TOME III
Railleries Je la fécondité des
maîtresses , contre la stérilité de la femme.
Marguerite fait un voyage en F rance , voyage fatal.
bîic. Mais la première n’était pins même de ces femmes qui cèdent tout, hormis leur réputation; elle faisait du bruit, et ses hauteurs ajoutaient aux causes de révolte de la Reine une raillerie de plus à sa stérilité (1). Qu’une femme dédaignée eût toujours une vengeance prête , le Roi le savait de reste; mais il tenait trop peu compte du mariage pour s’en inquiéter, et ses insinuations taquines et blessantes le faisaient voir sans ménagement à la Reine. Gai compagnon, dont on redisait les bons mots et les disgrâces conjugales, il avait un fonds inépuisable de gaietés, avec un fonds non moins robuste de patience et de dédain pour les railleries.
La Reine, tombée malade en février 1582, se laissa persuader d’aller voir sa mère à la cour de France. Elle allait à sa perte. Elle écrivit auparavant de Saint-Maixent, à son mari, la lettre que voici, et qui ne dénote nullement d’amers sentiments, quelque ulcérée qu elle dût être au fond du cœur.
(i) Cette demoiselle de Rebours, dont la Reiue disait avoir reçu tant de déplaisir, mourut à Chenonceaux. Marguerite lui fut, dit-on, fort indulgente quand elle apprit sa dernière maladie ; elle la visita , disant : « Geste pauvre fdle endure beaucoup, mais aussi elle a fait bien du mal. Dieu lui pardoint comme je luy pardonne; » (Brantôme, t. V des OEuvres , p. 189.)
Brantôme était plein d’indulgence et de pardon pour la Pleine, qui l avait en amitié, correspondait avec lui et lui a adressé ses Mémoires. Je ne lui sais pas mauvais gré de tout le bien qu’il en dit ; mais je me garde de son enthousiasme, car, pour un peu, il en eût fait une sainte, comme il l’a fait de Via rie Stuart. Un tel calendrier ne se concilie pas tous les goiits.
ET MARGUERITE DE FRANGE
A monsieur mon mari.
« Monsieur, puisque ma maladie sopiniastre contre lextresme désir que iay dauoir llionneur de uous uoir, ie recherche pour le moins ce contantemant de uous escrire par toutes les coumodités que ien pourray treuuer, naiant félicité , priuée de lheur de vostre presance, que celle de receuoir de uos nouuelles et de uous tesmoigner la très humble affection que iay uouée a vostre seruise. Il ne se parle isy que de choses ordinaires, tousiours de remumens. Nous y auons soutient des nouuelles de M. le mareschal de Matignon. Hier Du Lorens (1) en uint encor; mais il naporta rien de nouueau , qui me sera, monsieur, excuse de dauantage. Frontenac (2) uous suplie très humblement, Mr, me conseruer lhonneur de vos bonnes grâces et me permettre de vous baiser très humblement les mains. »
(1) Du Laurens était secrétaire de confiance du maréchal de Matignon.
(2) Antoine de Buade, seigneur de Frontenac, de Ponfehartrain et de Palîuau, d’abord écuyer ordinaire de la petite écurie du Roi de Navarre , plus tard premier écuyer, et promu en 1607 à la charge de premier maître d’hôtel de Henry IV. Il était aussi capitaine du château de Saint-Germain en Laye. Ce fut un des plus fidèles serviteurs do Roi, qui avait en lui une entière confiance, et avec lequel il partageait son lit. On a une lettre de Henry, devenu Roi de France, dans laquelle il jtarle de Frontenac à Marie de Médicis comme d’un autre lui-même. Il fut fait chevalier du Saint-Esprit dans la promotion du 31 décembre 1619.
Lettre
de Marguerite de France à son mari.
Février 1582.
Son arrivée à la cour de France.
Le
duc d’Anjou, son frère favori , blesse Henry III.
Rapide roman de la triste fortune de ce prince.
