TOME III
SIGNES DU TEMPS
Le cardinal de Birague.
La Saint- Barthélemy.
attachement, s’affermir sur le trône, et ne mourut que le 1er août 1596. Pibrac, Turnèbe, Lambin avaient été ses compagnons d’étude. Jean Passerat fut le précepteur de son fils , et tous les esprits distingués du temps se groupaient autour de sa personne. Il a laissé des mémoires fort courts, mais intéressants, dont on a publié, en 1760, un texte fort altéré , que nous pensons à rétablir un jour dans sa pureté, d’après l’original que nous possédons.
Les sceaux que le bruit public lui attribuait avaient été retirés , trois ans auparavant, au cardinal René de Birague, qui les avait reçus en 1570. Aussi le prélat, qui , sans exercer la charge , en gardait le traitement, avait-il toujours, au milieu de ses gouttes, l’œil tourné vers les sceaux. Birague était né à Milan d’une famille attachée à la France et forcée de fuir devant l’animosité de Louis le More, dont Louis XII l’a si bien vengée. D’abord conseiller au Parlement de Paris, puis surintendant de la justice et président du sénat à Turin sous François Ier, il reçut de Henry lï le gouvernement du Lyonnais, et de Charles IX les sceaux. Ame damnée de Catherine de Médicis, il faisait partie du conseil secret qui décida la Saint-Barthélemy; et, pendant la nuit où commença le massacre, c’est lui qui, dans la chambre de Charles IX, avec les ducs d’Anjou, de Guise et de Nevers, Tavannes et Retz, poussa le plus âprement la Reine à arracher le consentement du Roi indécis. Le fer, si l’on en croit Amelot de la IL) essaye , ne suffisait pas aux yeux de Birague pour venir à bout des Huguenots : « Il ne restait, disait-il,.
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que le moyen des cuisiniers. » Le fer! les tueurs ne s’y étaient pourtant point épargnés, dans cette œuvre de fanatisme populaire fomenté par [ ambition des Guise et par la politique aveugle d une Reine ivre d’ultramontanisme , et encore plus de despotisme et de peur. Ce n’est pas qu’on en soit encore de nos jours à croire à tous les mauvais propos du dernier siècle qui prêtaient à Catherine de Médicis une armée de bravi , une officine toujours active d’empoisonneurs à gages. Toutefois, si on lui rend cette justice que, du moment où son orgueil personnel n’était pas en jeu, sa conduite fut loin d’être anti-française ; qu’elle tendit au rôle difficile de maintenir la paix et l’autorité royale entre deux partis; quelle eut grande part au colloque de Poissy; qu elle soutint le chancelier de L’Hospital dans l’œuvre de son sage édit de janvier ; qu elle mit la main à la paix d Amboise , à la paix de Saint- Germain, et plus tard à celles de Poitiers et de Fleix, — l’horrible tuerie de la Saint-Barthélemy n’en demeurera pas moins à sa charge, et l’éternelle flétrissure de son nom. Sit Medea ferox. Il est de mode aujourd’hui de la relever; mais nul n’a réussi à la faire absoudre, nul à lui faire pardonner et l’abâtardissement de ses fils, et la corruption qu elle tramait effrontément à sa suite avec son escadron de beautés. Je sais bien que les Protestants et les Guisards se sont acharnés à la charger à l’envi, et qu’il y a un juste milieu à prendre entre les apologies et les pamphlets. Mais dans ce juste milieu ne sera jamais le respect absolu. Ce serait d’ailleurs gran-
to.
Catherine de Médicis.
SI GIN ES DU TEMPS
dénient se tromper qne de faire de cette princesse la plus fine des politiques, elle n’était, guère qu’une intrigante sans système fixe et déterminé , flottant incertaine d’un dessein à un autre, et dominée par le hasard des circonstances. En un mot, si elle eut quelques éclairs lumineux d’une grande Reine, elle n’en eut ni le génie ni la tenue. Sans réelle conviction religieuse, elle n’avait qu’un but, celui de se maintenir au pouvoir par tous les moyens; et son effroi de l’ascendant que Goligny commençait à prendre sur le Roi l’a entraînée au grand meurtre. Il est de fait, bien qu’on en dise, quelle poussa au sang le malheureux Charles IX, qui, laissé à lui-même, eût eu probablement recours à la prison et aux châtiments juridiques ; que ce fut elle qui mit « les livrées vermeilles » à cet assassin florentin, le capitaine Pierre-Paul Tosinghi (car ce ne fut pas un Français), celui qui tira sur Goligny le premier coup de feu, précurseur de la sanglante catastrophe (1). Henry de Guise, Montpensier et le bâtard d’Angoulême (Henry, fils naturel de Henry II et de l’Ecossaise Leviston, une des filles d’honneur de Marie Stuart), couraient les rues en criant : « C’est la volonté du Roi, tuez, tuez jusqu’au dernier, écrasez cette race de serpents! » Et l’on vit un bourgeois, un orfèvre, nommé Crucé, brandissant ses bras nus rougis de carnage , se vanter d’en avoir tué quatre cents en un jour. Ces hommes , Crucé les connaissait-il, seulement? Non, mais
(1) Voir le premier volume de la Diplomatie vénitienne , par Armand Rasciiet, p. 551 et suivantes.
