envers luy, ce qu’elle dit ainsi pour couvrir les péchés qui se commettoient de sa part contre les loix du mariage. L’escripture ne rougit point, mais je rougirois en l’escripvant, si je couchois sur le papier ce que je luy en ai ouy dire sérieusement à elle-mesrne. » ( Scipion Dupleix, Histoire de Henry III, à l’année 1578, p. 70.)
Ce Dupleix avait été, pendant six ans, attaché à la maison de la Reine. Le livre de Brantôme, celui de Dupleix, et d’autres encore, dont les cours ont été le sujet, sont des leçons aux princes que tant d yeux entourent et tant de plumes menacent.
(5) Brantôme, Eloge de Marguerite , p. 147 du tome V des OEuvres.
Hymne de félicité.
Délices de la cour de Nérac.
M. de Turenne.
M. de Sully suit le torrent
et prend maîtresse.
La Reine donne
tous les jours les violons.
part du temps nostre séjour à Nérac, où nostre cour estoif si belle etsi plaisante, que nous n’enviions point celle de France; y ayant madame la princesse de Navarre, sa soeur, qui depuis a esté mariée à monsieur le duc de Bar, mon nepveu, et moy avec bon nombre de dames et filles ; et le Roy mon mary estant suivy d’une belle trouppe de seigneurs et gentils-hommes, aussi honnestes gens que les plus galans que j’aye veus à la cour; et n’y avoit rien à regretter en eulx, sinon qu’ils estoient huguenots. Mais de cette diversité de religion il ne s’en oyoit point parler (1). »
M. de Turenne était si peu théologien! Et voyez la contagion : n’y a-t-il pas jusqu’à ce bon Maximilien de Béthune Sully, qui se fait raconter par ses secrétaires comme quoi il ne tint pas à lui qu’il ne devînt alors des pieds à la tête un parfait courtisan , Madame , sœur du Roi , ayant pris la peine elle-même de lui montrer les pas d’un ballet où elle le voulait faire figurer. En cette cour de Nérac, un temps fort douce et plaisante, on ne parlait que d’amour, et des plaisirs et passe-temps qui en dépendent, jusque-là que, mis à l’unisson, Rosny prit une maîtresse comme les autres (2). Et il le faisait beau voir la menant par la main en la grand’ salle de bal, et déployant ses grâces amoureuses en quelque pavane, volte ou courante. Il n’était guère de jour que la Reine ne donnât les violons, car elle
(1) Mémoires cle Marguerite cle France •, p. 163.
(2) OEconomies royales de Sully (appelé alors M. de Rosny)*- p. 23 et 28 du tome Ier de la collection Michaud et Poujoulat.
ET MARGUERITE DE FRANC
dansait à ravir, et I on aime tant à faire ce qu’on fait bien! C’était tantôt la pavane d’Espagne où elle excellait, ou bien le pazzemeno d’Italie, ou quelque autre danse à caractère qui lui donnât l’occasion de déployer la noblesse de ses attitudes et la richesse de sa taille. Mais elle dédaignait, comme peu dignes de sa majesté, les voltes et les branles; et cependant, un jour quelle assistait, à Lyon, aux noces d’une de ses filles, nommée Besne, elle figura une déesse dans le branle de la torche et du flambeau; et Brantôme , l’historien idolâtre de toutes ces merveilles , ne manque pas de nous dire que l’éclat de ces feux s’éteignait plus vite que l’éclat des beaux yeux de la souveraine (1).
Mais la Reine avait aussi bien à coeur les plaisirs de l’esprit que les élégances du corps; elle s’était fait accompagner en Gascogne par une des femmes les plus spirituelles du temps, Françoise de Clermont, duchesse d’Uzès, qu elle appelait sa Sibylle, et qui ne contribua pas peu au charme de cette petite cour rivale de celle du Louvre et de Saint-Germain ; c’était une de ces imaginations originales, inventives, que rien n’étonne, et qui se prêtent aussi volontiers aux conversations sérieuses et profondes qu’aux gaietés les plus affolées.
