G. CARDINAL DE LORRAINE
Après la lecture de ces deux lettres , on comprend que le pontificat de Grégoire XIII se soit inauguré par les odieuses réjouissances qu’il ordonna pour célébrer la Saint-Barthélemy.
Birague eut, l’année suivante, la récompense de ses bons conseils, parla dignité de chancelier, dont il fut revêtu le 17 mars, en remplacement de M. de L’Hospital. Devenu veuf, il se fit d’ Église et monta vite aux honneurs. D’abord évêque de Lavaur , il reçut le chapeau de cardinal, le 12 février 1578 ; et serviteur absolu des caprices de Henry III, il fut
SIGNES DU TEMPS
Prophétie.
de toutes ses mascarades de bigoterie. Cet « Italien de nation et de religion, dit L’Estoile, à la date de la mort du prélat, étoit bien entendu aux affaires d’Etat, fort peu en la justice ; de sçavoir , n’en avoit point à revendre, mais seulement pour sa provision, encores bien petitement; au reste, libéral, voluptueus, homme du temps, serviteur absolu des volontés du Roy, aiant dit souvent qu’il n’estoit pas chancelier de France, mais chancelier du Boy de France. » Né en 1507, il mourut le jeudi 24 novembre 1583, en la maison priorale du couvent de Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, à Paris. Son mausolée et celui de sa femme sont de beaux morceaux de Germain Pilon.
L’inexécution des pacifications et l’aigreur sanguinaire amassée dans les esprits catholiques inspiraient une telle défiance aux Huguenots , qu’un des leurs, plus sagace assurément que prophète, avait prophétisé la Saint-Barthélemy au lit de la mort, peu avant la conclusion de la paix de 1570, en ces termes : » La paix sera faicte inopinément et assez à nostre advantage. Nouvelles alliances , divers traités et voyages. Durant ces menées, elle (la Heine de Navarre, Jeanne d’Albret) viendra à Paris et y mourra. La noblesse de l’un et de l’autre parti s’y assemblera (pour les noces de Henry de Navarre). Les choses encommencées se parachèveront. O quelle soudaine mutation et changement! O quelles trahisons et cruautés (journée de la Saint-Barthélemy)! » « Si je n’eusse vu la susdite prophétie plus d’un an avant la Saint-Barthélemy, je ne l’eusse insérée ici,
ET NOUVELLES DE COUR
car il est aisé d’en faire, les choses advenues, » dit Pierre de L’Estoile, qui la rapporte en son Journal, au commencement.
Il nous reste maintenant à parler du Roi fugitif de Portugal, Dom Antonio, logé chez la Heine mère et qui sollicitait des secours, à l’exemple d’Alphonse V, venu en France sous Louis XI. Ce dernier s’était servi de Dom Alphonse pour faire la paix avec le duc de Bourgogne Charles le Téméraire, et avait ensuite oublié de fournir le secours promis. L’infortuné prieur de Crato, Roi titulaire de Portugal, avait suivi F étrange Roi dom Sébastien à la malheureuse expédition d’Afrique, et y avait été lait prisonnier, dans la déroute de l’armée, à la bataille d’Alcaçar-Quivir , le 4 août 1578. Parvenu à s’échapper, il reparut tout à coup à Lisbonne, et trouva le trône occupé par le cardinal Henry, son oncle. Déclaré bâtard, il fut banni du royaume; mais, en 1580, après la mort du Prêtre-Roi, il fut proclamé souverain du Portugal dans la ville de Santarem : royauté d’un jour, car Philippe H, parla redoutable épée du duc d’Albe, coupa court à toutes les manœuvres du malheureux prétendant, qui fut battu et forcé de s’exiler. Cependant, le peuple demeurait persuadé que Dom Sébastien n’était point mort, ce qui favorisa les intrigues de quatre imposteurs qui lui ressemblaient, et tentèrent de s’approprier la couronne du vrai Sébastien (1). Enfin, Dom
I)om Antonio, Roi fugitif de Portugal , vient
demander des secours.
(1) D’Aubigné, De Thon, Mathieu, Palma Gayet, etc., etc., parlent des faux Dom Sébastien cpti finirent aux galères ou à la potence, ou de quelque autre façon misérable.
SIGNES DU TEMPS
Catherine de Médicis lui accorde une flotte commandée par Strozzi,
qui est battu et jeté à la mer.
Huit cents femmes qu’il avait fait jeter à l’eau sont ainsi vengées.
