‹ Causeries d'un curieux (volume 2)Chapitre 37 sur 97 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

Bianca

Capello.

Marie Smart.

Catherine de Médicis la fait abandonner par

Henry 111 .

SIGNES DU TEMPS

Éducation

de

Marie Stuart et

son caractère.

dit, était moins une politique qu’une intrigante, et se fit amuser et jouer par Elisabeth. Quant à Marie Stuart, elle était du nombre de ces personnages politiques qui excitent les plus vives sympathies avec d’aussi vives colères, et dont les polémistes de tous les partis se jettent à la face les cendres toujours bridantes. Voyez les livres passionnés qu’on écrit sur elle : ne dirait-on pas de ces grands combats livrés sur la tombe des héros de l’antiquité?

Elevée en France à l’italienne , sous les yeux de Catherine, pour son fils François II, elle avait appris la musique, la danse, l’italien, le latin et l’art de faire des vers. Malheureusement, elle n’avait pas appris celui de dompter la violence de ses émotions et de ses instincts. M. Philarète Chasles a eu raison de dire qu’on en a fait à tort une âme poétique : les fictions qui bercent, les rêveries qui enivrent et détachent de la terre , les illusions dorées qui consolent de tous les maux , ne furent point son fait. Vrai sang des Guise, hautaine, ardente et impétueuse, légère, éloquente, enflammée de passions et de volontés éperdues, l’instinct la précipite dans l’amour, l’aveuglement dans le crime, fétourderie audevant de la perfidie qui va la trahir, l’orgueil audevant de l’outrage et du bourreau. Voilà comme l’a si bien peinte M. Chasles, dont j’aime à emprunter les paroles. Après dix-neuf ans de captivité qui brisent son cœur sans apaiser l’activité de son esprit, on la voit, fidèle à ses penchants ironiques , remuants et étourdis, se consumer, non dans le repos et le renoncement, qui eussent sauvé sa vie ; mais à lutter

ET NOUVELLES DE COUR

contre la fatalité qui la presse , à tenter de lever le Midi en sa faveur, à implorer et à taquiner Élisabeth, à éveiller autour de sa personne cet intérêt passionné qui mena le duc de Norfolk à l’échafaud; et, pour dernière folie, prisonnière catholique de la féroce jalousie d’une rivale, — protestante encore plus par calcul peut-être que par conviction, mais qui tout en détestant par instinct naturel les puritains, avait horreur des catholiques , — elle lui écrit d’une plume cauteleuse, doucereuse et ironique, pour la plaindre d’être hors d’âge, rongée d’infirmités, insultée par ses jeunes amants, et la fable de I Europe (1). Alors, la hache tombe. Pour les peuples protestants, elle fut une juste victime immolée à la Réforme, et sa mort fut un triomphe moins encore pour la jalousie de la vieille Élisabeth que pour les ennemis du papisme.

Chez nous du moins elle n’avait laissé que le parfum délicat de sa jeunesse en fleur, de sa beauté resplendissante « comme la lumière en plein midi, de son charmant esprit ouvert à toutes les grâces. Elle avait régné comme reine, elle avait régné comme femme : le Patuit Dea semblait avoir été dit pour elle. Qui n’a été amoureux de Marie Stuart? M. Mignet a lancé sur cette princesse un livre terrible, un beau livre, mais ce livre est un glaive. Il l’a condamnée et frappée au nom de l’histoire.

(1) Voir le Recueil des lettres de Marie Stuart, publié par le prince Labanoff. Lettre de Marie à Elisabeth, novembre 1584. L’original existe dans la collection du marquis de Salisbury à Hatfîeld-LIouse. C’est un des monuments les plus extraordinaires de l’extraordinaire histoire de Marie.

Confréries fondées par Henry III.

180 SIGNES DU TEMPS

Les cœurs 11e sauraient que l’absoudre au nom des prestiges de sa beauté et de sa grâce, au nom de l’ascendant de son éloquence, au nom de son injustifiable martyre et de la noblesse de sa mort, au nom même de ses passions, pour lesquelles il sera beaucoup pardonné. « Desdémone est étendue sur son lit. Le terrible Maure s’approche de la victime, et voyant ce trésor de grâce et de beauté, il sent son cœur faillir. Il dit : Je veux respirer la rose sur sa tige. Il embrasse Desdémone : « O souffle embaumé ! dit-il, tu persuaderais presque à la justice de briser son glaive ! « Marie Stuart est la Desdémone de F histoire (1). »

Il 11e nous reste plus qu’à dire un mot sur les confréries fondées par Henri III et qui firent tant de bruit, de son vivant.

