TOME III
La restitution des villes de sûreté aux
Huguenots n’est pas accomplie.
Lettre du Roi de Navarre au maréchal de Matignon pour
se plaindre de
l’inexécution de l’édit de
pacification.
Un en vient aux violences ouvertes.
Les conventions les plus formelles avaient beau prescrire la restitution cle Mont-de-Marsan, qui faisait partie du patrimoine du Roi de Navarre, et qui, assis au confluent de deux rivières, commandait un vaste pays, Matignon sentait trop bien l’importance de cette place pour la rendre; il atermoyait sans cesse, éludait et tergiversait (1).
« Mon Cousin, lui écrit le Roi de Navarre, ce sont choses à la longue insupportables, et que les plus petits ne vouldroyent, ne pourroyent souffrir. ïl me fascbe fort que ie soye seul à rentrer en ma mayson et à jouyr de Fedyct, et mesmes aprez avoyr fayct tout ce quy restoyt à faire du costé de ceulx de la Relygyon, et que ie soye sy longuement entretenu en paroles et longueurs. De quoy ie seray à la fyn contraynct de me playndre à bon escyent (2). »
Enfin les violences éclatent ouvertement, et Henry de Navarre refuse de traiter avec M. de Bellièvre et de recevoir la Reine jusqu’à l’apaisement des troubles armés et la libération des places. C’est alors que Du Plessis-Mornay , qui entretient de fréquents rapports avec Michel de Montaigne, en sa qualité de maire de Bordeaux, lui adresse, sur les événements du jour, la lettre suivante, écrite le 9 novembre de cette année 1583 :
(1) Histoire de la vie de messire Philippe de Mornay, seigneur du Plessis-Marly, etc., sous Henry III , Henry IV et Louis XIII. Leyde, Elzevier, 1647, in-4°, liv. I, p. 74.
(2) Cette lettre, écrite vers le commencement de septembre 1583, a été publiée par Berger de Xivrey, dans le grand recueil des lettres de Henri IV.
ET MARGUERITE DE FRANGE
« Monsieur, si mes lettres uous plaisent, les uostres me profitent ; et nous sauez combien le profit passe le plaisir. M. de Bellieure conféra avec M. le mareschal à Potenzac. Soudain apres, renfort de garnison, forme de citadelle, poursuite par ung uice seneschal contre ceulx de la Relligion de Bazas. Qui plus est, garnison à Saint -Seuer, Dacqs, Marmande, Condom, etc. Ce prince a jugé qu’on le uoulloit mener, à ce qu’on prétend, par force; et que ces deux, bien que par diuerses uoyes, tendoient à mesme but. Uous sçaués la profession qu’il fait de courage : Flectcitur forte facile , at frangatur nunquam. Ainsy, il a pryé M. de Bellieure de surseoir la proposition de sa principale charge jusques à ce que ces rumeurs d’armes feussent accoisees (1) . Cela faict, il aura les oreilles plus disposées, et peut-estre par les oreilles, le cœur. Ung festin préparé, si le feu prend à la cbeminee, on le laisse pour courir à l’eau : nous estions préparés à la réception ; le feu se prend en ung coin de ce royaulme, mesmes sous nostre foy, nos anrys sont en danger : qui trouuera estrange qu’on desire qu’il y soit pourueu auant de passer oultre? Adioutés que ce prince ueult auoir le gré tout entier de ce qu’il ueult faire, sans qu’il en soit rien imputé à aultre considération quelconque. On m’a lasché ung mot Que les aucteurs de ce conseil sepourroient repentir. Le maistre a assés d’esprit pour le prendre de soymesme; et M. de Bellieure seroit marry que tous les conseils de France luy feussent imputés. Les persuasions peuuent beaucoup sur ma simplicité, les menaces fort peu sur la resolution que j’ay prinse. Et uous sçaurés bien juger pour uos amis en quelle opinion on en par-
Pr entière lettre
de Du Plessis Mornay à Michel de Montaigne
9 novembre
(1) Apaisées.
