‹ Causeries d'un curieux (volume 2)Chapitre 35 sur 97 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

SIGNES DU TEMPS

Seconde lettre de

Du Haillan au maréchal de Matignon.

5 janvier

Règlements intérieurs de cour.

en d’autres, au-dessous même de l’enfance! » Sully, introduit dans son cabinet pour affaires importantes, le trouve « Fespee au costé, une cappe sur les espaules , son petit toquet en teste , et un pannier pendu en écharpe au cou, comme les vendeurs de fromages, dans lequel sont deux ou trois petits chiens pas plus gros que le poing (1). » C’était un de ses plaisirs favoris, quand il ne faisait point parler des perroquets ou ne découpait point des images.

On va juger de ses folies par cette autre lettre de Du Haillan du 5 janvier 1585 :

« Monsegneur . (après de nombreuses excuses

sur le long temps qu’il a mis à répondre , et s’être engagé, sans plus faillir, à faire dorénavant de trèslongues dépêches et souvent, il poursuit ainsi) je vous suplieray de me faire cest honneur de me continuer quelquefois le discours des nouuelles de Guyenne , comme il vous a pieu quelquefois faire, d’autant que je n’en sais et n’ay moyen d’en entendre et d’en faire part à ceux qui m’en demandent que par le bénéfice de l’organe de vos lettres, qui est le vray oracle de tout ce qu’on en peut desirer. Celles de deçà sont en grand nombre. Le Roy a fait d’estranges et encores non veus nj oujs reglemens et ordonnances sur la forme du respect qu’on luj doit porter, sur l’entrée de ses chambres, sur les conditions de ceus qui y deuront entrer, sur les habillemens de messieurs de son conseil et de

(1) Mémoires ou OEconomies royales de Sully, t. I, p. 52, édition Michaud et Poujoulat.

Des gens spéciaux étaient préposés à la gardé et au soin des petits chiens du Roi. On possède encore des reçus de leurs gages.

ET NOUVELLES DE COUR

ses officiers, et en somme sur toutes les actions, firnctions et geans de service de tous ceux qui sont sur ses états. De quoy il y a plusieurs mal contens pour se voir esloignez de sa personne et vestus de mesme que moindres qu’eux (1). Si je puis, je vous enuerray en ceste depesche ledit reglement , qui est une espèce d’adoration et une vraye marque de pompe. Sa Majesté n’a fait ceste année que trois cheualiers du Saint-Esprit , asscauoir les Srs de Termes, de Ruffey et comte de Grignan. Ledit Sr de Ruffey, gros et lourd, a receu l’Ordre en vne chaire (2) , pour ce qu’il estoit et est encore si malade qu’on pense qu’il creuera bientost de greisse et de merdica (3) . Sur la conformité du nom, non de l’honneur, je vous diraj que mous, de Ruffec, vostre beau-frère, est extresmement malade, et non sans crainte de mort. Le Roy a destiné, pour l’année prochaine , trente-six cheualiers du Saint-Esprit , qui est exceder de six le nombre qui est permis de faire en son instruction; mais il a protesté, juré et signé, et fait signer à tous les Srs Cheualiers présens à la dernière cérémonie, qu’il n’en fera plus, jusqu’à ce que ledit nombre surpassant les cent soit réduit à cent. Il y a sept ou huit bons vieils cheualiers qui ne sont pas loing de le faire réduire à ce dit nombre deuant que l’année se passe.

Nominations dans l’ordre du

Saint-Esprit.

Caricature du seigneur de Ruffey.

Le marquis de Ruffec en danger de mort.

(1) «Au commencement de cet an 1585, le Roy fit un nouveau reglement en sa maison, mesmes pour les Indus de ceus qui estoient journellement près de sa personne pour son service ordinaire ; lesquels il vestit de vêlons noir, et une chaisne d’or au col pendant qu’ilz sont en quartier; et à ceux du conseil d’Estat et privé, entrans audit conseil, fit prendre de grandes robbes de velous violet, qu’il fit faire exprès à ceste fin. » L’Estoile, Registre-Journal cle Henry III.

(2) Les fauteuils à grand dossier s’appelaient chaires.