Les princes et les particuliers s’affiliaient aux Confréries de Pénitents, ou Flagellants, noirs, bleus ou blancs, qui avaient leur siège dans toute la France, et n’existent plus chez nous que dans le Midi. On les retrouve encore très-nombreuses en Italie. C’est Henry III lui-même qui avait institué et érigé, en 1583, la Confrérie des Pénitents de /’ Annonciation de Notre-Dame, autrement appelée Notre-Dame de Mars. Beaucoup de monde, seigneurs, magistrats et bourgeois, s’y étaient affiliés, mais nombre de confrères s’étaient révoltés contre la rigueur des règlements rédigés par le Roi. De là cette conjuration dont il se plaint.

(P Joiin Lemoinne, Etudes critiques et biographiques, 1852, p. 234.

ET NOUVELLES DE COUR. 181

Quand Henry de Navarre avait été, en 1574, à la suite de Henry III, dans la ville d’Avignon, il s’était vu à peu près forcé , pour se maintenir en grâce, de s’affilier, à l’exemple de ce prince et de la Reine mère, à la Confrérie des Battus ou Flagellants, et d’en suivre la procession. Les blancs étaient ceux de Henry III ; les noirs, ceux de la Reine ; les bleus, ceux du cardinal d’ Armagnac.

La Confrérie des Pénitents blancs de l’Annonciation, fondée à Paris par le Roi Henry III, avait son siège aux Augustins. Quand on l’y demandait , il fallait le faire appeler sous le nom de Frère Henry (1).

La première fois que la Confrérie sortit pour sa procession, on marcha, suivant l’usage, sans distinction de costume ni de rang, avec le sac, le fouet à la ceinture. Le Roy était sans gardes ; le cardinal de Guise portait la croix ; le duc de Mayenne était maître des cérémonies, et frère Emont Auger, jésuite, bateleur de son premier métier, dont il avait encore tous les traits et façons, conduisait, avec un nommé Du Peyrat, de Lyon, chassé de son pays pour crime infâme. Soudain voilà qu’il éclate une terrible giboulée qui dure tout le jour. La procession est inondée , dans ses sacs , d’un torrent de pluie , ce qui égaya quelque peu les mauvais plaisants. Un homme de qualité, voyant de sa fenêtre passer la procession , fit sur le sac percé du Roi un quatrain satirique qui courut, et le moine Poncet, prédicateur du Carême à Notre-Dame,

de Navarre suit

en Avignon la procession des Battus.

Inauguration de la

procession des pénitents de

Notre-Dame de Mars.

(1) Duverdier de Vaupiuvas , Prosopographie , t. lîl, p. £59.

SIGNES DU TEMPS

Dévotion au Lait de la Vierge.

Les

Hiéronymites.

prêcha contre la nouvelle Confrérie , quil traita de Confrérie des hypocrites et des athéistes.

Ces Pénitents de la Confrérie royale faisaient une procession en F honneur du Lait de ta Vierge, le jour de l’Annonciation, afin d’obtenir, par l’intercession de la Mère de Dieu, que la Reine donnât postérité à la dynastie des Valois. On montre encore de nos jours une goutte du lait de la Vierge à la cathédrale d’Alby, mais sans forcer personne à y croire.

Cette dévotion au Lait de la Vierge est trèsancienne dans le diocèse d’Alby et a une origine touchante. Les jeunes mères avaient l’habitude, encore existante de nos jours, de faire offrir le saint sacrifice dans l’église de Cadelen, pour obtenir de pouvoir nourrir leurs enfants. De là le nom de Notre- Dame du Lait donné à la statue de Marie qui figure en cette église. La même dévotion fleurit aussi beaucoup en Italie, où l’on demande tout à la Vierge, le bien et le mal (3).