lera. Je ne nous diray plus qu’un g mot : L’affaire pour laquelle il estoit ueneu mérité sa grauité et expérience; mais il se tient tant sur la réputation du Roy, qu’il semble auoir peu de seing de la nostre ; et qui nient pour satisfaire une iniure non tant prétendue que recogneue, bien qu’il ait affaire auec l’inférieur, ne doibt tant payer d auctorité que de raison . Quo acriora ingéras, eo contumacior euadat bumor qui mitigandus est : quo sane nisi mitigato , uulnus convaîescere nulla ratione potest. Uiderint ipsi ; tu etiam atque etiam uale.
» De Mont de Marsan, le 9eme de nouembre 1583.
» Yostre très humble et très obéissant à vous faire seruice,
» Du Plessis (1). »
Le Roi <le Navarre use de la force pour ressaisir son bien.
24 novembre
De guerre lasse, se voyant de tout point affronté, le Roi de Navarre prit le parti de ressaisir de vive force ce que de vive force le Roi de France retenait. La place de Mont-de-Marsan fut surprise et enlevée en un coup de main, le lundi 21 novembre. Alors, le Béarnais, qui prise le maire de Bordeaux, et qui est bien aise de donner, par loutes les voies, de la publicité à cet événement , lui en écrit une lettre qui ne s’est pas retrouvée, et Du Plessis- M ornay adresse également sur le même sujet, à ce dernier, quatre jours après F événement, la dépêche qu’on va lire :
( 1) Cette lettre et les suivantes de Du Plessis sont très-bien ponctuées. Elles font partie de mon cabinet, mais elles ont été publiées dans les M émoires de Du Plessis,
ET MARGUERITE DE FRANGE. 101
« Monsieur, le Roy de Nauarre uous a escrit comme il est entré en sa ville de Mont de Marsan. L’insolence extresme de ses subjets, et les remises sans fin de M. le Mareschal, luy ont faict prendre ceste uoye. Uous sçaués cpie toutes nos affections ont quelque borne; il estoit mal aisé que sa patience n’en eust, mesme puisque leur folie n’en uouloit point auoir. Cependant, Dieu nous a faict la grâce que tout s’est passé auec fort peu de sang et sans pillage , et uous puis asseurer que , sans la crainte du contraire , il y a six mois que nous pouuions estre dedans (1). J’estime que par gens de considération ceste action ne sera mal interpretee : l’intention du Roy, selon ses edicts et mandemens, estoit que nous y rentrissions. La seule obstination de ceulx de la ville supportés, comme les lettres que nous auons en main nous tesmoignent, nous y faisoit obstacle. C’est comme si les mareschaulx des logis du Roy nous auoient donné ung logis, et que, sur le refus de l’hoste, nous feissions obéir la croye (2) ; et j’ose uous dire plus, que, sans encourir ung mespris public, que je redoute plus que la haine, nous ne
(1) « Deux hommes, pour tout, courans à l’allarme, y ont esté tués, que la voix de tous les gens de bien de la ville adiugeoit de longtemps à fin plus misérable. » Lettre cle Du Plessis à M. de Salettes, en date du 23 novembre 1583, p. 383, t. Il des Mémoires de Du Plessis-Mornay, édition Auguis, 1824. Voir aussi Histoire universelle du sieur (/’ Aubigné, dédiée à la Postérité. A Maillé, par Jean Mousset. 1616, 1618 et 1620, 3 tomes en 1 vol. in-fol. , t. II , liv. V, ch. 5.
(2) Quand un logement était donné par les maréchaux des logis et foux'riers du Roi, pour sa suite ou pour celle des princes, ils marquaient à la craie (on écrivait croye) sur la porte : « Pour monsieur tel ou tel. » Le Pour se pratiquait également dans les palais du souverain. C’est ce qu’on appelait le Pour d la craie , et c’était un ordre royal. Cet usage s’est maintenu en France dans les palais de la Couronne, et il est aussi appliqué dans les cours étrangères de la maison de Bourbon.