Malheureusement un mauvais génie que le bon accord des époux alarmait, faillit à le briser. Soit politique , soit méchanceté de cœur, Henry III apprenant que Marguerite entretenait de fréquents rap-
Sa sibylle, la duchesse d’Uzès.
(1) Tome V de ses OEuvres , p. 183 et suivantes..
Henry III jette
la pomme de discorde à travers ce bon accord.
Guerre
des
amoureux.
Lettre de Henry à Marguerite de France, sa femme.
Avril 1580.
ports épistolaires avec le duc d’Anjou, qu’il avait en particulière inimitié; craignant aussi, avec juste raison, quelle n’employât les séductions de son esprit et de sa beauté à concilier à ce prince le parti huguenot, Henry III, disons-nous, conçut l’infernale pensée de jeter entre sa sœur et le Roi de Navarre une pomme de discorde. Il écrivit au Roi que sa femme entretenait avec le jeune Turenne un commerce scandaleux. Devinant le dessein du Roi de France, le Béarnais montre la lettre à Marguerite et à Turenne, et ne fait qu’en rire; mais on court aux armes, on ne parle plus que d’arquebuses, de cuirasses et de lances; on ne parle plus que de sièges et de batailles. On paraît oublier les plaisirs pour songer à la défensive, pour songer à la gloire de l’attaque. Bientôt va éclater la guerre qui sera nommée Guerre des amoureux. Ainsi arrive-t-il qu’une passion à satisfaire, une passion à dissimuler, des soupçons à écarter, deviennent les causes premières de grands événements, où I magination voit les plus profonds calculs d’une politique prévoyante. C’est alors (avril 1580) que Henry de Bourbon, parti pour organiser ses troupes, écrit à sa femme la lettre qui suit, lettre ostensible et destinée à être envoyée à la cour de France.
A la Roy ne de Navarre, ma femme.
« Ma mye , encores que nous soyons vous et moy tellemant unys que nos cœurs et nos vollontés ne soyent quu»ne mesme chose, et que je naye ryen sy cher
ET MARGUERITE DE FRANCE. 77
que îamytié que me portés ; — pour vous eu raudre les deuoyrs dont je me sens oblygé, sy vous pryerayie ne trouuer estrange unerésolusyon que iay prynse, contravnt par la necessyté, sans vous en auoyr ryen dyct. Mays puysque cest force que vous la sçachyés, je vous puys protester, ma mye, que ce mest ung regret extresme, quau lyeu du contentemant que je desyrovs vous donner et vous fayre receuoyr quelque playsyr en ce pays, il faylle tout le contrayre, etquayés cedesplaysyr de voyr ma condytyon reduycte à ung tel malheur. Mays Dyeu sçayt quv en est cause. Despuys que vous estes ycy, vous naués ouy que playntes. Vous sçaués les inyustices quon a faytes a ceus de la relygyon, les dyssymulasyons dont on a usé a lexecutyon de lédyt ; vous estes tesmoyng de la peyne que iay prynse pour y apporter la douceur; ayant tant que iay peu, reietté les moyans extraordynayres pour esperer de la myn du Roy et de la Royne, vostre mere, les remedes conuenables. Tant de voyages à la Court, tant de cayers de remonstrances et de supplycasions en peuuent fayre foy. Tout cela na guary de ryen : le mal , saugmentant touyours, sest randu presque incurable. Le Roy dyt quyl veut la pays ; je suys contant de le croyre ; mais les moyens dont son conseyl veult user tendent à nostre ruyne. Les desportemans de ses pryncypaus ofycyers et de ses cours de parlemens nous le font assés paroystre. Despuys ces jours passés , vous aués veu corne on nous a cuydé surprandre au despourueu : nos enemys sont a cheual, les vylles ont leué les armes. Vous saués quel temps il y a que nous auons eu aduys des preparatyfs quy se font, des estats quon a dressés pour la guerre. Ce que consyderé, est que tant plus nous ataudons, plus on se fortyfye de moyens. Ayant aussy, par les