Les Hiéronymites ou Jéronymites étaient des moines d’un ordre de chanoines réguliers , fondé en 1373, en l’honneur de saint Jérôme. C’est un des ordres religieux qui se sont tenus le plus éloignés des affaires du monde, et dont, pour cette raison même, l’existence a été le plus paisible. Il n’a pas fait grand usage de cette tranquillité et n’a pas rivalisé, pour la science et futilité, avec les Bénédictins. La communauté hiéronymite la plus célèbre

(1) Voir Y Histoire du Culte de la sainte Vierge , par M. le curé de Saint-Sulpice, t. II, p. 20.

ET NOUVELLES DE COUR

a été celle de Saint-Laurent, dont les bâtiments touchaient à la demeure de l’Escurial, et qui était honorée de la protection particulière des Rois d’Espagne. Les moines y entretenaient une magnifique bibliothèque, dont il n’est pas certain qu’ils ne profitassent point pour eux-mêmes , dans les moments de loisir que leur laissait la fonction de dire des messes pour Philippe IL Aux Pays-Bas, les Iliéronymites eurent du moins le mérite de se consacrer à l’éducation de la jeunesse. Les communautés de cet ordre se subdivisaient : les unes étaient nombreuses, telle que celle de Saint-Laurent, qui nourrissait plus de deux cents moines ; d’autres l’ étaient moins. Celle de Vincennes, qui se réduisait pour le nombre à celui des années du Christ, était encore une création de Henry III remontant à l’année 1584. « Il n’y a rien, disait Sixte-Quint, parlant de Henry III, que ce prince n’ait fait pour être moine ; il n’y a rien que je n’aie fait pour ne l’être pas. »

Il s’était aussi établi des Hiéronymites solitaires en Orient.

Ti ■oisième lettre de Du Haillan :

« Monsegrieur, je vous ay escrit des xe et xxviii6 de ce mois , et fait entendre bien au long tout ce qui se passoit par de ça. Despuis mes dernières, les nouueiles n’ont pas beaucoup augmenté, d’autant qu’il est au bois de Vincennes en dénotions ; mais dimanche prochain, nous espérons le voir auxd. compagnies des masquarades , où nous serons. Je vous escris ceste cy, monseigneur , seullement pour me ramenteuoir en vostre bonne grâce , faneur et amitié , sans auoir que

Les

Hiéronymites de Vincennes.

Troisième lettre de Du Haillan au maréchal de Matignon.

30 janvier

SIGNES DU TEMPS

M. de Canisv.

Aj)rès la mort du prince d’Orange , une

ambassade flamande .

vient offrir les Flandres au Roi de France.

vous dire aultre chose , hormis que je vous remercie très-humblement de ce que monsr de Canisi (1) m’a dit de vostre part , qui est un tesmoignage de vostre bonne affection entiers moy, laquelle je vous suplie monstrer à mon frere nions1- Du Haillan , par quelque bon effect, jniisque vous luj laites cest honneur de l’ajmer. Je suis bien aise que vous ajez cogneu de nions.1- l’evesque d’Àqs ce que je vous en auois dit et escrit; car il a fallu à la fin que son naturel se soit descouuert, et l’incompatibilité qu’il a tousiours eue de viure auec ses amis, et de çoupsoner leurs amitiés. Je ne lairraj deresenauant jiasser, monseigneur, aucune occasion sans vous escrire, et sur ce vojage de mess'8 vos Juratz qui sont porteurs de la jiresente. Je jirie Dieu vous donner,

» Monsegneur, etc.

» De Paris, ce xxxe fie januier 1585.

» Monsegneur, je suis apres àparacheuer mon chiffre pour le vous enuoyer, affin qu’il soit le fidelle truchement des mutuelles que je vous escriraj.

» Vostre très humble et obéissant seruiteur, » Bernard de Girard. »

Le prince d’Orange, qu’un assassin esjiagnol avait déjà frappé d’un coup de feu en 1581, fut tué par un nouvel émissaire de l’Espagne, le 10 juillet 1584. Une ambassade flamande au Roi de France vint, au commencement de février 1585, offrir de mettre le pays sous sa domination. Mais

(1) René de Carbonnel, marquis.de Canisy, marié à Anne de Matignon , seconde fille du maréchal.