ET NOUVELLES DE COUR
qu importe? il suffisait qu’ils fussent Huguenots. Et le malheureux Charles IX, fanatisé, toujours mineur devant sa mère, se promenait triomphant par la ville, accompagné d’une cour brillante, et il alla aux fourches patibulaires contempler le corps de l’Amiral , ne se doutant même pas que l’éclat de son cortège faisait un contraste révoltant avec les traces de massacre imprimées partout sur les pavés et sur les murailles. Un boucher de Lyon, qui s’était signalé par le grand nombre de Huguenots assommés de sa main , « en fut récompensé par l’honneur qu’il reçut d’être invité à la table du légat (Orsini), lorsqu’il passa par cette ville (1). »
Les Guisards, il faut le reconnaître, ont été de terribles faucheurs d’hommes dans ces fatales journées ; mais on ne saurait nier la part qu’y eut la Cour quand on lit les deux lettres autographes qui suivent, écrites à ce sujet au Roi Charles IX. La première est de Charles, duc de Lorraine et de Bar, dont il vient d’être question dans l’épître de Du Haillan. Il avait épousé Claude de France, seconde fille de Henry II et de Catherine de Médicis; le cardinal de V audemont était son second fils . Henry, depuis duc de Lorraine, surnommé le Bon, et qui devint le mari de Catherine de Bourbon, sœur de Henry IV, était son fils aîné. Voici cette première lettre :
Au Boy.
« Monseigneur, je remersie très humblement Vostre Maiesté de honneur qu’il lui a pieu de me faire, de m’es-
(1) Voir Y Abrégé chronologique de l’histoire de Lyon.
Charles IX.
Part
des Guisards et de la eour dans la Saint- Barthélemy.
Lettre du duc Charles de Lorraine au Roi Charles IX sur la Saint- Barthélemy.
5 septembre
SIGNES DU TEMPS
Lettre du cardinal C.de Lorraine au Roi Charles IX.
]Q septembre
crire les occasions qui ont mu Vostre Mai este de faire occire l’amiral et ses aderans; et me semble que deuez bien louer Dieu de ce qu’il a preserué si bien Yostre Maiesté, et espere qu’a ce coup Vostre Maiesté sera en repos, ce que je suplie a Dieu, et pris aussi Vostre Maiesté que la chose de ce monde que je desire le plus cet destres si heureux dé pouuoir faire quelque bon service a Vostre Maiesté, comme cet le créateur auquel je lui suplie qu’il doint a Vostre Maiesté, Monseigneur, très heureuse et très longue vie.
» De Nancy, ce 5 de septembre.
» Vostre très humble et très obéissant frere et seruiteur,
» Charles de Lorraine. »
La seconde lettre est de Charles de Cuise, cardinal de Lorraine, qui le premier eut Fidée de la Ligue, et s’est rendu célèbre par ses efforts pour introduire en France l’inquisition espagnole.
Au Roy, mon souverain segneur.
« Sire, estant arrivé le sieur de Beauville avecques lettres de Vostre Maiesté, qui confirmoyent les nouvelles des très chrestiennes et beroïcques deliberations et exequutions faictes non seulement a Paris, mais aussi partout vos principailes villes, je m’asseure qu’il vous plaira bien me tant honorer que connoissant assez mes veux et désirs, que de vous asseurer que entre tous voz très humbles subiects, je ne suis le dernier a an louer Dieu et a me resiouir. Et véritablement, Sire, c’est tout le myeus que j’eusse osé jamais desirer nv esperer. Je me tienz asseuré que des ce commencement les actions de Vostre Maiesté accroistront chascung jour a la gloire
ET NOUVELLES DE COUR
de Dieu et a l’immortalité de vostre nom, faisant accroistre vostre empire et redoubler voz puissances que le Seigneur Dieu maintiendra tellement qu’il vous fera en peu de temps paroistre ses grandes grâces et faueurs. Sire, les genous en terre, je baize très humblement les mains de Vostre Maiesté, laquelle, apres Dieu plus que jamais, ]e seruiré fidellement, obeiré et reuereré toute ma vie, sans jamais y faire faulte .
» Je rands comte a la Royne de plusieurs voz affaires, mesmes de la dispense du mariage de madame vostre seur dont ]e ne feray reditte a Vostre Maiesté, sinon que, pour fin de ma lettre, je luy baiseré derechef très humblement les mains et prieray Dieu qu’il doint a Vostre Maiesté très heureus et très glorieus régné avec très longue vie, comme ses très chrestiennes et très glorieuses actions le méritent.
» De Rome, ce 10 septembre.
» Vostre très humble et très obéissant subiect
et seruiteur,