Seconde lettre de Du Plessis- Mornav à Michel de Montaigne, sur la prise de Montde-Marsân.
25 novembre
poumons allonger nostre patience. A ceulx qui en eussent peu prendre ou donner l’allarme, nous auons soigneusement escrit de toutes parts, et ne doibuent présumer de ceste reprise de possession , ordinaire au moindre gentilhomme de ce royaume, rien de public ni extresme. A uous qui n’estes, en cette tranquillité d’esprit, ni remuant, ni remué pour peu de chose, nous escriuons à aultre fin , non pour uous asseurer de nostre intention , qui uous est prou cogneue et ne uous peult estre cachee, soit pour nostre franchise, soit pour la poincte de uostre esprit , mais pour uous en rendre plege et tesrnoing , si besoing est, enuers ceulx qui iugent mal de nous, faulte de nous noir, et par noir plus tost par les yeux d’aultruy que par les leurs. Que voulez-vous plus? M. de Castelnau l’a faict; c’est uostre amy, qui plus est, non suspect pour la Reîiigion, mais erneu de la seule équité de nostre cause (1) : Si quid peccatum dicunt in forma , compensetur uelimin materia; ce que certes nous faisons, auons faict et ferons, leur monstrans par effect qu’il nous est plus naturel de pardonner les faultes, qu’il ne leur seroit peult estre de les amender. Sur ces entrefaictes , nous arriue M. de
(1) Michel de Castelnau, seigneur de Mauvissière, baron de Jonville et de Concressant, chevalier de l’Ordre du Roi, capitaine de cinquante hommes d’armes , gouverneur de Saint-Dizier, un des hommes qui ont le mieux compris la vraie politique de la France, négociateur habile en Angleterre, dans les Pays-Bas, en Allemagne, en Savoie, à Rome. Il servit avec distinction aux journées de Jamae-et de Moncontour. Né en 1520, mort en 1592. Il était catholique.
Dans les manuscrits de Béthune, n° 8860, à la Bibliothèque impériale, on trouve une lettre du marécha de Matignon, qui dit à Henry III, sous la date du 20 novembre 1 83, à propos de cette prise de Mont-de-Marsan : « C’est Castelnau, qui est catholique, qui a fait et exécuté l’entreprise. »
ET MARGUERITE DE FRANGE. 103
Bcllieure, et uous scaués pourquoy : Grauitati ego sane silentium opponam. C’est la sœur de mon Roy, la femme de mon maistre, l’ung agent en ce faict, et l’aultre patient, prudent, qui employé sa prudence à ne s’y employer point. Si on parle d’une satisfaction d’iniure , ce n’est au seruiteur à estimer celle de son maistre, Et qui n’est légitime estimateur de l’iniure, de la satisfaction ne le sera-t-il point? Je le uous ay dict et le redis encore, si j’estois deschargé de ce faix, je saulterois , ce me semble, soubs le bast et entre les coffres que je porte ; mais Dieu a uoulleu essayer mes reins soubs une charge plus forte, et je me confie en luy qu’elle ne m’accablera point. Hæc tibi , et suo judicio. Au reste, faictes estât de nostre amitié comme d’une très ancienne, et toutesfois tousiours recente; et de mesme foy je le feray de la uostre, que je pense cognoistre en la mienne mieulx qu’en toute aultre chose. Uous en ferés la preuue où et quand il uous plaira, et me trouuerés sans exception uostre très humble et très obéissant et déuoué seruiteur.
» De Mont de Marsan ? le 25,ne nouembre 1583.