ET NOUVELLES DE COUR

le faible Henry III, indolent et indécis, à bout de forces, de finances et de courage, pressé de toute part par les frémissements religieux , par les menaces de guerre civile , ne se crut point en mesure d’accepter les périls d’une offre aussi favorable , et se vit forcé d’abandonner F occasion d’ouvrir un déversoir aux passions populaires. Sur-le-champ les Hollandais se tournèrent vers Elisabeth d’Angleterre et s’offrirent à sa couronne. Même refus, avec cette différence que la Pleine fit passer des troupes aux Pays-Bas. La mesure eût pu être bonne si Robert Dudley, comte de Leycester, leur général, qui n’avait qu’un talent de favori, n’eût révolté les esprits et détourné tous les cœurs par ses violences et son incapacité. D’abord, son entrée en Hollande fut une espèce de marche triomphale , et , contrairement aux conventions plus modestes et plus politiques , il fut proclamé gouverneur et commandant général des Provinces-Unies. L’or qu’il répandit à profusion lui valut une rapide popularité , que des échecs successifs lui firent perdre. Il retourna à Londres, puis repassa une seconde fois aux Pays-Bas, oû de nouvelles défaites le rendirent ridicule et impossible , bien qu’il eût su se créer un parti par la corruption. Alors Maurice de Nassau, fils de ce prince d’Orange qui avait fondé l’indépendance de sa patrie , tenta de la sauver du nouveau péril oû elle penchait, et, après de brillantes campagnes, il vint à bout de forcer les Espagnols à demander une trêve de dix années.

Le Roi refuse.

Les

Hollandais se tournent du côté d’ Elisabeth d’Angleterre.

La Reine envoie son favori Leycester avec

des troupes et de l’argent.

SIGNES DU TEMPS

Pendant ce temps le Roi s’amuse.

Ballets

aux

ambassadeurs d’ Angleterre qui apportent la Jarretière.

Quatrième lettre de Du Haillan

22 février

Pendant ce temps, Henry IIÏ , hors d’état de faire perdre à ses peuples par une guerre étrangère le goût des dissensions domestiques, et de qui Ton ne saurait attendre que des inconséquences, continue ses momeries ascétiques et ses mascarades pom- ■peuses. Pour le flatter et le gagner, Élisabeth lui avait envoyé la Jarretière par une ambassade en tête de laquelle était le comte de Warwick, qui arriva à Paris le 23 février 1585. Henry voulut fêter ses hôtes , et pour les égayer à sa manière , il leur donna, dans la salle de l'évêché, un ballet magnifique, le jour de carême prenant, tombant le 10 mars. A ce ballet, composé de vingtquatre personnes masquées et somptueusement habillées, on avait convié les plus belles et braves dames de Paris, et les moins honnêtes, pour donner aux ambassadeurs le plaisir de leurs beautés et gentils devis. Le ballet se prolongea de dix heures du soir à trois heures du matin (1), et le pâle Henry 10 y fit merveilles, en roi de théâtre.

La dernière lettre du causeur Du Haillan, en date du 22 février 1585, reflète les pensées de la cour sur ces événements préparés ou accomplis.

« Monsegneur, je suis bien aise que vous ayez receu toutes celles que par trois ou quatre voyes je vous ay escrites despuis le premier du mois de januier dernier. Mais je le serois encore dauantage quand vous me le feriez entendre. Les nouuelles de ceste Court et les affaires de ce Royaume consistent en deux pointz dont

(1) Voir L’Es toi le, Registre- Journal de Henry IIÏ.

ET NOUVELLES DE GOUIL

l’vn qui est la négociation des députez des Pays Bas est le plus grand et le plus important qui soit encore aduenu en ce royaume, il y a cinq cents ans; et l’autre est celle des ambassadeurs de la Royne d’Angleterre. Quant auxd. députez, ils ont esté fort bien Réception traittéz icy aux despens du Roy et ouïs par Sa Majesté, aux députés mais non reçeus aux belles et importantes offres quils flamandsluj ont faites. Car ils luj offroient villes , hommes et Motifs du Ro argent pour la solde de son armee. Et combien que ce les Pays-Bas fait en apparance soit spécieux, et semble que Sadite Mté doint accepter ce parti, toutesfois, quand, d’austre costé, on a considéré les incommodités qui en resulteroient, Elle s’est résolue ne vouloir aucunement entendre, et leur a offert seullement de faire tout son pouuoir envers le Roy d’Espagne pour receuoir lesdits Pays-Bas en sa grâce et faire cesser la guerre qui y est.