Enfin, la reine Marguerite, conduite par son mari jusqu’à Saint-Jean d’Angély, arriva à la cour de Saint-Germain, le 18 mars 1582 (1), et la trouva en proie aux mignons, dont la « désordonnée outre-cuidance » prenait partout le pas. A partir du mois de juin suivant, elle avait élu résidence à Paris, près de la Couture Sainte-Catherine, non loin de l’hôtel du cardinal chancelier de Birague, et dans cet asile de paix et de liberté, elle se reposa de sa fidélité au Roi de Navarre. Elle ne quitta ce lieu que le 8 août 1583, pour aller retrouver son mari. Nous approchons de l’indécente avanie que lui fit subir Henry III, et qui fut, comme nous l’avons déjà dit et comme on le verra encore plus loin , le scandale de l’Europe.
Dégoûté des plaisirs du Roi, révolté de l’insolence des favoris, le duc d’Anjou, le frère bien-aimé de Marguerite, laissa lire sa pensée sur son front. Alors on F insulte, on le brave, on le provoque, et finalement le Roi, poussé par ses mignons tout-puissants, le jette à la Bastille. La Reine mère l’en fait sortir, et les frères ennemis se réconcilient pour se haïr davantage. Heureusement que le temps approche où le duc devait partir pour son expédition de Flandre.
Il y avait déjà un an que les Etats de Hollande avaient déclaré le Roi d’Espagne, Philippe II, déchu de la souveraineté des Pays-Bas, et que par les adroites menées de Marguerite, et sur les conseils
(1) Voir le Journal de Henry III. Le cardinal de Bourbon et la princesse douairière de Condé étaient allés au-devant de la Reine.
ET MARGUERITE DE FRANCE
du prince d’ Orange, ils avaient été induits à déférer cette souveraineté au*duc François d’Anjou. La Reine d’Angleterre, Elisabeth, en haine de son plus formidable ennemi , Philippe II , souscrivit sur-lechamp avec le duc une promesse de secours mutuels pour la défense de l’Angleterre et des Pays- Bas. François, après avoir arrêté un accord avec les confédérés, commença par passer en Guyenne et négocier la paix avec les Huguenots ; puis il retourna aux Pays-Bas , où il fit lever le siège de Cambrai au valeureux duc de Parme , lieutenant de Philippe. Enfin il apparut une seconde fois en Angleterre pour presser sou mariage projeté avec la Viercje Reine. Les anciens attachements du duc pour les Religionnaires, ses vives affections pour l’amiral de Coligny, parlaient comme autant de titres de recommandation auprès d’Elisabeth. Aussi, de tous les prétendants fut-il celui qui parut être le plus près de réussir. Le duc, que la Reine avait en goût, et qui comptait vingt ans et demi de moins qu elle , était un enfant gâté, d’extérieur séduisant, malgré les ravages de la petite vérole; de manières gracieuses et caressantes, et toutefois indigne de la grande destinée qui paraissait s’ouvrir devant lui. Ardent, mais inquiet, mais mobile, double et malicieux; sans aucun des trésors des riches natures; sans vues, sans tenue d’esprit, sans pensées, sans élévation d ame, il était trop loin du vol de cette grande princesse, et ne tarda pas à donner sa mesure quand il fut en lutte avec de graves événements. Cependant la Reine d’Angleterre, qui se
Ses amours avec la vieille Élisabeth d’Angleterre.
Elle passe l’anneau des fiançailles au doigt du duc.
Néanmoins le mariage est rompu.
Le prince s’enivre de sa fortune, brise
sa destinée, et meurt.
ménageait partout des appuis contre [ omnipotence de Philippe II, "et voulait avant tout compromettre la France avec l’Espagne, amusait Catherine de Médicis de promesses matrimoniales. Elle s’était déjà promise à Charles IX, enfant de quinze ans; elle se promettait de nouveau à son plus jeune frère. Elle alla jusqu’à signer avec lui un contrat de mariage, jusqu’à échanger même un anneau de fiançailles , en lui disant avec une coquetterie voilée : « C’est à ce coup que j’ai un mari (1). » Mais bientôt les invincibles défiances de son peuple pour un prince catholique lui eussent fait entrer le repentir au cœur, si elle eût été de bonne foi. S’enveloppant donc, un jour, de toute sorte de précautions oratoires et de paroles mielleuses et insinuantes , elle rompt le mariage , en dépit de son propre penchant, en dépit des colères du jeune fiancé éconduit. Alors celui-ci repasse en Hollande, où il est proclamé solennellement souverain des Pays-Bas en février 1582, couronné duc de Brabant et comte de Flandre, et installé par le prince d’Orange, qui se contente du titre de lieutenant général. Mais l’orgueil du nouveau souverain ne tarde pas à jalouser le prince, auquel il reproche d’accaparer l’influence. Il ne veut plus se borner aux conditions du traité souscrit à son avènement; il tente d’usurper une complète indépendance, attaque et emporte quelques villes ; mais puni bientôt
(1) Mémoires de Nevers, t. I, p. 91. Voir aussi les Lettres latines de Busbecq, p. 545.