Antoine réussit à se réfugier en France et implora le secours de Catherine de Médicis. Celle-ci, qui aurait voulu se faire croire, dit Mézeray, d’assez bonne maison pour prétendre à la succession d’un royaume, produisit je ne sais quel droit personnel sur celle du Portugal, et autant pour son propre compte que pour lui, elle lui accorda une flotte montée de six mille hommes, commandée par son parent Philippe de Strozzi. Malheureusement la flotte fut défaite par l’escadre espagnole, au combat des Açores, livré le jour de Sainte- Anne , 26 juillet 1582, et le commandant français tomba, tout couvert de blessures, aux mains de l’amiral espagnol Santa-Cruz, qui le fit barbarement jeter à la mer. Il semblait, du reste, que ce fût un jugement de Dieu, car ce Strozzi, dont le visage était « quasi barbare, refroigné et noiraut, » comme dit Brantosme dans la vie de Timoléon de Cossé, et qui cependant passait pour homme doux, avait commis un jour un acte épouvantable de barbarie, offrant de l’analogie avec son genre de mort. Après la troisième guerre de Guyenne et la troisième paix faite, quand le Roi de France se retira à Angers et qu’il fallut que les troupes massées en Guyenne repassassent la rivière de Loire, Strozzi, voyant ses compagnies empêchées de filles dont il avait en vain essayé de les défaire, fit jeter par-dessus le pont de Cé plus de huit cents de ces malheureuses, qui furent noyées (1). M. de Chattes, chevalier de Malte, gouverneur de Dieppe , homme de cœur , fort expé-
(1) P. 80 du t. IV des 'Œuvres de Brantosme.
ET NOUVELLES DE COUD
rimenté en guerres modernes , appareilla avec douze cents Français déterminés, et tenta, mais avec aussi peu de succès, de secourir les îles. Quant au pauvre Dom Antonio, errant à F aventure en Hollande, en Angleterre, en France, il vint mourir à Paris, le IG Mort août, 1595, après avoir cédé tous ses droits à Henry IV, Dom Antonio, comme son prédécesseur avait cédé les siens à Philippe II: legs inutile de la part de Dom Antonio, car l’Espagne parvint à réunir le Portugal à sa couronne et F y maintint jusqu’à la révolution de 1640, qui plaça sur le trône de ce dernier pays la maison de Bragance. Touchée des malheurs de Dom Antoine, ou plutôt animée d’un esprit de haine contre son ennemi Philippe II, Elisabeth d’ Angleterre avait armé Élisabeth
en faveur du prince fugitif une flotte dont elle avait p°ur lui. donné le commandement à un Français, Dominique de Gourgues, qui mourut avant de mettre à la voile.
Ce nom de De Gourgues, qui s’est déjà produit plus haut (1) dans des lettres de M. de Saint-Luc et de Charles de Lanssac-Duras , mérite qu’on y arrête un instant son attention.
C’est celui d’une famille de noblesse de robe de La famille
tle Gourgues.
Mont-de-Marsan, qui a rendu de grands services au pays et a fourni des magistrats distingués aux parlements de Paris et de Bordeaux. Il était alors porté par trois frères, dont l’aîné, Ogier de Gourgues, seigneur de Montlezun, vicomte de Juillac, baron de Vayres, était trésorier de France et général des finances de Bordeaux. Il exerçait en même temps
(1) Pages 127 et 130.
SIGNES DU TEMPS
les fonctions cle maître d’hôtel de Henry IV et conseiller en ses conseils. Ses deux frères s’appelaient, l’un Dominique, l’autre Jean. Celui-ci, qui occupait le poste de général des finances du Roi de Navarre, était homme de mérite, comme Ogier; mais le plus connu, le plus brillant des trois frères, a été Dominique. L’histoire maritime a conservé de lui le souvenir d’un des faits d’armes les pins vigoureux et les plus français, et c’est le cas d’imiter ici Pindare, en se rejetant, à propos d’Ogier, sur l’éloge de Castor et Pollux.