» Du Plessis. »
Sur-le-champ, Matignon use de représailles. Non-seulement il fait entrer une forte garnison à Bazas, qui avait été donnée comme sûreté aux Protestants, mais il en met une dans les villes les plus voisines de Nérac , la principale résidence du Roi de Navarre, et il l’enserre en un réseau d’étroite et importune surveillance. On s anime, on récrimine, on aiguise ses armes de part et d’autre. Les théologiens écument et fulminent. Ici, des partis
Représailles de Matignon.
de Huguenots courent le pays; là, des partis de Royalistes; et quelques-uns, comme il arrive en ces temps de désordre, font la guerre de pillage, sans distinction d’amis ni d’ennemis. Des arquebusiers sans commission se tiennent sur la lisière de deux divers ressorts et gouvernements , pour trouver leur sûreté en passant légèrement de l’un en l’autre (1). Quelques-uns enfin se font des forteresses de leurs propres maisons pour abriter leurs méfaits.
Nouvelle lettre de Du Plessis-Mornay à Montaigne, en date de Mont-de-Marsan, le 18 décembre 1583.
Troisième
lettre
de Du Plessis- Mornay à Montaigne..
18 décembre
Les violences contre
les domaines du Roi de Navarre augmentent.
« Monsieur, lui dit-il, nous appèrceuons , par les lettres que M. de Bellieure escrit au Roy de Nauarre, que le Roy a esté mal informé de ce qui s’est passé icy. Sur fausses presuppositions, on ne peult que conclurre faulx, et j’espere, quand il aura sceu la uerité, tant par lettres de M. de Bellieure que par les nostres, qu’il prendra le tout en meilleure part. Ce qui est uenie! à M. de Joyeuse ne nous doibt poinct estre mortel. Encores nostre action, en toute circonstance, est-elle plus supportable. Cependant, on nous circuit de garnisons pour tirer la chose en conséquence. On n’a poinct ainsi procédé contre les aultres ; et ceste inégalité ne peult procéder que de la passion de quelques ungs. Ce prince ne pense qu’à la paix ; et je desire fort qu’on ne le presse poinct oultre mesure. Vous le cognoissez : mesmes
(1) Cet abus se pratiqua fréquemment pendant toute la durée de la guerre de Guyenne. Voir une lettre de Pressac au maréchal de Matignon, en date de Saurillac, le 23 avril 1585. Papiers de la famille du prince de Monaco.
ET MARGUERITE DE FRANGE
lorsqu’il doibt craindre, il ne ueult pas. Je pense que la prudence deM. deBellieure modérera toutes choses. Ces inconueniens appaisés, uideo cætera procliuiaj et uous en aurés des marques , mais qui doibuent estre aidees. Je suis et seray tousiours uostre très humble et très obéissant à vous faire seruice.
>r De Mont (le Marsan, le 18me décembre 1583.
» Du Plessis. »
Les affaires étaient trop dilfieiles et trop litigieuses pour avoir une prompte issue. Les esprits étaient trop aigris pour se calmer. En même temps que le Roi de Navarre avait devancé l’ambassade de M. de Beliièvre par l’envoi de Du Plessis et d’autres négociateurs près du Roi de France, pour l’arrangement de l’affaire de la Reine Marguerite, il avait aussi dépêché François de Ségur-Pardeilhan, gentilhomme de sa chambre et surintendant de la maison et couronne de Navarre , auprès des princes allemands, pour en solliciter d’urgence appui et secours. Sur ces entrefaites, le Roi d’Espagne, Philippe II , profitant de la mésintelligence qui existe entre les deux beaux-frères, fait au Béarnais les offres les plus magnifiques , s’il veut déclarer la guerre à Henry III. Le Roi de Navarre refuse, et il dépêche de nouveau à Paris Du Plessis- Mornay, pour dévoiler au Roi les tentatives de corruption de Philippe II auprès de lui, et les intelligences de ce prince avec les Lorrains. Avant de partir, Du Plessis, sans trahir le secret de sa mission nouvelle, adresse une quatrième lettre à son
L’affaire de la Reine continue.