despesches dernyeres quy sont venues de la court, assés congneu quvl ne se fauît plus endormyr, les desseyngs de nos aduersayres, et daultre part, la condysyon de nos eglyses aflygées quy me requyerent incessamant de pouruoyr à leur defense, ie nay peu plus retarder, et suvs party auec autant de regret que ien sçauroys yamays auoyr , ayant dyferé de vous en dyre loccasyon, que iay mieus aymé vous escryre, pour ce que les mauuayses nouuelles ne se sçauent que trop tost. Nous aurons beaucoup de maus, beaucoup de dyfycultés , besoyng de beaucoup de choses ; mays nous espérons en Dyeu et tascherons de surmonter tous les desfaus par patyance , à laquelle nous somes usytés de tous temps. Je vous prye, ma mye, comander pour vostre garde aux habytans de Nerac. Vous aués là monsr de Lesignan (1) pour en auoyr le soyng, syl vous est agréable, et quy le ferabyen. Cependant, aymés moy tousyours corne celuy quy vous ayme et estyme plus que chose de ce monde. Ne vous atrystés poynt; cest assés quyl y en ayst un de nous deus mal heureus , quy neanmoyns en son mal heur s’estvme dautant plus heureus que sa cause deuant Dyeu sera yuste et equytable. Je vous bayse un miliyon de foys les myns.
» Vostre byen humble et obeyssant mary,
(1) Henry de Lusignan, gouverneur des ville et château de Puymirol. Il avait le grade de capitaine de cinquante hommes d’armes des ordonnances. Il fut d’abord de service à Nérac, près de la personne du Roi et de la Reirçe de Navarre, et avait celle-ci en garde.
La reine Marguerite de Navarre à |„ tUnne de MédicU. (Km'irnn ,58S <% 158#.,
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fa faneur mie Ù /0jr d/f0rrur rtm et supeyter me eSrii
Ù fuir ce
msi
um
ET MARGUERITE DE FRANCE
C’était là un vrai manifeste. Marguerite l’envoya à la Reine mère, et peu de jours après, vers le mois de mai de la même année 1580, elle écrivit, de Nérac, à Henry II ï la lettre qu’on va lire :
« Monsigneur, despuis le partemant du sieur de Lan- Lettre conne (1), il lest suruenu tant de remumans et de Navale nouuautés que ie ne sai quele ian dois esperé lisue. à 9
Granmont (2) et Duras (3) ont asamblet forse ians, lun Mai 1580. auprès de Bordaux, lautre aux frontières de Beart. Le
(1) M. d’Anconne avait un très-beau et bon régiment dont il était bien digne, et il le conduisait vaillamment toujours où il fallait aller. Voir sur ce personnage les OEuvres de Brantôme, t. IV, p. 160.
(2) Antoine d’Aure, vicomte d’ Aster, fils de Manaud d’Aure et de Claire de Gramont , et marié à Hélène de Clermont , avait été substitué aux nom et armes de Gramont. Il fut lieutenant général du Roi de Navarre en 1572, et le père de Philibert de Gramont, comte de Guiche, gouverneur de Bayonne et sénéchal de Béarn , tué en 1580 au siège de La Fère, laissant une veuve, Diane d’Andouins, qui fut la célèbre Corisande, pendant dix ans maîtresse de Henry IV.
Ce fut Michel de Montaigne qui fut chargé de conduire le corps à Soissons dans la sépulture de famille. ( Essais , III, 4.)
(3) Jean de Durfort, vicomte de Duras, chambellan du roi de Navarre, fils de Symphorien de Durfort et de Barbe Cauchon de Maupas, tué près de Livourne en 1587. C’est lui que Henry de Navarre avait envoyé, en 1572, au pape Grégoire XIII pour porter ses soumissions.
