Livre
de M. Griin sur
Montaigne.
Montaigne donne le pas à ses affaires domestiques.
MICHEL DE MONTAIGNE
Mais il veut qu’on sc sacrifie aux charges qu’on accepte.
Mairie
Qui a donné les meilleurs jugements sur
Montaigne.
se doibvent, et de combien d’offices ils sont obligez a culs, treuvent que nature leur a donné ceste commission pleine asses, et nullement oysifve ; « Tu » as bien largement affaire chez toy, ne t’esloingne » pas. » « Mais, ajoute-t-il, je ne veuls pas qu’on refuse aux charges qu’on prend, 1 attention, les pas, les paroles, et la sueur, et le sang, au besoin. » Or Montaigne n’est point un homme à vaines phrases, à vides protestations : ce qu’il dit, il le pense ; ce qu’il promet, il le tient. 11 restait quelque chose à dire sur sa mairie. Lors de sa nomination, il écrivit aux jurats , parla de lui modestement, promit peu, et tint plus qu’il n’avait promis. De Thon, dans son Histoire, Pasquier, dans ses Lettres, rendent toute justice à sa conduite publique. Au siècle suivant, il est vrai, Guez de Balzac, dans un ouvrage posthume , a tenté de le dénigrer : il a raillé assez peu dignement, surtout peu équitablement, et sans nulle preuve, chez Montaigne le conseiller au Parlement et le maire (1). Mais M. Villemain, M. Désiré Nisard , M. Philarète Chasles, M. Saint-Marc Girardin, ont bien parlé de ce grand esprit; ils sont restés en de discrètes limites sur l’homme public et Font généralement caractérisé de quelquesunes de ces touches fermes, nettes et précises qui en disent plus que de gros livres. Le premier seulement, tout en reconnaissant qu’il « remplit sa charge avec sagesse et fut utile à la paix publique », ajoute qu’il l’exerça, « dit-on, avec peu
(1) Dissertât. XIX, p. 661.
d’activité.. » « Dit-on. » Mais sur quelle autorité contemporaine et vraiment compétente s’appuie cette restriction? Les épigrammes posthumes de Balzac ne sauraient être des témoignages, et j’avoue que j’ai en vain interrogé, sur ce point délicat, les auteurs du temps. J’avoue également qu’en pareille matière le témoignage de Montaigne lui-même me semble récusable. Ne prenons pas plus au mot ce philosophe, quand il fait bon marché de sa personne, que nous ne prenons Horace quand il se peint jetant, un jour, son bouclier dans la bataille. Cet Horace, avec lequel il a tant de traits de ressemblance, était un railleur qui, à l’occasion, s’égayait à ses propres dépens, et n’en faisait pas moins en homme de cœur. Ainsi de Montaigne. A l’entendre, en effet, il aurait quelque peu mollement traversé ses quatre années de mairie et gouvernement de Bordeaux. Mais ne voit-on pas, au contraire, par la lettre qu’on vient de lire et bien plus encore par celles qui suivent (les numéros dix et onze particulièrement), qu’il ne ménageait ni ses pas , ni ses paroles , ni sa sueur, ni son sang, au besoin? On le voit sans cesse , cet homme de plume , ce guerrier de circonstance, on le voit, ferme sur ses étriers, « les bottes aux jambes, » chevauchant à la peine, zélé, actif, loyal, dédaigneux des traverses, tous les jours plus malaisées à digérer; surmontant par conscience son irrésolution naturelle, et substituant la fermeté de l’esprit à celle du caractère qui pouvait lui manquer ; tournant volontiers le dos à l’ambition, jamais au devoir, et marchant sans peur devant lui avec con-
Monlaigne se diminue plutôt qu’il ne se vante sur
sa conduite publique.