(3) Le mot ne se comprend que trop, mais il n’existe en aucun lexique, et était probablement un mot de convention, de coterie.

SIGNES DU TEMPS

Du Haiiian Dudit nombre dont xxx vj il y en a de très vereus. La la généalogie pluspart passeront par mes mains ; car encores que je presque tous n’aje office, qualité, gages ni marque en croix aud. 1 désordres! b Ordre, si est-ce que, sur la fin des années, j’ay eu presque toute la peine et les couruées que me donne nions, le chancelier de toutes leurs généalogies, en lesquelles je suis desia si versé, qu’il me les adresse toutes, et eus tous s’adressent à moj pour la facilité de l’art qu’ils y trouuent. De fasson que le Ho y recognoist desia, en cest endroict, mon escriture et ma méthode. Mais ma peine est si mal recognue, qu’encore que, depuis l’an 1581, j’ay dressé la genealogie de xxvm cheualiers , il n’j a eu aucun d’iceux qui m’ait dit vu grant

Querelle de M. de Saint-Gouard, à savoir Jean de Vivonne, marquis de Pisani.

Les Lorrains sont en fête et trament leurs desseins ambitieux a l’ombre de

leurs plaisirs.

mercv.

» La querelle de monsr de Saint-Goliart avec le Sr de Saint-Germain est trouuée assez estrange , veu que ledit Sr de Saint-Gohart a armé vers le Consistoire des cheualiers, ses confrères, pour cela. On est après à l’accorder pour riionneur de l’vn et le repos de l’autre et de tous les deux. Ledit Sr de Saint-Germain est en la protection de mondit Sr de Ruffec, affin qu’estant par deçà le plus foibie , aucun outrage ne lu y fut fait, combien qu’il ait trouué beaucoup d’amis. Mais d’autant que mond. Sr de Saint-Gohart est seigneur de moyens, du conseil du Roy, et cheuaiier dudit Saint- Esprit , il en a beaucoup plus que l’autre.

» Messrs de Guise et du Maine (1) sont auec monsieur de Lorraine. Tous ensemble ont fait Noël à Joinville, et font ceste feste des Rois à Nancy. Soulz espece de couleur de bonne chère, de garsses, de courir la bague

(1) Charles de Lorraine, duc de Mayenne, frère puîné de Guise le Balafré.

ET NOUVELLES DE COUR

et d’aller à la chasse, les mal-pensans disent qu’ils aduisent à leurs affaires et à ce qui pourroit aduenir en tous accidens naturels et communs. Mais il ne faut rien attendre de tels princes que ce qui est pour le seruice du Roy et de ceste couronne, et en mesme temps aduiser à ce qui les touche et regarde.

» Mons. de Lenon court, qui a perdu M. de Lenoncourt-Goupeuraie , son frère, en même temps fit vue faute et vue perte. La perte fut de son frère, et la faute, qu’il alla dire au Roy que Sa Majesté nayant point d’enfans masles deuoit eslire vn successeur. Ce mot de successeur est très odieux à vn prince auquel il semble qu’vn successeur soit son bourreau pour l’estrangler. Ce fut trouué si estrange de Sa Majesté, que, sans sa modestie naturelle, elle l’eust offensé. Seulement elle luy respondit que son successeur seroit son fds , non autre, et qu’estant iuy et la Reyne sa femme jeunes, ils auoient esperance de faire des masles et priuer de l’espérance de la couronne vn vieillard qui y aspiroit , et vn jeune qui n’estoit nj plus sain nj guères plus jeune que luy. Monsieur de Mercueur est en son gouuernement, assez mal sain et mal content de ce que monsieur de Joyeuse a obtenu déclaration sur l’admirauté de Bretagne.

» Il y a des remuemens sourds en ce royaume : ce sont les menées secrètes de ceux qui se préparent au combat quand il en sera temps.

» La Reyne d’Angleterre se fait vieille, mal saine et soupçonneuse. L ’armée envoyée pour monditSr Joyeuse, en intention de quelque entreprise sur l’Espagne , est venue relascher à Calais, au grand mescontentement de ceux qui y ont mis leur argent. Le poure dom Antonio de Portugal est au Secrinio en Basse-Bretagne,

M. de Lenoncourt blesse le Roi en le traitant comme un impuissant.

M. de Mercœur.

La Reine d’ Angleterre vieillit.