En somme, le Roy ne veult point de guerre , ny chose qui puisse troubler son repos, ses soldats et dénotions.

Car il considéré que ceste guerre seroit pour toute sa vie ; qu’il y a peu de seureté aux parolles et la foy et amitié des Flamans ; que le Roy d’Espagne est vn grand et fort prince et tant heureux qu’il n’a presque jamais rien entrepris de quoj il ne soit venu à bout ; dauantage, qu’il seroit contrainct daller luy mesme en personne en ceste guerre ou de commettre la force d’icelle et de ses armes entre les mains de ceux desquels il se deffie ou quil craint, ou de ceux qui! ayme le plus. Si c’est entre les mains des premiers, desquels le rang et l’authorité est grande en cest Estât et la valleur et l’experience fort estimee, il ne le veut faire, parcequ’il craindroit quelque chose qui ne se peut escrire ; et si entre les mains des aultres , il sera priué de leur presence et craindra de les perdre. Et les

SIGNES DU TEMPS

Élisabeth d’Angleterre propose à Henry III de faire de compte à demi la conquête des Pays-Bas.

Cependant de nouveau le Roi s’amuse.

aultres, peu de gens vouldront marcher soubz eux. Ce fait meriteroit un ample discours que jaj enuie de faire au commancement de ce caresmes , apres que les desbauches de ces jours gras seront passées. Quant aux ambassadeurs d’Angleterre, ils arriuerent hier à Saint- Denis, seront demain icj , oujs lundi ou mardi. Leur voyage est fondé sur les secours desdits Flamans , pour conuier le Roy, à ce qu’ils luj offrent , de pair à communs frais de luj et de la Royne d’Angleterre, entrer en ceste entreprise et partager par moitié la conqueste. Et, au cas que le Roy ne vueille entendre à cela, ladite Royne prendra vne autre resolution pour repousser la force de ce grand Roy d’Espagne, commun ennemi de ces deux prince et princesse. Oultre ces deux faictz, il ne se parle que de masquarades. Le Roy en fait le jour du Dimanche gras qui coustera cent mille escus. Ces exercices ne sont de tel danger que la guerre de Flandres seroit. Despuis hier, il court vn bruix qu’on a voullu d’un coup de pistollet ou de liarquebeuze tuer le Roy de Nauarre. G est tout ce que je puis pour ceste heure vous dire en ceste cj, faicte à la haste, auec laquelle je me recommanderay autant humblement à vostre bonne grâce que je prie Dieu vous donner, Monsegneur, en santé, heureuse et longue vie.

» De Paris, ce xxij de feurier 1585.

» Vostre humble et obéissant seruiteur » B. G. H. »

Au début de Tannée 1585, tout menaçait; mais les vœux, sinon les efforts du Roi de France, qui ne demandait jamais qu’à gagner du temps et dormait sur la vague pendant la tempête , tendaient à

ET NOUVELLES DE COUR

faire désarmer. Henry de Navarre n’eût demandé aussi que la paix, et cependant il lui fallait se préparer à la guerre, évidemment imminente. Le duc de Montmorency, qui avait resserré fortement son alliance avec lui, promit néanmoins le licenciement de ses troupes, dès que le maréchal de Joyeuse eut fait, de son côté, pareille promesse (1).