Le Roi envoie une mission en Allemagne pour solliciter des secours.
Le Roi d’Espagne tente
de gagner le Roi de Navarre.
Quatrième
lettre
de Du Plessis- Mornay à Montaigne.
31 décembre
ami le maire de Bordeaux. Voici cette lettre, écrite de Mont-de-Marsan, le dernier jour de Fan 1583 :
« Monsieur, nos conseils despendent en partie des lieux où uous estes; car nous ne parons que les coups. Si on nous laisse en paix, nous n’aurons poinct de guerre : gens qui ne peuuent que perdre, n’y entrent pas uolontiers que pour sortir d’un g plus grand mal ; et nous auons assés d’esprit pour cognoistre qu’au lieu que les aultres la nous faisant, acquièrent des biens et des dignités, nous, au contraire, hasardons humainement les nostres. Si on nous assault (et je crois que ce n’est la volonté du Roy), ce prince n’est pas né pour ceder à ung desespoir, et quittera tousiours son manteau au uent du midi, plus tost qu’au septentrion. Vous sçaués l’histoire de Plutarque. Nous apperceuons que le Roy s’offence. C’est à mon aduis sur les faulses nouuelles quon luy a peu escrire; aultrement il n’est croyable que la prise d’Aleth feust entendue de luy auec moins de mescontentement que celle de ceste ville. Vous sçaués les circonstances des deux. Ce qu’il y a d’inégalité est pour nous et à nostre aduantage. Du voyaige de M. de Segur, nous en satisfaisons à Sa Maiesté. Nostre but n’a esté que de monstrer que nos paisibles déportements ne procédaient de nécessité, ains de bonne volonté. Ce prince a cogneu qu’on ■ interprétait sa patience à fauite de moyens; il desire doresenauant qu’elle retienne le nom de patience, de modération et de uertu. Je uous escris franchement à ma façon. Nous sommes prou aduertis des préparatifs qu’on faict. Si on continue, au moins ne pourra on trouuer estrange que nous mettions la main au deuant. Je sçay que vous y apportés le bien que vous pouués.
ET MARGUERITE DE FRANGE
Croyez que, de ma part, je n’y obmets rien. Et au reste , je suis et seray tousiours uostre très humble et très obéissant a vous faire seruice.
» De Mont de Marsan, le 31,ne décembre 1583.
« Du Plessis. »
Enfin, grâce à certaines concessions mutuelles, auxquelles n’avaient pas nui les négociations de Montaigne, on s’abstint d’en venir aux mains, et les commencements de 1584 furent assez paisibles dans cette Guyenne volcanique. On s’observait l’arme au bras.
Cependant , les négociations entamées entre Ilenry III et le Roi de Navarre, touchant la Reine Marguerite, ne se terminaient point. Rellièvre, à bout de voies, avait pris les dernières instructions de son maître , qui tergiversait encore , et au fond ne voulait rien céder. Ilenry de Navarre, de son côté, cédait beaucoup , cédait trop peut-être, mais s’obstinait à ne point recevoir sa femme, tant que les garnisons ne seraient pas retirées. Du Plessis écrivit une dernière fois à Michel de Montaigne, le 25 janvier, sur cet interminable litige.
«Monsieur, nous auons ouï M. de Bellieure. A dire cinquième uray, il n’a proposé aultre satisfaction à l’indignité de Du Plessis faicte à la royne de Nauarre, que l’aucthorité et liberté à Montaigne qu’a ung roy à l’endroict de ses subiects (1). Raison, 25 janvier
Encore l’affaire de la Reine.