ET MARGUERITE DE FRANCE
dans sa perfidie impuissante , il vient étourdiment échouer, couvert de ridicule et de honte , devant le soulèvement des Pays-Bas indignés :
On le pousse, on le traisne aux inutiles ruses;
Il traîne mille accords, mariages, excuses;
Il trompe, il est trompé, il se repcnt souvent,
Et ce cerveau venteux est le jouet du vent.
Ce vipère eschauffé porte la mort traîtresse Dedans le sein arny ; mais quand le sein le presse ,
Le trahi fut vainqueur, et le traistre pervers Demeure fugitif, banny de son Anvers (1).
Réfugié en France, il mourut, le 10 juin 1584, d une phthisie pulmonaire, à 1 âge de vingt-neuf ans, tout rongé de soucis et de remords, écrasé de dettes, et , comme on le dit alors , pleuré seulement de ses créanciers.
Quanta Marguerite, plus d une raison, ancienne et récente , la rendait suspecte et odieuse au Roi :
■ — et ses amours avec le duc de Guise, qu’il redoute ; et son étroite amitié avec Monsieur qu il jalouse; et le mépris du Roi de Navarre pour ses premières dénonciations ; et les railleries amères de la princesse sur le mélange de ses débauches et de ses dévotions, qui lui ont valu le mépris d’abord, la haine ensuite : le Roi et la Reine « s’entr’estans faits une infinité de reproches meilleurs à taire qu’à dire, ce qui l’avoit mise mal aussi avec la Royne sa mère. » Dans sa colère, il cherche à la surprendre en faute ; il fait épier et scruter sa conduite; et découvrant, un jour, de graves déporte-
(1) D AubignÉ, les Tragiques , livre des Princes.
Causes de l’inimitié de Henry III contre sa sœur Marguerite.
, Gm'ser , ments secrets, il rumine lâchement le dessein d’une
le Balafre
apparaît vengeance. Les tendresses de la Reine pour le Balacourtines, fpé ne sont pas du domaine des caquetages subalternes, ils résultent des sérieux témoignages d’historiens : J. A. de Thou, Mathieu, Scipion Dupleix, attaché à la maison de Marguerite; enfin Eudes Mézeray. Quant à la liaison nouvelle, elle ne figure pas, chose bizarre mais vraie, dans cet impertinent libelle, plus médisant que calomnieux, du « Divorce satirique » , si grandement prodigue en amants pour la belle princesse, et qui les dénombre et qualifie tous , comme une armée ; mais elle a laissé traces dans les histoires de Henry III par Varillas et par Dupleix, et dans les Lettres du curieux Busbecq. Tous trois désignent un gentilhomme du duc d’An-
révéïation jou (encore ce duc que hait Henry III!), Jacques dangereuse. c}e Jlarlay, seigneur de Champvallon, « de noblesse douteuse, dit Busbecq, mais jeune, beau et d’aimable façon (1); » si aimé que la liaison
A) “ Chanuallonius juvenis est dubiæ nobilitatis, suavitate morum, ætatis flore, et formæ venustate præstans, habitus inter primos ejus reginæ procos. » Voir Avgerii Gislenii Bvsbeqvii omnia c/uæ extant. Lugd. Batav., exofficin. Elzevir., 1(533, in-16. Epistol. XXIII, p. 518. Cet Augier Gbislen de Busbecq, né à Commines en 1522, mort en 1592, a été ambassadeur de l’empereur Ferdinand Ier auprès de Soliman II surnommé le Magnifique, de 1555 à 1562. On a de lui sur cette ambassade quatre lettres qui donnent une favorable idée de ses talents diplomatiques et en apprennent autant sur la Turquie que les gros livres écrits depuis sur cette puissance. A son retour de Constantinople, il fut nommé gouverneur du fils de l’archiduc Maximilien. Ce prince, devenu empereur en 1570, le chargea d’accompagner en France l’archiduchesse Elisabeth qui allait épouser Charles IX, et la Reine le garda auprès d’elle en qualité d’intendant général de sa maison. Après la mort de Charles IX, Rodolphe II con-
ET MARGUERITE DE FRANCE
ébauchée à Cadillac, lors du dernier voyage du duc, a donné à la Reine un fils refusé à dix ans de mariage (1).