Par son mariage avec Marguerite, sœur du vicomte d’Aster, dit de Gramont, il était devenu beau-frère de la belle Corisande. Dévoué d’abord au Béarnais, il finit par servir les rancunes de Marguerite de France, auprès de qui sa femme était dame d’honneur, et on le verra plus loin travailler violemment , de concert avec la Reine et sa femme , matrone de mauvais cœur, à dresser des embûches au Roi. Il fut tué près de Livourne, sans laisser de postérité. Guy-Aldonce de Durfort, marquis de Duras, comte de Rozan, dont le fils forma la branche des ducs de Lorges et fut maréchal de France sous Louis XIV, descendait de Jacques de Durfort, mort en 1628, et qui était frère de ce Jean.
Roi , mon mari , a diuers auertisemans de tous cotés : les uns diset qui ueulet antreprandre sur quelques uiles de la religion; les autres sur Beart, et les autres sur le lieu ou nous sonmes maintenant. Gest à nouit le troisième iour qui sont ansanble. Lon dit qui lont des coumitions de monsieur le maréchal de Biron, et le Roi, Elle défend mon mari, croit que sest lnv qui leur fait iouer ce ieu pour le dessesperer et luy faire prandre les armes, ce qui ne fera pas, et ne sera point dit que ce soit luy qui coumanse, vous supliant tres-humblemant , monsigneur , de croire que si lon ne lataque an une de leurs uiles, qui ne bougera, estant résolu dandurer iusques à lextremité pour faire connoitre sa bonne uoulonté la lantretenemant de la paix. Ausi, monsigneur, qui sasure que cest contre uotre intantion , ce que ie uous suplie très humbleman , monsigneur , faire prontemant paroitre à ceux qui lignoret ou la respaicte peu. Croies, monsigneur, que ie noublie rien an cete aucasion du seruise que vous pouues atandre dune très humble seruante que uous honorés du nom de uostre bonne seur, car outre ce que qui sais pousée parla resolution que iai faite de uous seruir, iai deuant mes ieux mile malheurs represautés qui se prepart pour moi. Si la gaire est de sorte, monsigneur, que fallaint touxmoiens pour la destourner, ie narois autre recours qua prier continuel emant Dieu qui me voulut autre (ôter) de ce monde. le uous suplie donc très humblemant, monsigneur, outre le soin que uous aues du repos de uos sugès et delà conseruation de uostre roiaume, aiouter la pitié que uostre bon naturel uous conuiroit dauoir de ma misérable uie pour prandre quelque bonne resolution qui ote ce conmansemant de gaire et nous donne une paix durable et perpetuele ; ce que ie prie à Dieu uou-
ET MARGUERITE DE FRANCE
loir permestre et me continuer an Ihonneur de notre bonne grase, baisant en toute humilité et très liumblemant vos beles mains.
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On voit, par cette lettre, que Marguerite était encore en bonne intelligence avec le Roi de Navarre. Mais cette « félicité » dont elle parle en ses Mémoires devait trouver une autre pierre d’ achoppement dans l’excessive exigence du mari sur l’assistance due à ses amours. La Reine avait pris son parti touchant les écarts du Roi , si elle-même ne les avait favorisés. Douce, prévenante, soumise, elle avait été jusqu’à assister de sa personne, au terme de sa grossesse, sur la demande du Roi, cette « toute enfant et toute bonne » , si bien apprivoisée à l’amour, et croyant avoir devant la Reine le droit d’être fière de sa faiblesse. Mais F accouchement avait été malheureux (1), et comme si Marguerite, à qui l’abnégation avait fait jouer le rôle de complaisante et de matrone, dût être responsable d’une fécondité trahie au dénoûment, la reconnaissance du Roi prenait la forme de la taquinerie. Ce n’est pas tout; restait encore cette « créature » de Rebours, mise à mal par le Roi et qui avait eu la malice de donner à Pau l’exemple inopportun que donnait à Nérac la belle Fosseuse. Celle-ci du moins se voilait au pu-
Le bon accord entre les époux va être troublé.
Le Roi transforme sa femme en matrone de
sa maîtresse.
Encore la Rebours.
(1) La belle Fosseuse était accouchée d’un enfant mort.