La province de Guyenne, écrasée d’impôts, désolée par les partisans, criait miséricorde et merci. Un homme considéré, Savignac de Commenge, qui avait été, en 1561, capitaine de la garde de M. De Burie, alors commandant en Guyenne, en l’absence du Roi de Navarre, se rendit auprès de Matignon l’organe des doléances du pauvre peuple. 11 lui écrivait le 22 janvier :

« Monsieur, lextreme pouuretté dont le peuple de ce pays est enuyronné a este cause que les estats dicelluv, en lassemblee generalle teneue dernièrement a Muret, nont peu accorder au Roy les propositions que Sa Magesté a mises sus j a ce que Ion ma dict, n ayant peu my treuuer a cause de lindisposition de ma personne /. Touttesfoys pour tesmoignaige de leur bonne voulonté au seruice de Sa Magesté espérant que vous moyenerés enuers Sa Magesté dauoyr pitié d’eulx et de leur re-

(1) Voir à ce sujet, dans les papiers de Matignon, une lettre de Geoffroy Camus, seigneur de Pontcarré et de Torcy, en date de Pézénas, le 8 janvier 1585. Camus, d’une bonne noblesse de robe, maître des requêtes en 1573, premier président du Parlement de Provence en 1588, conseiller d’Etat en 1594, avait l’estime et la confiance du Roi de Navarre. Sa femme avait aussi de très-près la bienveillance du Roi, et il n’avait tenu qu’à elle de fonder, par un côté voilé, une des branches folles de la maison de Bourbon.

Lettre de Savignac de Commenge à Matignon , pour

demander, en faveur du peuple , des

dégrèvements

d’impôts.

SIGNES DU TEMPS

mettre partie descl. impositions, a esté cause quiîz ont prié monsieur de La Hilhert de vous aller treuuer et lont commis pour vous représenter leur intention , laquelle je vous supplie très humblement vouloyr agreer et grattiffier ce pouure peuple de quelque bien faict et descharge et ne le frustrer du bien qu’il se promet receuoyr de vous, delliberé de vous le recognoistre par tous les seruices qu’il vous playra rettirer de iuy, vous suppliant très humblement croyre que sil tenoit à faulte de bonne volounté de contenter Sa Magesté que je ne memployerais jamais pour luy; mais sa pouuretté et misere est cause que vous supplie très humblement encor ung coup incliner a quelque sollagement et accorder aud. Sr de La Hilhert sa requeste. Au surplus, je vous supplie très humblement, Monsieur, me donner les villes de Boloigne en riuiere et Verdun ou Mirande, pour assembler ma companye et y faire la monstre, et ordonner, sil vous plaist, pour mon payement, car monsieur de La Hilbert ma promis me faire ce playsir de me faire tenir les despeches. Et si en quelque cliouse que ce soit, il vous plaict rettirer seruice de moy, vous me treuuerez prest a vous le rendre auec aultant daffection que seruiteur que vous ayez, désirant de tout mon cœur auoyr quelque belle occasion par le moyen de laquelle vous en puyssies auoyr le tesmoniaige que j’en désiré rendre, quy sera suyuy de pareilhe volounté que je prie Dieu vous donner,

» Monsieur, en très bonne santé longue et heureuse vie.

» Ecrit à Sauignac, ce xxij januier 1585.

» Vostre très humble seruiteur,

Sauignac.

ET NOUVELLES DE COUR. J91

Le président de Bellièvre travaillait de son mieux à la pacification : mais le sort en était jeté : la Ligue, plus animée que jamais, préparait ses premiers manifestes, où elle allait s’attaquer de front au Roi de Navarre. Les partis hostiles ne cherchaient qu’un prétexte pour lever en pleine paix des troupes contre le Roi légitime de France. L’oncle de l’héritier naturel, un vieillard, peu persuadé lui-même de son droit , va se laisser proclamer chef nominal de la Ligue , arborer l’étendard de la révolte, et dresser trône contre trône, sur les suggestions d’illustres intrigants qui veulent tout abîmer pour s’asseoir sur les débris de l’empire. Encore quelques mois, et la Ligue un peu faible à cette heure, mais qui ne le sera pas longtemps, sera organisée dans toute la France , et les Huguenots , qui ont toujours l’œil ouvert, seront assemblés à Guitres. Voici, sur les événements qui se préparent, deux lettres de M. de Bellièvre et une du maréchal de Biron au maréchal de Matignon.

De M. de Bellièvre :

« Monsieur, i’espere que monsr. le president Brulart vous aura veu et qu’il aura sceu de vous l’estât des afferes qui ont donné occasion à son voyage. Mons. du Laurens a leu au Roy et à la Royne la despesche que luy aués enuoyé. Leurs Majestés ont dict, que puis que vous vous trouuez sur les lieux : ou que vous empescherés que ce mal aile plus auant ou que un aultre ne le fera pas. Le faict de la ville de Dacqs me meit en peine. Jay veu aultres fois que monsr de Poyane ne s’esloignoit pas de se mectre en peine , pourveu que le

La Ligue prépare ses premiers manifestes.