Pendant les préparatifs du départ de Marguerite pour Nérac, Catherine de Médicis était à la Fère auprès du duc d’Anjou, et ne reçut pas les adieux de sa fille. La jeune Reine s’était annoncée à son mari, qui devait venir au-devant d’elle. Le Roi Henry III commença par écrire à son ambassadeur extraordinaire à Rome, le duc de Joyeuse, le récit
fera à Busbecq le titre de son ambassadeur jusqu’en 1592, et c’est pendant cette dernière ambassade qu’il écrivit les lettres aujourd’hui si précieuses pour l’histoire de la cour de France durant les guerres de religion. Busbecq était une bonne tête, un bon observateur, et ses lettres à Rodolphe, que la Reine Elisabeth, retirée en Allemagne, aimait à se faire lire, offrent un tableau fidèle des intrigues de cour, un portrait net de tous les grands personnages du temps, un récit plein de vie des événements contemporains.
(1) Il paraît que ce fils serait devenu le père Ange ou Archange, capucin indigne. Le Divorce satirique , qui ne nomme pas le père, mentionne le fils, qu’il appelle Esplandian. L’Estoile dit un mot, mais un seul , sur Chainpvallon et sur le fils. Scipion Dupleix est plus explicite : « Le Roy, dit-il, n’eut point d’enfant d’elle; mais elle, durant son esloignement du Roy, eut deux fils : l’un du sieur de Chainpvallon, et celui-ci vit encore et est prestre capucin, nommé Père Ange; l’autre, qui est décédé, du sieur d’Aubiac, et je les ai cognus tous deux. » (Dupleix, Histoire de Henry IV, à l’année 1599, p. 441,442.)
Ghampvallon, père putatif de ce moine, était alors grand écuyer de M. d’Alençon. Ce prince l’avait emmené en Flandre et le recevait souvent à sa table. Chainpvallon était brave, mais indiscret; et un jour qu il avait fait allusion à sa liaison avec une grande dame de la cour de France devant le prince, celui-ci le chassa de sa table et même des Pays-Bas. Ghampvallon fit depuis la charge de grand maître de l’artillerie pendant la Ligue.
On possède et l’on a publié des lettres d’amour de la Reine de Navarre, qu’on présume adressées à ce Chainpvallon. Ces lettres de rhé-
La Reine de Navarre va partir pour Nérac.
Train modeste de son départ.