Encore le Roi de Portugal qui meurt de faim.

SIGNES DO TEMPS

Belleville,

auteur

de pasquils contre le Roi , est pendu et brûlé.

Sainte - Saline est arrêté.

Le prince de Parme.

Le duc de Savoie épouse une fille de Philippe II.

Rivalité galante du duc de Nemours et du duc de Genevois.

Mariage des filles du duc de Toscane.

mourant de la malle rage de faim, et on le laisse là.

'» La mort de ce Sr de Belleuille, pendu et bruslé pour vn fort sot liure qu’il avoit fait contre le Roy, suscite beaucoup de discours de ce que chascun a à craindre de parier et d’escrire. Le Roy a trouué fort mauuais l’eslargissement que le president de Poitiers a fait de la personne de Saint-Solinne en sa maison ; car ce n’est à vn juge d’oster des prisons royalles vn prisonnier pour vn fait d’ Estât. Led. président a vn beau adjournement personnel. Saint-Solinne est amené en bonne et ferme garde. Le Roy d’Espagne a rendu la citadelle de Plaisance au prince de Panne , en considération de ses bons seruices. Led. prince tient bloquées Anuers et Bruxelles, d’où rien ne sort. Le Sr des Pruneaux l’aisné est pour la seconde fois reuenu des Pays-Bas avec la charte blanche d’iceux, mais on ne veut entendre à ce qui importe nostre grandeur, et la crainte qu’on doit auoir de celle de nos ennemis. Le Roy est si sage qu’il ne peut faillir en cela nj en autres choses. Le duc de Sauoje attand sa femme à ce printemps. Mons. de Nemours, qui est près de luy, s’en va mourant. Led. duc et nions, de Geneuois, fils de moud. Sr de Nemours, ont esté mal ensemble pour l’amour d’une dame de laquelle led. duc jouissoit , et ayant dénommé ses amours and. jeune Sr de Geneuois, il alluma aud. Sr de Geneuois le feu de l’amour de ladite dame; ce qui est vue passion estrange et espèce de perfidie. Maintenant ils sont aucunement rhabillés par la prudence dudit Sr de Nemours; mais ceste première haine mal aisément pourra estre oubliée, veu la cause et la nature des princes en telles matières. Le duc de Thuscane marie ses quatre filles, car il n’a point de masles. La Reyne d’Escosse a pensé mou-

ET NOUVELLES DE COUR

rir. Vous estes voisin du Languedoc pour en receuoir des nouuelles. Le Pape a esté malade et s’en va à Boulogne changer d’air, en lieu de sa natiuité et de son aage , 85, selon le millésimé. La Congrégation des Penitens est fort auillie, car le Roy a senti qu’on lui auoit en icelle préparé vne conjuration , mesmement en la procession du jour de Nostre-Dame de mars, et a envoyé demander au Pape dispense de nj aller si soutient. La confrairie des Jherolimitains du bois de Yincennes, estant pris au nombre de 33 seullement, pour le nombre des années de Nostre Seigneur Jesus- Christ, Sa Majesté se plaist fort la en lieu solitaire. Monsieur le maréchal de Joyeuse (1) vient icj , lourd et gros, et M. le maréchal de Biron (2) est très mal contant de beaucoup de choses, et particulièrement de la reuocation de plusieurs edits , desquels il esperoit tirer proffit et ressource à ses affaires et debtes. Vous scaués les autres causes de ses mescontentemens, et j’en suis extresmement marrj , car il y a de la considération en ses mérités et de la pitié au mauuais estât de ses affaires endommagées par toutes despenses faictes auec ses seruices. Ceste-cj, monseigneur, est faicte à la haste et en mauuaise écriture, mais vous i’escuserés, s’il vous plaist. Je vous auois bien dict, au commancement de ceste-cy, quejela vous ferois longue,

(1) Guillaume, vicomte de Joyeuse, marié à Marie de Batarnay, et père du duc. Il fut maréchal de France en 1582 et mourut en 1592. Dans l’année de son maréchalat, il avait fait la guerre aux Protestants du Midi.