(1) Les Mémoires de Du Plessis-Mornay ont donné une mauvaise version de cette phrase ; ils impriment; « II n’a proposé autre salis-
Dernières conditions du Béarnais avant
de reprendre sa femme.
comme vous scaués , qui tient plus du vinaigre que de l’huile , et mal propre à une playe si sensible et en partie si nerueuse , et, je ne sçais, si j’ose dire, peu conuenable à la grandeur de nos princes françois, qui ont tousjours attrempé leur souueraine puissance d’une équité gracieuse, et n’ont jamais disposé de l’honneur de leurs moindres subiects que de gré à gré. Toutesfois, le Roy de Nauarre a voulleu monstrer qu’il aimoit mieulx rendre le Roy satisfaict que de l’estre en soymesmes. Et, pour cest effect, s’est resolleu de ployer son honneur soubs le respect de ses commandemens , se resoluant d’aller voir et receuoir la Roy ne sa femme, en sa maison de Nerac : seulement, qu’on leuast les garnisons qu’on auoit mises aulx enuirons, tant afin que ceste réception n’eust aulcune apparence de force, que pour la seureté de leur seiour. Vous scaués s’il est ciuil de la receuoir en maison empruntée ou inciuil de demander liberté en la sienne. M. de Rellieure toutesfois en a faict difficulté très -grande; et, de ce pas, a esté depesché, ce jourd’liuy, M. de Cleruant vers la Royne de Nauarre, et de là tirera vers Leurs Majestés, lesquelles, à mon aduis, se représentant le faict passé , et le considérant en la personne du Roy de Nauarre, ne le vouldront esconduire en si petit accessoire, puisqu’en chose de telle importance il a cédé le principal. Jugés en quelle peine ces gens nous mettent. Nous auions reduict tout à meilleur poinct que presque il n’estoit à esperer, et maintenant ils marchandent sur ung rien , et nous font perdre crédit, si nostre sincérité n’estoit bien cogneue
faction , que l'indignité faitte à la Royne de Navarre et l’autorité et liberté.... » Le texte est ici rétabli d’après l’original.
ET MARGUERITE DE FRANGE
enuers nostre maistre. Je remets le tout à Dieu, monsieur, lequel je prye vous donner en toute prospérité longue vie.
» De Mont de Marsan, le 25mo januier 1584.
» Yostre très humble et très obéissant seruiteur,
» Du Plessis. »
Henry III était préoccupé et blessé surtout des négociations de Ségur avec l’étranger, pour former, ce disait-on, une grande République chrétienne ; et Henry de Bourbon, à qui l’espérance de secours d’Elisabeth d’Angleterre, les recherches d’amitié et d’union des princes d’Allemagne haussaient le cœur, mais qui pressentait qu’il aurait à la lois sur les bras et le Roi et la Ligue ; Bourbon qui voyait bien que le Roi de France le tenait pour criminel de lèsemajesté, sentait qu’il avait d’autant plus à sauvegarder ses États et sa personne. Henry III faisait à Bellièvre et faisait faire à Henry de Navarre les plus belles protestations du monde, tout en gardant ses défiances. Aussi, les négociations, entamées, abandonnées, reprises, n’aboutissaient- elles point. La Reine humiliée, mais qui à son sort en France préférait l’espoir d’une situation meilleure en Gascogne, écrivit à son mari pour le presser de conclure un arrangement avec le Roi de France.
« Monsieur, lui disait-elle, s’en allant Mrs de Pibrac et de Lamotte Fenelon, ie nav voullu les laissé partir sans les accompagner de ceste lettre qui sera , Monsieur, pour vous suplier de croire que M. de Pibrac ne prendra iamais comision pour vous conseiller aultre
Dangers que court le Iloi de Navarre sa prudence
Lettre
de Marguerite de France à son mari pour
le presser de
la reprendre.
Janvier 1584.
Le désir de reprendre sa femme entre pour peu de chose dans les arrangements de Henry de Navarre.
chose que ce qui cera de vostre bien , conservation et grandeur. Ils vous diront comme la Reine sest délibérée de faire sortir la garnison d’Agen. Je vous suplie , Monsieur, que vostre retardement ne rompe une si bonne deliberation, et que ie puisse auoir cet heur que ie souhaitte tant de vous voir, ce que ie prie Dieu qui puisse auec vostre consentement aduenir.
