TOME III
HENRY IV
Les libertés de l’Église gallicane sont étouffées.
ce siècle de bruit, de contrastes et de terreurs, que les guerres de religion, « tout T hémisphère semble estre en tempeste et orage 35 . On entend crier de toute part, comme Montaigne, que « cette machine se bouleverse et que le jour du jugement nous prend au collet 33 . Tant d’émoi a, par un côté, ses justes raisons. « Qu’est-il donc besoin de tant de bûchers et de tortures? s’écriait le sage et intrépide chancelier de L’Hospital, tonnant contre la corruption et prêchant la tolérance. Garnis de vertus et munis de bonnes mœurs, résistez à l’hérésie. 3) Eh bien! nous qui sommes si fiers de ce que nous appelons notre civilisation, nous flattons-nous de valoir mieux? Les querelles des théologiens étaient alors plus cruelles, au dire du doux Mélanchthon , que les combats de vautours, et l’on se tuait comme des bêtes fauves pour des doctrines religieuses ; nous nous tuons aujourd’hui pour des théories politiques et pour moins encore. Ajoutez que l’indifférence en matière de religion , mal aussi terrible , dévore la société moderne. Persuadés que nous sommes d’avoir un jour vaincu par la raison les envahissements de la casuistique, nous fermons les oreilles et les yeux, nous laissons dire et laissons faire. Qu’ arrive-t-il? Bien peu d’entre nous s’aperçoivent que, profitant de notre aveuglement, d’occultes efforts nous minent en silence, travaillent à étouffer F esprit laïque du siècle, et, petit à petit, nous dépouillent des libertés de notre Eglise gallicane. Où est l’Eglise du grand Bossuet? Mais ce volcan du seizième siècle, où tous les éléments étaient en ébullition et confusion, où
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l’on combattait moins par les armes que par les crimes, n’était cependant pas, tant s’en faut, un simple foyer de barbarie. Si F on s’y montrait en proie à l’ignorance doctorale, à l’astrologie, à la magie; si tous les respects commençaient à s’ébranler; si l’incrédulité, le fanatisme et l’esprit furieux de discussion, à la recherche de l’inconnu, dévoraient les âmes et poussaient les hommes à se déchirer mutuellement les entrailles ; si toute grande figure apparaissait comme F éclair annonçant le tonnerre, — la foi, la vraie philosophie, la vraie science trouvaient aussi leur place. L’établissement religieux du moyen âge, uniquement fondé sur un christianisme mal compris, tombe alors en même temps que la féodalité. Le règne de la force a poussé l’homme à se compter : 1 humanité grandit. Les arts du dessin refleurissent d’une fraîche nouveauté ; et si la poésie charme plutôt qu elle ne fait penser, la prose a un rayon. Hardie, énergique, nourrie, puissante, enivrée de renaissance et se dérouillant du moyen âge, elle jette ses racines fécondes. Elle profite de ce qu elle n’est pas encore formée pour tout se permettre, et fait souvent, dans ses audaces, les plus heureuses rencontres. Les lettres ne sont pas alors, comme elles le seront au siècle suivant, un simple jeu de l’esprit, un loisir de l’imagination qui éclaire avec douceur à l’ombre d’un trône affermi, elles se jettent dans la mêlée des idées, des passions et des combats. Elles montrent une verdeur, une virilité, un fonds gaulois, je ne sais quel nerf, quelle gaieté native de l’âme, une originalité de
Caractère lu xMe siècle.
HENRY IV
Grandeur de Henry IV.
caractère que n’offrent plus les écrivains d’une littérature plus policée. Ne leur demandez pas l’unité de vues et de style incompatible avec une époque de confusion. Ne leur demandez pas le goût, le goût qui est l’apanage de l’âge mûr chez les nations comme chez les individus ; — le goût, qui est l’application délicate de la raison au choix de la pensée et du détail dans l’exécution, sera le rôle du siècle qui va venir, du grand siècle littéraire , celui de Descartes, de Pascal et de Bossuet. Admirons-en le magnifique ensemble, la majesté, la clarté, l’ordre souverain , la chasteté de goût ; mais ne renions pas pour cela les pères de notre langue. Le seizième siècle, en France, a ses cimes à lui et ses grands hommes : il est le siècle des chanceliers Olivier et de L’Hospital, des Coligny, des La Noue et des Guise. Ne suffirait-il pas d’ailleurs à sa gloire d’avoir été celui de Montaigne, et surtout de ce Henry IV, le plus grand homme de son temps , et à coup sûr le plus aimable, et en qui éclate la rare alliance des qualités du politique, du guerrier et de l’administrateur? « Vaillant plus qu’homme, et plus mortel que nul glaive, il aimoit plus honneur que sa vie, bonne grâce que couronne en chef. » Ne dirait-on pas que ce portrait du duc de Bourgogne, Philippe le Bon, par le poète grand seigneur Olivier de la Marche, a été écrit pour Henry IV? Voyez-le fourbissant sa grande âme au feu des luttes et des partis , se maintenant en équilibre sur le pied de guerre et sur le pied de paix; se ménageant le trésor d’une épargne considérable, la plus rare chose dans notre pays;
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relevant l’autorité, imposant le respect des lois à l’intérieur, le respect de sa couronne à l’étranger; génie élevé qui a le vol de toutes les grandes choses, et dont la verve salée en plein sel gascon a jeté à tous les vents de l’amour et de la politique tant de lettres charmantes ou de haute portée d’intérêt public. Cherchez-vous un style, goûtez le sien : il est simple, naturel, primesautier , fin et vigoureux, excellent pour son temps, pour tous les temps; il est trempé aux mêmes sources que le style de ce Michel de Montaigne, à qui I imagination et la sensibilité fournissent à pleine plume de ces expressions heureuses et frappées qui sont le don des plus grands esprits .
Terminons ce chapitre par ces excellentes paroles d’un de nos éminents littérateurs, M. Désiré Nisard, de l’ Académie française, sur Henry IV : u C’est parce que tout est action, et souvent belle action, dans les lettres du Roi de Navarre, qu’il est le maître épistolier de l’époque et de ce volume (1). Celui-là n’écrit guère que ce qu’il a fait ou ce qu’il va faire. Cela sent son homme toujours en guerre ou en amour, qui monte à l’étrier ou qui en descend. Rien de plus vivant ni de plus aimable. I)u milieu de toutes les lettres de ce volume , les unes roides et pédantesques, comme celles de Du Plessis- Mornay ; les autres un peu ternes , comme celles du maire de Bordeaux, et de quelques autres, simples
(1) il s’agit du présent volume dont M. Nisard avait sous les yeux, en un tirage à part, ce livre même qui traite de Montaigne. Voir le Moniteur universel du lundi 4 janvier 1864- .
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donneurs de nouvelles, tels que Du Haillan, celles de Henry IV se détachent et attirent F œil, comme le panache blanc à la journée d’Ivry. Admirable prince et admirable écrivain, et celui-ci par celui-là, on comprend que sur ce qui courait de sa prose ou de ses mots , Montaigne ait deviné de loin Henry IV dans Henry de Navarre, et qu’il vît de bon œil ses succès, même lorsqu’il fallait « s’en confesser à son )) curé ». C’est son honneur, comme Français, de s’être attaché à ce prince; et si quelque chose peut l’excuser de s’être abstenu dans les guerres civiles qui déchiraient son pays, c’est d’avoir prévu et souhaité des premiers la fortune de Henry IV, et de n’en avoir pas profité, » comme on le voit par les Essais , et comme on le verra plus loin, ici même, dans la quinzième lettre de Montaigne.
MICHEL DE MONTAIGNE