envenimé de tous les désordres de sa sœur; puis il refusa de lui faire ses adieux; et enfin, le lundi 8 août 1583, jour du départ de la Reine avec ses dames, Marguerite de Gramont, vicomtesse de Duras (1), et une proche parente de Rosny, mademoiselle de Béthune, la malheureuse princesse fut F objet d’une avanie réellement incroyable. Elle, si hère et si somptueuse, qui traînait d’ordinaire à sa suite un brillant cortège, avait à peine, avec ses deux dames, avec son médecin et une camérière de confiance, quelques laquais pour accompagner sa litière. A sa première station,
torique respirent plutôt l'amplification de cabinet que la passion réelle, et pourraient bien n’être qu’un jeu d’esprit. Marguerite aimait autant les poulets en papier qu’en fricassée, disait Henry IV. J’avoue que je 11e partage pas l’admiration de Brantôme pour le style épistolaire de cette princesse. C’est en ses Mémoires qu’il faut aller chercher les grâces et les séductions de sa plume. « Si elle sçait bien parler, disait messire de Bourdeilie l’enthousiaste, elle sçait autant bien escrire. Ses belles lettres que l’on peut voir d’elle, le manifestent assez; car ce sont les plus belles, les mieux couchées, soyent pour estre graves que pour estre familières, qu’il faut que tous les grandz escrivains du passé et de nostre temps se cachent, et ne produisent les leurs quand les siennes comparoistront, qui ne sont que chansons auprès des siennes. Il n’y a nul que, les voyans, ne se mocque de ce pauvre Cicéron avec les siennes familières; et qui en pourroit faire un recueil, et d’elles, et de ses discours, ce seroit autant d’eseole et d’apprentissage pour tout le moude : dont ne s’en faut esbayr ; car, de soy, elle a l’esprit bon et prompt, ung grand entendement, sage et solide. » (P. 161 du t. V des OEuvres, Discours sur Marguerite.) La beauté de cette voluptueuse princesse avait tourné la tète au bon abbé de Brantôme, et il en radotait. M. Guessard nous a fait « comparoistre » un recueil de lettres de Marguerite, et l’on a pu juger combien elle y est loin de ses Mémoires : traînante, embarrassée, le plus souvent dénuée de naturel et de goût. Qu’eût dit Brantôme de la marquise de Sévigné?
(1) Montaigne a adressé à cette dame une lettre qu’il a insérée aux Essais, livre II, chapitre xxxvii. Voir sur son mari la note 3 de la page 79.
ET MARGUERITE DE FRANCE
au Bourg-la-Reine, elle rencontre le Roi, qui ne s’arrête pas et ne daigne même point la saluer. Un peu plus loin, entre Saint-Cler et Palaiseau, Nicolas de Grémonvillel’Archantjîl), capitaine des gardes, suivi de soixante archets, se précipite, arrête sa litière et l’en fait descendre ; il arrache les masques des deux dames d’honneur, et, suivant le mot du temps, il « barbouille » de grossières et sales injures ces dames, accusées, disait-on, d’incontinence et d’avortements procurés- Marguerite eût eu le même sort, si elle ne l’eût devancé en se démasquant, sur l’injonction de l’officier. Les dames sont saisies et conduites à l’abbaye de Ferrières, près Montai*gis, où elles sont interrogées par le Roi en personne, tandis que la Reine est dédaigneusement laissée presque seule sur la route. En même temps étaient arrêtés à Paris et conduits à l’interrogatoire du Roi le seigneur de Lodon, gentilhomme de la maison de la Reine; son écuyer, son secrétaire, qui étaient allés rejoindre le médecin, déjà prisonnier. Quelque pressé de questions et d’insinuations que fût tout ce monde, rien n’échappa des lèvres d’aucune des personnes interrogées qui pût aucunement charger Marguerite (2).
(1) Le sieur de l’Archant ou Larchant était fils de François de Grémonville et d’Anne d’Estanson. Il devint chevalier de l’Ordre du Roi et capitaine de cent archers de sa garde. Il mourut le 8 mars 1592.
(2) Le fait de cette arrestation est rapporté par un grand nombre d’auteurs, tous d’accord sur le fond, mais différant sur les détails. D’AubignÉ, ici le plus succinct de tous, ce qui paraît assez extraordinaire de la part d’un écrivain huguenot, se borne à dire cjue la Reine « ne demeura guercs sans offenser son frère..., lui imputant de très sales voluptés... et que cette princesse reçut quelques affronts, desquels le dernier
Henri III la fait arrêter.
Grossiers outrages infligés à ses daines, qui, dit- on , sont frappées k la joue.
Le Roi les interroge en personne.