fait donnes Dominique avait servi, dans les guerres d’Italie,
de Dominique solls Biaise de Moulue. Fait prisonnier et ieté sans
deGourgues. 1 J
façon aux galères par les Espagnols , il jura d’honorer la France en tirant d’eux une éclatante vengeance. Avec l’assentiment de Moulue, devenu lieutenant général de Guyenne , il équipe à ses frais une flottille, part de Bordeaux, le 22 août 1567, avec cent arquebusiers et quatre-vingts matelots, qui, au besoin, peuvent faire des soldats, et met le cap sur ! Amérique. Arrivé à Cuba, après mille vicissitudes de mer, c’est là seulement qu’il découvre à son équipage le but de l’ expédition : il ne s’agit de rien moins que de reprendre sur les Espagnols la Floride, enlevée aux Français par la plus noire des trahisons, en pleine paix. A cette idée d’une injure nationale et d’assassinats à venger, cette poignée de braves tressaille de joie. Il reste encore deux cents lieues à franchir : on les franchit, et l’on aborde au canal de Bahama. Là, aidé des sauvages, à qui les duretés espagnoles font pleurer
ET NOUVELLES DE GOUIL
les Français, Dominique attaque les forts à travers la mitraille. Les forts sont pris, la plus grande partie de la garnison est passée au fil de F épée , les prisonniers sont pendus aux mêmes arbres où la trahison avait pendu les Français ; et au lieu de l’écriteau espagnol : Fendus non comme François , mais comme hérétiques , » il fait écrire : « Pendus non comme Espaicjnols ni mariniers, mais comme traistres, voleurs et meurdriers. »
A son retour à la Rochelle, le 6 juin 1568, sa tête était mise à prix par le Roi Catholique, et, dix-huit mois après, la cour de France, au lieu de faire fête à son vengeur, eut la lâcheté de le vouloir faire arrêter, et elle l’eût fait pendre, sur les plaintes de l’ambassadeur d’Espagne, s’il ne se fût caché pendant longues années, errant travesti dans un état voisin de la misère. Enfin, il fut signalé à la Reine Elisabeth , et, vers 1593, il allait prendre le commandement de l’escadrille qu elle envoyait au secours de Dom Antonio, quand la mort l’enleva : héros national dont il faut honorer la mémoire, en plaignant le gouvernement qui n’avait pas eu le cœur de le soutenir (1).
Nous arrivons à l’époque où la terre tremble, où se préparent les chocs terribles des partis; où
(1) On peut, sur cette affaire de Dom Antonio, consulter un curieux livre intitulé l’Vnion du royaume de Portugal a ia couronne de Castille, etc., grise de V italien du sieur Iliérome de Franchi Contestaggio, gentilhomme genevois , par AI. Th. Nardin D. es. D. G. de B. G. B. Un vol. in- 12, à Besançon, par Nicolas de Aloingesse, Al. D. XGVI.
Représailles
contre
l’Espagnol.
Pour
récompenser
son
patriotisme , la cour de France l’eût
fait pendre.
Henry III et ses mignons.
SIGNES DU TEMPS
Il les cliérit et caresse, et les orne de bijoux en public.
Son costume de femme.
le Roi de Navarre, devenu l’héritier présomptif, est le point de mire des ambitieux et des assassins; où le Roi de France , ne trouvant rien dans ses coffres , veut, comme il Fa déjà fait en vain, fouiller aux bourses des bourgeois récalcitrants. Les prédicateurs , tantôt par des invectives , tantôt par de bons mots indignes de la chaire, brisent tous les liens de respect entre le trône et ceux qui jadis avaient accoutumé de ne le regarder qu’à genoux. Pendant que le volcan gronde, le faible Henry III, habitué à se laisser gouverner, n’avait d’autre souci que de choyer, chérir, caresser en public ses mignons, de les parer de sa main, de leur attacher des pendants d’oreilles et des colliers, de lutter avec eux au bilboquet jusqu’au milieu des rues de Paris. Cet homme qui, dans la vie publique, avait débuté avec tant de valeur et d’éclat à Jarnac et à Moncontour; éloquent, brillant, ami des lettres et des arts, comme tous les Valois; affable, chéri en général de tous ceux qui l’approchaient, grand et digne par boutades, s’était affaissé sur lui-même, et n’était plus qu’un enfant et une femme. 11 court publiquement la bague, vêtu en amazone, la gorge découverte, avec collier de perles et boucles d’oreilles. Il se pavane ainsi, ou bien en quelque autre accoutrement féminin, dans les bals et dans les cercles.
Un jour des Rois, ce douteux animal.
Sans cervelle, sans front, parut tel en son bal.
De cordons emperlez sa chevelure pleine,
Sous un bonnet sans bord, fait à l’italienne,
Faisoit deux arcs voûtez. Son menton pinceté,
ET NOUVELLES DE COUR. 159
Son visage de rouge et de blanc empasté,
Son chef tout empoudré, nous monstrerent Tidee
En la place d’un Rov, d’une p . fardee.
Pensez quel beau spectacle! et comme il fit bon voir Ce prince avec un buse, un corps de satin noir....
Pour nouveau parement il porta tout ce jour Cet habit monstrueux, pareil à son amour;
Si qu’au premier abord chacun estoit en peine
S’il voyoit un roy-femme ou bien un homme-royne (1).
