VIE PUBLIQUE DE MONTAIGNE
« Montaigne se donne pleine liberté de saulter d’un propos à l’aultre, ainsi que le vent de son esprit donne le vol a sa plume (1) »; et pareil an bon La Fontaine, qui lui aussi a tant de droit sens, il est chose légère et vole à tout sujet. Il aime à faire ce qu’il appelle une « galimafrée de divers articles ». Il prend tous les tons, parce que la vie prend tous les aspects. « Peu de chose, dit-il, lions divertit et détourné, car peu de chose nous tient. »
Il n’est « gueres versé en théologie » , et volontiers il se rit des « asneries de la science humaine », des « ressources subtiles et irréfragables. » Il évite soigneusement les disputes sur la religion, qui ont jeté tant de trouble dans les familles et dans les empires, questions terribles et oiseuses sur lesquelles la discussion amène si peu de jour, et dont les difficultés se multiplient et se compliquent par la controverse. « Quant aux miracles , il n’y touche iamais , » et ne trouve rien de certain que l’incertitude. Voilà son grand crime, et le crime de bien d’autres. Mais Pline avait dit cela en latin bien avant lui (2). Et plus tard Fontenelle disait dans le même ordre d’idées : » Je suis effrayé de la certitude que je vois partout. » La folle Harpaste dont parle Sénèque (3v), ayant subitement perdu la vue , ignorait qu elle fût aveugle, et demandait sans cesse à déménager,
Pareil au bon La Fontaine, il vole à tout sujet.
I, 46, au commencement.
11 évite les disputes sur la religion.
Son peu de goût pour les miracles.
Il est sceptique , non
pyrrhonien.
(1) Lettres cle Pasquier.
(2) Solum certum nihil esse certi, et homme nihil miserius aut superbius. JSatur. Hist ., II, 7.
(3) Lettre Le a Liicilius.
parce cjue, disait-elle, on ne voyait plus goutte dans la maison. Hélas! comme ajoute le philosophe, s’il nous faut absolument la folie pour nous faire rire, n allons pas chercher hors de nous. Nous nous croyons parfaits et pensons tout savoir; or, que sommes-nous et que savons-nous? Imitons Montaigne , qui faisait une sévère étude de lui-même et hâtait le dernier moment des systèmes erronés sur la vie. Tandis que T affirmation était la maladie de son siècle et qu’on s’égorgeait au nom de l’absolutisme et du dogme; qu’on mettait en un mot « ses conjectures à si haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif » , lui disait sagement : « Que sçay-ie? »
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que c’est faire trop d honneur au chancelier Bacon que de lui attribuer d’avoir proclamé le premier l’autorité de F expérience et le mépris des vagues théories, des spéculations surnaturelles enfantées par une fausse philosophie. Bacon était encore dans les langes que notre Bernard Palissy imprimait depuis longtemps et criait sur les toits que l’expérience seule peut conduire à la vérité. » le n’ay eu, disait-il, d’aultre livre que le ciel et la terre , lequel est cogneu de tous ; et est donné a tous de cognoistre et lire ce beau livre. » La philosophie de Bacon est venue après ces leçons du pauvre potier d’Agen; elle est venue après les leçons de Montaigne qui rappelle à la nature.
A lire Montaigne, on apprend à se mieux connaître soi-même. C’est un miroir. Pascal ne l’avouait-
il pas quand il disait : « Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j’y vois. » — « Le sot projet ! » avait-il écrit. — « Le charmant projet! répondait Voltaire : le charmant projet que Montaigne a eu de se peindre naïvement comme il a fait, car il a peint la nature humaine. Si Nicole et Malebranche avaient toujours parlé d’eux-mêmes, ils n’auraient pas réussi. Mais un gentilhomme campagnard du temps de Henri III, qui est savant dans un siècle d’ignorance, philosophe parmi les fanatiques, et qui peint sous son nom nos faiblesses et nos folies, est un homme qui sera toujours aimé (1). » Aussi F aime-t-on. C’est un frère, c’est un ami; et madame de Sévigué , qu’on eût été si heureux d’avoir Fhonneur de visiter, disait qu’il faisait bon l’avoir pour voisin.
Il est curieux , laissez-lui sa curiosité : il fait argent de toute rencontre. Il s’accoste un jour, à Rome, chez le cardinal Caraffa, d’un maître d’hôtel qui prend au sérieux, ainsi que plus tard le grand Vatel chez M. de Coudé, sa grande science de la gueule, et lui « en fait un discours avec une gravité et contenance magistrales, comme s’il eust parlé de quelque grand point de théologie » . Cet homme lui « déchiffre une différence d’appétits : celui qu’on a a ieun, celui qu’on a apres le second et tiers service ; les moyens tantost de lui plaire simplement, tantost de F es veiller et piquer, la police des saulces . et autres belles et importantes con-
Vollaire défend contre Pascal.
Curiosité
de
Montaigne.
Le maître d’hôtel du cardinal Caraffa.
(1) Voltaire, Remarr/ue XL R sur les Pensées de Pascal.
CURIOSITE DE MOJNTAIGINE.
Sobriété
de
Montaigne.
Élève
de l’ antiquité païenne.
sidérations ; et tout cela enflé de riches et magnifiques paroles, et celles mesme quon emploie a traiter du gouvernement d’un empire. » Eh bien , Montaigne est comme en sentinelle devant cet homme qui se peint au naturel. Il l’écoute des oreilles et des yeux ; il le laisse aller et se laisse aller lui-même à ce langage qui 1 instruit et l’amuse. Il se surprend même à regretter de ne pas avoir amené avec lui un cuisinier, pour le lancer à ces grandes tactiques culinaires. Est-ce donc qu’il soit un curieux de table, un gourmand, un gourmet, un délicat excessif? Non, il le dit lui-même : « le ne choisis gueres a table et me prends a la première chose et plus voysine, et me remue mal volontiers d’un goust a un aultre. La presse des plats et des services me desplaist aultant qu’ aultre presse : ie
me contente ayseement de peu de mets . Les
longues tables m’ennuyent et me nuysent. » Tout ce qu’il en dit n’est donc que pure envie d’observer, de s’instruire, de savoir. Voilà l’homme. « Tout le monde le reconnaît en son livre, et son livre en lui. » Elève des premiers humanistes du temps, « Nicolas Grouchy, qui a escript De comitiis Romanorum ; Guillaume Guérente , qui a commenté Aristote ; Georges Buchanan , ce grand poète escossois ; Marc- Antoine Muret, que la France et l’Italie recognoissoient pour le meilleur orateur du temps » , « ses précepteurs domestiques, » comme il les appelait, il avait bégayé le latin avant le français ; et les citations de ses classiques venaient d’elles-mêmes se placer sous sa plume. Mais, en dépit de son bagage