Or, cette grande période de F histoire présente toujours les mêmes scènes d’agitation et de violence. Tout le monde est mécontent. Tout le monde se plaint. Personne n’a foi dans la paix. Personne qui 11e négocie, non pour pacifier, mais pour tirer parti des troubles. L’Etat est obérée l’agriculture est abandonnée; le commerce, ruiné. Le peuple murmure sous le poids des misères , ulcéré des excès de
fut que Salera, capitaine des gardes, la fît démasquer à la porte Saint- Jacques, comme elle partait de Paris pour s’en retourner en Gascogne. » ( Histoire unie., t. II, liv. V, chap. ni, p. 1083.) MÉzeray, plus développé, raconte que le Roi « envoya après elle un capitaine des gardes (il ne le nomme pas) avec soixante archers, qui, après avoir arrêté son train par delà Palaiseau et fouillé dans. sa litière, jusqu’à lui faire abattre le masque, se saisit de son écuyer, de son médecin et de son apothicaire, tandis que, sur un autre chemin, Larchant alla prendre les deux dames. Il (le Roi) se fît amener toutes ces personnes à l’abbaye de Ferrières, près de Montargis, les sépara en diverses chambres, les interrogea, chacune à part, de la vie, mœurs et conversation de sa sœur, et voulut avoir leurs dépositions par écrit. Au partir de là, il en renvoya quelques-uns à la Bastille, qui furent examinés par le lieutenant du prévôt, et laissa aller sa sœur. » ( Histoire de France, t. III, p. 546, 547.) Varillas ( Histoire de Henry III, liv. VII, p. 232 et 233, édit, de Hollande) raconte de la même manière l’événement. L’Estoile (édit. Michaud et Poujoulat, p. 161) rapporte que la Pleine « s’en alla coucher à Palaiseau, où le Roi la fist suivre par soixante archers de sa garde, sous la conduite de Larchant, l’un des capitaines d’icéux, qui la vinst rechercher jusque dans son lit, et prendre prisonnières la dame de Duras et la demoiselle de Bethune, qu’on accusait d’incontinence et d’avortemens procurés. Furent aussi, par mesme moyen, arrestés le seingneur de Lodon, gentilhomme de sa maison, etc., au nombre de dix, et tous menés à Montargis, où le Roi lui mesme les interrogea et examina sur les desportemens de sa sœur, mesme sur l’enfant qu’il estoit bruit qu’elle avoit fait depuis sa venue
en cour . » Vient ensuite Busbecq, qui mêle l’incident d’une tragédie
à cette violence du Roi. Suivant lui, un homme de confiance, courrier de cabinet, envoyé à Rome auprès du duc de Joyeuse, pour lui remettre des lettres de la main de Henry III sur la conduite de la Rpine
ET MARGUERITE DE FRANGE. 93
luxe de la cour et de ses débauches affichées; et Marguerite, accouchée eu plein Paris, et qui même semble peu soucieuse de la considération que les vices prudents obtiennent, est enveloppée dans la disgrâce populaire. A peine cependant l’insulte qu elle vient de subir est-elle connue, — et elle l’est à l’heure même, — que tous se récrient. On n’approuve pas ses désordres , mais on s’indigne bien
de Navarre, aurait été arrêté et tué en France, et ses dépêches enlevées. « Erat hic quidam ob dexteritatem in regiis mandatis et litteris perferèndis notissimus, neque enim erat quisquam cui Rex magis fideret, aut cui rectius committi putaret. Hune miserat ad ducem Ioysium trans Alpes, cum litteris sua manu scriptis bene prolixis, cluorum quippe foliorum. Sed cum esset non multum progressus, incidit in quatuor équités, qui iter ejus observabant, qui multis vulneribus confosso litteras Regis abstulerunt, ex quo non pauca secretiora aclversariis patefacta arbitrantur. » (Epist. XXII , p. 5i3.) Dans sa lettre xxixe, page 528, Rusbecq ajoute que le Roi soupçonnait la Reine de complicité dans ce meurtre et dans l’enlèvement des dépêches qui en avait été la suite : « Cædes... quam non sine conscientia sororis perpetratam suspicabatur. » De là, suivant le même ambassadeur, les excès auxquels Henry III s’est porté. Rusbecq est le seul chez qui j’aie trouvé ce dernier épisode. Le nom du capitaine des gardes qui exécuta l’ordre du Roi n’est qu’un détail, mais sur ce détail on diffère. Deux auteurs nomment Larchant ; un seul, et c’est d’Aubigné, nomme Salem (qu’en une harangue Pibrac appelle Soler) , mais dans son récit il commet deux erreurs : il dit d’aborcl que la Reine était accompagnée de la Reine mère; or Y alibi de Catherine de Médicis est constaté; il ajoute que l’arrestation eut lieu a la porte Saint-Jacc/ues , et cela est également inexact. M. Rerger de Xivrey, en une note de son recueil des Lettres missives de Henry IV, t. I, p. 571, raconte que l’officiei qui arrêta les dames ne se borna point à leur porter la main à la figure pour leur enlever leur masque, afin de s’assurer s’il n’y avait pas là quelque homme déguisé, mais qu’il les aurait souffletées. M. de Xivrey était un homme exact, et il a dû trouver quelque part la mention de cette aggravation d’insulte; mais j’avoue que je n’ai pu, sur ce point, retrouver l’autorité contemporaine. Larchant n’était pas, que je sache, homme à souffleter des femmes, surtout de ce rang.