Et tout à coup, frappé de remords, le voilà qui passe des mascarades et des cavalcades, des entretiens bruyants les plus licencieux, aux moraeries ascétiques les plus éclatantes , aux retraites baignées de larmes dans des couvents austères et rigoureux; aux processions expiatoires, sous le cilice et sous la cendre; aux pèlerinages solennels pour avoir des enfants. Il s’inonde d’eau bénite au dehors et au dedans , et se croit purifié :
Il use d’eau lustrale : il la boit, la consomme En clystères infects ; il fait venir de Rome Les cierges, les agnus que le pape fournit,
Bouche tous les conduits d’un charmé grain bénit (2).
Ces vers sanglants du rude d’Aubigné excitent la méfiance de quelques-uns. D’Aubigné, objecte-t-on, était un Huguenot et un ennemi, dont la fournaise poétique lançait volontiers sa lave contre tout ce qui n’était pas de la Religion. Dans ces temps de guerre civile et religieuse, on regorgeait de pamphlets, de satires, de pasquils venimeux que, de part et
(1) Agrippa d’Aubigné : les Tragiques donnez au public par le larcin de Prométhée.
(2) Idem, ibid.
Ses momeries de pénitence.
SIGNES DU TEMPS
iGO
d’autre, on se jetait à la face. Les travestissements les plus étranges étaient dans les mœurs, et n’avaient rien cpii fit tomber la grandeur dans la boue. Si Henry III, ajoute-t-on encore, s’est diverti du jeu de bilboquet, c’est que c’était le jeu à la mode; s’il s’est plu aux mascarades, c’est quelles étaient dans le goût général et persistant. Plus tard, il fut peu de foires de Saint-Germain où le grand Roi Henry IV ne se soit donné les plaisirs du masque. Il y dressa au Louvre le futur Louis XIII; et n’a-t-on pas vu cette tradition protégée par le solennel Louis XIV? N’a-t-on pas vu ce prince paraître, non pas seulement en Pli chus à perruque dorée, mais en Démon et en Maure; mais en Cérès et en Fille de village, en Débauché et en Nymphe ? Une voix de gourdin ne prouve pas plus à frapper en beaux vers qu’en vile prose, et nombre de bons esprits voient dans l’appareil des mignons plus de puérilité que de crime. Pour ma part, je me sentirais fort enclin à laisser à M. Michelet, Fardent écrivain coloriste, ses attaques furibondes contre les Rois, comme j’ai dégoût à ces fades imageries d’Epinal qu’enlumine M. Capefigue pour réhabiliter les femmes équivoques de la Régence et des soupers de Louis XV, sous le titre prétentieux de Reines de la main gauche. Mais j’ai fait de vains efforts pour m’accoutumer à ce prince avili, si plein de contrastes, et tous les plaidoyers en sa faveur n’ont pu réussir à me persuader.
La splendeur traditionnelle des costumes de François Ier, de Henry II, de François II, n’avait fait que
ET NOUVELLES DE COUR
s’accroître. Le costume de Charles IX, aux fêtes perfides du mariage de sa sœur avec Henry de Navarre, avait représenté une valeur de cinq à six cent mille écus; la toque, le poignard, l’épée, la vestine, le manteau de Henry III, dans ses fêtes, montaient encore plus haut : prodigalité de femmelette. Il avait dérangé les finances publiques pour suffire à ses extravagances personnelles, pour gorger ses favoris et aller au-devant de leurs caprices les plus emportés. Ce sont tous les jours de nouveaux édits bursaux, de nouveaux accroissements de taille, de nouvelles lois somptuaires qui viennent à la fois imposer la misère et l’épargne à ses sujets. Le peuple affamé de Paris commençait à ouvrir les yeux et à se compter. De l’examen d’un détail on allait à un autre, et, comme toujours, on résumait un ensemble exagéré. Saisi tout à coup d’une fureur nouvelle de faste, le Roi veut introduire à sa cour l’étiquette de la cour d’Angleterre , plus pompeuse que celle de France. Il assigne à ses mignons des costumes féminins d’une splendeur effrénée, et en même temps le prévôt de l’hôtel et ses archers arrêtent prisonnières à Paris cinquante ou soixante damoiselles ou bourgeoises dont le goût et l’élégance se sont permis en habits et en bagues des transgressions aux lois somptuaires. Tout à l’heure Henry III va représenter en roi avec une indicible majesté; tournez les yeux, et déjà il est tombé en des lubies étranges et puériles. « Caractère d’esprit incompréhensible ! s’écrie De Thou; en certaines choses, capable de soutenir son rang, en quelques-unes, au-dessus de sa dignité;
Richesses
de
ses costumes.
Profusion de ceux de
ses mignons.
Étiquette anglaise qu’il veut introduire.
On exécute à la rigueur les lois somptuaires.