(2) Armand de Gontaut, baron de Biron, né en 1524, élevé parmi les pages de la Marguerite des Marguerites, maréchal de France en 1577, servit contre les Huguenots, exerça divers commandements en Guyenne et dans les Pays-Bas, et fut tué, en 1592, au siège d’Épernay. C’est lui qui fut le parrain du cardinal de Richelieu.

Marie Stuart.

Maladie du Pape.

Disgrâce de la

congrégation des Pénitents blancs fondée par Henry III.

Henry III ne fréquente plus que les Hiéronymites de Vincennes.

Le maréchal de Joyeuse.

Mécontentement du maréchal de Biron.

Mauvais procédés de l’évêque d’Acqs envers Matignon.

1 G8 SIGNES DU TEMPS

mais c’est pour payer les arrérages cle ma longue interruption d’escrire. Pour la fin de la présente, je vous dira] , monseigneur, que , quand vous m’auez escrit du bon tour que nions1' l’euesque d’Acqs (1) vous a fait, en reuanche de tant de bons offices que je scais vous lui auez faits , je ne m’en suis pas fort esbahi , veu que c’est son naturel , nj plus nj moins que celltiv du soleil est d’eschauffer et nourrir. Et nonobstant que mon frère l’ajme tant, et qu’il est cause de la mauuaise intelligence qui , pendant l’espace de xx mois, a esté entre mond. frère et inoj , si est-ce que à la fin, je me suis laissé aller à ceste amitié fraternelle et à vu naturel deuoir qui pousse les bonnes âmes, et escris par ceste voje à moud, frère, auec réconciliation de nostre amitié; de quoy, à mon aduis, monseigneur, vous serez bien aise. Et sur ce, vous baisant très humblement les mains, je prie Dieu vous donner,

» Monsegneur, en parfaite santé, heureuse et longue vie.

« De Paris, ce ve jour de januier 1585.

» Votre très humble et obéissant seruiteur,

» BGH. »

A la suite de cette lettre de Du Haillan, un extrait d une lettre de Vivonne, marquis de Pisani, au maréchal, trouvera bien sa place :

(1) Gilles de Noaiiles, d’abord conseiller au Parlement de Bordeaux, puis ambassadeur en Angleterre, en Pologne, à la Porte, évêque de Dax, en 15()2, mort en 1597. Il avait négligé de demander des bulles, et mourut sans avoir été sacré.

ET NOUVELLES DE COUR

« Les meilleures nouvelles que ie vous puys donner de sete campagne est que Leurs Mtés sont en très bonne sancté. L’on est en doubte si elles retourneront à St Germin plutaust que le caresme. Ientans que les députés de ceulx des bas peis seront bientaust issi. le croy que Ion les oera. Mais ie ne say si Ion conclura quelque quas d’importanse auecque heulx. La court est très-grande de noblesse, ny aiant de princes que messieurs les cardinaulx de Bourbon et de Vandosme. Monsieur de Nevers est bien en sete vile, mais il vient peu ches le Boy. Mesieurs de Guise sont a Ginuille (Joinville) et diction quils yront fere caresme prenant a Bar auecque Monsieur de Loraine. Lon dict que le prinse de Parme va prenant pie de iour en iour a la reformasion des affaires de Flandre, et panse lon que si lon ne recoipt les estas a ce que concluront leurs députés qui vennoient de pardesa, quils composeront et acorderont avecque le Boy dEspagne auecque la meilleure composision quils pouront, et quant a moy ie ne foes doubte quil ne se rande très fasil pour se acommoder auecque heulx de peur quil a que nous ne nous atachions a se morceau si friant a qui lauroit bien goûté. De ce que ientenderay de plus, ie ne fauldray de vous en tenir anisé ; et sur ce ie vous baise treshumblement les mains et prie Dieu, etc.

» De Paris, ce 14e iarmier 1585.

La seconde lettre de Du Haillan est, comme la première , une sorte de gazette de cour , chargée d une interminable nomenclature et de doléances sur F abandon où il végète. C’est lui qui dresse les généalogies , parfois véreuses , des chevaliers de

Lettre clu marquis de Pisani.

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