L’opinion tourne en faveur de la Reine.
Une correspondance s’ouvre, à ce sujet, entre les deux beaux-frères.
plus encore contre linsulteur. Tout l’intérêt tourne vers la femme outragée, et l’on se demande si c’est bien au Roi des mignons à se constituer vengeur de la morale.
Les partis cpii le flattent et qui ont l’adresse, pour le miner et en vivre, de l’abandonner à sa faiblesse, le louent de sa conduite. Il ne tarde cependant pas à comprendre qu’il s’est créé un embarras en allant si loin dans ses représailles. Sur-le-champ il écrit de sa main à son beau-frère de Navarre qu’il a banni d’auprès de la Reine deux certaines dames ses confidentes , « qu’il les a chassées comme une vermine très-pernicieuse et non supportable auprès d’une dame de tel lieu (1). » Mais il glisse sur tout le reste et ne dit mot de l’affront sanglant fait à Marguerite elle-même, en plein soleil de midi.
Il n’était guère probable que le Béarnais fût bien sensible à la déconvenue de mesdames de Duras et de Béthune, qui avaient très-mauvais renom dans le monde, que toutes les personnes interrogées chargaient à qui mieux mieux, et pour lesquelles nul ne s’intéressait. Il lui importait peu qu elles eussent été renvoyées, l’une à son mari, l’autre à son frère, et que la liberté eût été rendue aux autres serviteurs de Marguerite. Mais quand la triste vérité,
(1) MÉzeray, Histoire de France , t. III, p. 546-547. Voir égalelement Var illas , Histoire de Henry III , p. 232-233, édition, de Hollande, et les Mémoires de Du Plessis-Mornay. Bayle a donné, dans son Dictionnaire , au mot Usso^, un article fort développé, fort instructif et intéressant sur Marguerite de France, et y a reproduit soigneusement tous les témoignages sur l’affront cpi’elle a reçu de son frère. Les Mémoires de la Reine s’arrêtent à son départ pour la France.
ET MARGUERITE DE FR AA CE
qui vole si vite , lui parvint, il sentit son cœur bondir. Sur-le-champ il assembla son conseil, et I on fut unanime à reconnaître qu’il avait droit d’exiger ou la plus solennelle réparation ou la condamnation publique de sa femme. Dans tous les cas, il refusa péremptoirement de la recevoir.
De son côté, Henry III adressait de nouvelles dépêches à son beau-frère pour le presser de la reprendre, affirmant qu’il n’avait agi que par zèle pour la dignité personnelle du Béarnais, et qu’il avait reconnu trop tard la fausseté des rapports chargeant l’honneur delà Reine. A force de s’écrire, on envenimait l’incident déjà si grave, on échangeait des mots piquants et aigres. « Ne scavés-vous pas , écrivait Henry de Valois , comme les rois sont subjects à estre trompés par faux rapports, et que les princesses les plus vertueuses ne sont bien souvent exemptes de la calomnie ? Mesme pour le regard de la feue Royne vostre mère, vous sçavez ce qu’on en a voit dict et combien les mesehans en ont tousiours mal parlé. » A cette lecture, le Roi de Navarre fut pris d’un rire amer, et en présence de la noblesse qui l’ entourait, il s’écria à demi-voix, parlant à l’envoyé de Henry III, M. de Bellièvre : « Mon frère, en vérité, nous la donne belle; il me lait beaucoup d’honneur par toutes ses lettres : tout à l’heure, il m’appeloit cocu, et le voilà qui m’appelle fils de p . Je l’en remercie (1). »
D Aubigné se vante d’avoir été tout d’abord dépe-
Henrv III presse Henry de Navarre de reprendre sa femme.