MICHEL DE MONTAIGNE
Conduite de Montaigne pendant que l’absence de Matignon lui laisse toute responsabilité.
stance , fermeté , unité. Quand Matignon , appelé à pacifier, les armes à la main, la province agitée par la Ligue , par la Reine de Navarre et par les Huguenots, est absent de Bordeaux, c’est Montaigne qui le supplée, et qui supporte tout le poids du jour et de la nuit. Chaque instant apporte sa peine et ses hasards. Des menaces de descente et d’envahissement éclatent de tout côté : il est présent partout; il est sur pied à toute heure; il est en armes par la ville, hors de la ville, sur le port. On le voit au château Trompette, on le voit à l’archevêché. Il tient le Parlement en éveil ; il a l’œil à tous les hommes suspects qui se glissent dans la ville; sa vigilance n’est pas un instant en défaut, et il veut rendre la cité telle qu’il Fa reçue des mains du maréchal. Or, on le sait, il n’aime pas le bruit; il loue tout au contraire une « vie glissante , sombre et muette » . Mais il se montre au grand jour, quand il faut s’y montrer. S il porte gauchement l’épée, comme le dit Brantosme, il la porte bravement; et le jour de la grande revue des citoyens armés de Bordeaux, il sut respirer en homme de cœur l’odeur de la poudre. Il se mêla « parmy les files, la teste droicte et le visage ouvert » . Il sollicita les capitaines d’avertir les soldats de faire leurs salves belles et gaillardes en l’honneur des assistants. Or, il n’y faisait fort bon pour aucuns, attendu, comme le dit Montaigne, que « c’est le lieu des vengeances secrètes » . Grâce à cette franche et ferme contenance, tout se passa au mieux. Cependant, la population de la ville n’était pas de celles qui se laissent manier à plaisir.
MICHEL DE MONTAIGNE
Comme le Génois, comme le Livournais, qui dans leur allure conservent toujours quelque chose de leurs anciennes libertés républicaines, le Bordelais, tout plein du souvenir de ses vieux privilèges , était remuant, fier, belliqueux, jaloux, et il fallait savoir ménager ses susceptibilités. Montaigne, en cette rencontre délicate , eut la main ferme à la fois et légère, et le coursier généreux et ombrageux auquel il avait affaire ne se cabra point. Vrai triomphe pour un homme de cabinet, spectacle curieux et piquant, lorsqu’on se souvient du caractère épicurien et insouciant de Montaigne, qui « en sa tranquillité d’esprit, n’estoit ni remuant ni remué pour peu de chose », comme disait Mornay. L’estime pour sa personne ne saurait qu’en être agrandie. Ce qu’on pourrait prendre chez lui pour faiblesse, c’est la modération, cette grande vertu qui en suppose tant d’autres. En un mot, il s’enveloppait de ses principes comme les lutteurs de F antiquité s’enduisaient le corps d’huile, et, toujours conséquent à luimême, « sa vie n’a esté aultre que le général de ses escripts », comme F affirme Pasquier, son ami d’élite, qui le connaissait si bien (1).
De nos jours, quelques-uns ont fait beaucoup de bruit sur ce qu’il n’est pas rentré à Bordeaux quand la peste y a régné, et l’on a mis en parallèle cette conduite avec celle du premier président du Parlement de Paris, Christophe De Thou, en 1580; du maréchal d’Ornano, maire de Bordeaux, en 1599;
Ce qu’on prend
pour faiblesse est vertu
de
modération.
Montaigne devait- il être présent à Bordeaux pendant la peste?
(1) Lettres d’Estienne Pasquier, livre XVIII ; Lettre à M. De Pelgé.