Lettre de M. de Bellièvre à M.

de Matignon.

SIGNES DU TEMPS

M. de Savoie est résolu d’assiéger Genève.

Roÿluy promist de le recompenser (1). Il n’y a rien cpii puisse tant faciliter laffere qne si nions, de Saint-Estellen (2) acceptera conditions raisonnables. Aultrementje craings que du cousté de deçà il ne y ayt de la difficulté. Quant le mal est auenu l’on sen repent; mais quant nous n’en sommes que menacés Ion se persuade quil ne peult auenir. Gest à vous, monsr, à estreindre ce faict en la sorte quil se peult. Nous auons icy considéré l’auis qu’avés donné au Roy et aussi nions1 2’ d’Aubeterre. De tous coustés nous entendons pareilles nouuelies, et ne scaj que vous en escrire avecques certitude. Il ne fault pas trop craindre. Si ne puis-je que ne m’estonne de veoir qu’il semble que toutes les prouinces sont abreuuees de pareils bruicts, et nest possible quil ne y aie quelque feu caché d’où vient ceste fumee. Nous auons interest de y penser, puisque nous sommes de ceulx qui nous resoluons de nauoir aultre saulueté qu’auecques le public. Le bruict est que l’on a aduis de plusieurs endroiets que nions1’, de Sauoye, à son retour d’Espaigne, est résolu d’asieger la ville de Geneve où plusieurs François de part et d’aultre se pourront trouuer nieslés. Gest affere peult aller plus loing et allumer vn grand feu, non seulement en la France, mais aussi ailleurs. Je ne puis toutesfois penser que les remuements dont vous aues escript se facent à ceste occasion ; le temps

(1) Bertrand de Baylens, baron de Foyanne, gouverneur de la ville et château de d’Acqs pour le Roi de France, et sénéchal des Landes de Bordeaux, chevalier de l’Ordre du Roi, capitaine de cinquante hommes d’armes. De Thou parle de lui comme de l’un des plus braves gentilshommes de la province. Il avait enlevé cette ville remuante aux Huguenots, en 1580, avec une vigueur exemplaire, et elle allait être vivement disputée de nouveau.

(2) François de Sanet Estevan, qui signait indifféremment, Sanct Estevan ou Sanct Esteban. Il y avait un autre Sanct Esteban nommé Jean.

ET NOUVELLES DE COUR. 193

le nous enseignera. Nous auons icy nos députés de Flandres et les Anglois qui sont arriue's ce soir. li ne tiendra à fere bonne chere que tout ne se porte bien. Lon a fait courir en ceste ville un meschant brui et que le Roy de Nauarre estoit mort. L’on scait assés que cest une chose controuuee ; si est ce que Leurs Majestés s’offenssent de tels bruicts et vouldroientpouuoir descouurir dont procèdent telles inuentions, estimant que cest chose se dict à leur préjudice. Il vous plaira de men escrire votre jugement.

» Monsieur, je me recommande très humblement à vostre bonne grâce, et prie Dieu- de vous donner longue et contente vie.

» C’est de Paris, le xxiije jour de januier 1585.

» Votre très humble et affectionné seruiteur, » Bellieure. »

Autre du même président à M. de Matignon :

« Monsieur, je vous escriuy ces jours passés et vous mandois que nous ne viuions pas icy sans quelque subçons, à cause des bruicts des remuements que Ion dict estre dans ce Royaulme , et se parle que nos voysins pensent plus à noz afferes que nous n’aurions besoing. De ce que ie puis scauoir il nv a rien encores de certain , tant de ce que lon nous dict du dedans que du dehors. Ce nest pas que lon naye asseuré qu’il ny aye du mal du cousté de la Bretaigne, et les auis viennent de lieu que on ne peult fere de moings que de y penser; quant est des reistres et de ce qui sest dict du cousté de la Ghampaigne , ie ne veois jusqu’à présent aulcune certitude aux auis que lon nous a donné.

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