Bourbon refuse.
Mot amer de Henry sur la forme des instances du Roi de France.
(1) Journal de Henry ///.
ü’Aubigné est envoyé par le Roi <îe Navarre auprès
de Henry 111.
Autres envoyés chargés «le négocier touchant l’injure faite à la Reine de Navarre.
clié par le Roi de Navarre auprès de Henry III pour traiter de cette affaire; et, dans trois de ses ouvrages, il sonne le tocsin des rodomontades dont, à ce proposai salua le Roi de France. Le choix d’un tel boutefeu eût été peu prudent ; on l’eût conçu, néanmoins, dans le premier moment d’effervescence. Toujours est-il qu’il n’y a guère trace de la mission de d’Aubigné que dans d’Aubigné lui-même, tandis que partout des documents originaux prouvent qu’un homme autrement sage, Du Plessis-Mornay, principal ministre du Roi de Navarre, fut envoyé à la cour de France, qui alors se trouvait à Lyon. Plus tard, après le retour de Mornay, M. de Clervant (1) eut, sur ce point, quelques conférences avec la même cour; M. d’Yolet (2) reçut mission spéciale d’y suivre l’affaire; enfin, les dernières paroles furent portées par Guy du Faur de Pibrac et par Bertrand de la Mothe-Fénelon (3). De son coté, Henry III avait envoyé en Béarn le prudent M. de Bellièvre, pour apaiser et terminer le différend. Bellièvre com-
(1) M. de Clervant était, avec M. de Chassincourt, envoyé d’ordinaire pour les affaires de la Religion. Dans cette circonstance, il avait porté des explications sur les négociations de AI. de Ségur à l’étranger, pour demander des secours.
(2) Pierre de Malras, baron d’Yolet en Auvergne, ancien gouvei’neur de Buzet en 1572, maréchal de camp en 1575, eut plusieurs missions pour l’observation de la paix en 1578 et années suivantes, et finalement fut envoyé à la cour en 1583.
(3) Bertrand de Salignac de la Mothe-Fénelon, né en 1523, gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi, capitaine de cinquante hommes d’armes des ordonnances, ambassadeur en Angleterre de 1568 à 1575, et en 1581. Il était catholique. iVIort le 13 août 1599; homme considérable, négociateur habile. Ses ambassades en Angleterre ont été imprimées par M. Teulet en sept volumes in-8°. Livre excellent et très-utile.
ET MARGUERITE DE FRANGE
mença par se rendre à Podensac (1) auprès du maréchal de Matignon, pour prendre langue et s’entendre avec lui. Mais le différend, compliqué de tant d’autres griefs, se réveillait sans cesse, et nous F allons voir tramer encore ses lenteurs de page en page.
Cependant, la soldatesque catholique continuait ses incursions et ses attentats contre les personnes et les propriétés. M. de Joyeuse commettait des imprudences calculées que la cour désavouait du bout des lèvres, tandis quelle ne cessait de se plaindre des Huguenots. Encore un peu, et l’on va courir aux armes.
Henry III, qui voyait au fond de la politique des Guise et trouvait leur catholicisme trop intéressé, persécutait les Protestants pour gagner ses rivaux de vitesse. Par son ordre, ou peut-être devançant l’ordre, Matignon avait enlevé, avant le temps, les villes que les Huguenots tenaient comme gages de sûreté, et Henry de Navarre, tout gouverneur titulaire de Guyenne qu’il fût, était déprisé et tenu en échec par le lieutenant du Roi de France en la province. Et de fait, il y aura tout à l’heure en Guyenne trois maîtres qui commanderont au nom de partis divers : le Béarnais, gouverneur titulaire, qui ne sera écouté que dans les villes de la Religion ; Matignon parlant pour le Roi de France, et le gouverneur du château Trompette, Louis de Genouillac, baron de Valhiac, tenant pour la Ligue.
(1) Podensac ou Potensac, bourg de Guyenne, aujourd’hui cheflieu de canton du département de la Gironde.
Attentats
nouveaux
de
la soldatesqu catholique.
Conflits de pouvoirs