» Vostre très humble et très obéissante femme,
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» Au Roy de Nauarre, monsieur mon mary. »
A dire vrai, l’Hélène qui devait être le prix de tant de guerres, de paroles et d’écritures, semblait assez peu préoccuper les veilles du Béarnais, et l’on ne trouve guère que le souci de la reprendre entrât pour beaucoup dans les arrangements du mari dédaigneux et offensé. 11 ne la condamnait ni ne la justifiait en paroles ; i! la méprisait au fond du cœur, et il le lui fit bien sentir quand il lui rouvrit les portes de Nérac , alors que Henry III , honteux de la violence maladroite qui avait imprimé une tache sur sa propre maison, exténué d’efforts et de discours sur cette affaire misérable, se laissa aller enfin à passer, ou peu s’en faut, par les modestes conditions exigées , et retira ses garnisons qui occupaient Condom et Agen et cernaient Nérac (1). Bazas fut excepté jusqu’à nouvel ordre.
(1) Cette affaire qui occupait tant l’opinion publique, était entourée d’obscurités. Tandis qu’à Paris on croyait la réconciliation opérée,
ET MARGUERITE DE FRANGE
On voit par une lettre de Henry de Navarre à Bellièvre, en date des premiers jours de février 1584, et qui existe à la Bibliothèque impériale de Pétersbourg, que l’affaire fut terminée dans ce même mois de février. « Monsieur de Bellièvre, dit le Roi, je connois de plus en plus F affection que vous aués aux commandemens de Sa Majesté, ayant pryns lapeyne d’aller yncontinant a Bourdeaux pour les faire effectuer et leuer les difficultez qui s’y trouuoient. Aussitost que je serai asseuré que les garnisons seront ostees, suivant l’intention du Roy, je partiray pour aller à Nérac et pour y recevoir ma femme, ainsy que le sieur Praylon vous dira plus partyculyerement. »
Une autre lettre du Roi, écrite vers le milieu du même mois , et qui existe à la même Bibliothèque , est encore plus explicite : « Monsieur de Bellièvre,
elle était encore un objet de discussion. En effet, dans sa lettre XXIXe, page 528, Busbecq dit, à la date du 4 décembre 1583, que la Reine de Navarre, retournée auprès de son mari, en a été reçue avec bonne grâce, mais quelle vit cependant séparée de lui, jusqu’à ce que la question du crime qui lui est imputé ait été vidée. A cet effet, Bellièvre a été envoyé auprès du Roi de Navarre, pour chanter la palinodie au nom du Roi de France, et arranger l’affaire entre les deux cours. « Regina Navarræ pervenit ad virum, a quo satis eomiter fuit accepta; vivit tamen ab eo sejuncta, donec de flagitii, cujus insimulatur, veritate constiterit. Ea de causa missus ad Navarrum Bellieurius, ut palinodiam Regis nomine canat, et rem inter eos componat. »
La nouvelle était anticipée, car le 15 janvier suivant, Busbecq chante la palinodie à son tour et annonce que si la Reine n’est pas encore rentrée en grâce auprès de son mari, le bon accord ne tardera pas à s’établir (p. 536 et 537). Et voilà bien la destinée des chroniqueurs ! Celui-ci est un ambassadeur qui dispose de nombreux moyens d’information, et cependant il se trompe. Soyons indulgents pour la postérité, quand elle éprouve tant de difficultés à débrouiller un fait ancien.
depuys vous auoyr escript, j’ai ouy Monsr de Cleruan et veu la despesche que le Roy m’a envoyée par luy, par laquelle il me mande auoir ordonné à Mons. le mareschal de Matignon de tyrer des vylles de Condom et Agen les deus compagnyes quy y ont este mises, afin que je puysse myeulx , a mon playsyr, receuoyr ma femme en ma mayson de Nerac. .»