MICHEL DE MONTAIGNE
Dévouements qu’on oppose à Montaigne.
du poète Rotrou, lieutenant particulier et assesseur criminel au bailliage de Dreux, en 1650; du duc de Montausier, gouverneur de Normandie, en 1662; de l’évêque De Belzunce et du chevalier Rose à Marseille, en 1720. Le reproche est-il bien rigoureusement mérité? À côté de motifs tout personnels, n’y a-t-il pas de sérieuses raisons, des raisons péremptoires à objecter, et la position de Montaigne estelle bien identique avec celle des grands et nobles personnages cités? Tous étaient au siège de la peste, quand elle éclata, tous, hormis l’auteur de Venceslas et de Saint Genest , le brave Rotrou, que Corneille appelait son père. Il était à Paris, quand il apprend qu’une espèce de fièvre pourprée rebelle à toutes les ressources de l’art, décime sa ville, ouïe devoir de sa place eût dû le fixer ; il accourt : « Au moment où je vous écris, disait-il à son père, les cloches sonnent pour la vingt-deuxième personne aujourd’hui : ce sera pour moi demain peut-être ; mais ma conscience a marqué mon devoir. » Trois jours après il n’était plus. Honneur à sa mémoire! De Thon, Ornano, Montausier, Belzunce, Rose échappèrent heureusement à la contagion. Les deux premiers seuls étaient des contemporains de Montaigne, et sans rien diminuer de F héroïsme de Rotrou , on peut dire que, depuis la mairie de l’auteur des Essais , soixante-cinq ans écoulés avaient introduit des modifications dans les mœurs et dans ce qu’on a appelé, depuis, l’assistance publique.
Il en est , il faut le dire , des maladies pestilentielles comme du vice, il n’existe qu’un préservatif,
MICHEL DE MONTAIGNE
le seul véritablement infaillible, — c’est la fuite à la moindre menace du danger, la fuite la plus prompte, la plus précipitée. Rien de mieux à faire, eût dit Collé, le héros de M. Honoré Bonhomme, que d’appliquer à ces terribles fléaux le distique latin sur les femmes qu’on aime sans espoir de retour :
Ne sedeas, sed cas ,
Ne pereas per eas.
Il y a eu, du temps de Montaigne, comme en des temps plus rapprochés de nous, des gens qui n’ont pas trouvé ce moyen suffisant contre les décrets de la Pi ’ovidence : « La main de Dieu, disaient-ils, sait bien atteindre quelque part qu’on soit. » Cela est vrai; mais il est telle rencontre où ce raisonnement pourrait bien être plus pieux que sensé. On le faisait, au Mot
d’an religieux Augustin ,
montant à mule pour s’enfuir vers Séville : « Dieu, S’appliquer lui disait-on , envoie des bombes et en préserve, suivant qu’il lui plaît. — Je le sais bien, répondit le révérend père , qui était homme de prudence ; mais ce que je sais bien aussi, c’est qu’en ce moment il en envoie à ceux qui sont à Cadix et en préserve ceux qui n’y sont pas, et voilà pourquoi je m’en vais. »
Le bon sens peut quelquefois n’être pas d’accord avec l’héroïsme; ce n’en est pas moins le bon sens.
Mais, dit-on, ce qu’évitait Montaigne, les autres Montagne
. , . ° était-il obligé
1 ont risqué ; Montaigne était maire : il avait de ri- à un héroïsme
inutile?
goureux devoirs à remplir. Il est à remarquer d’abord que dès avant l’irruption du fléau, il avait quitté la ville pour un voyage utile vers le Pioi de Navarre, auprès duquel il servait d’intermédiaire à Matignon;
siège de Cadix, en 1797, à un religieux Augus
MICHEL DE MONTAIGNE
qu’il avait passé ensuite par le château de Montaigne où se trouvait sa famille, .et que le pillage de m, 12. cette résidence l’avait forcé d’errer d’étape en étape avec les siens. Mais n’anticipons pas. Nous reviendrons sur ce point capital dans la question. On oublie ensuite qu’à ce temps de la peste, il allait terminer ses fonctions, et n’était plus maire que pour un seul jour (1). On oublie en résumé qu’un tel dévouement, aussi inutile que dangereux, n’eût été qu’un héroïsme à contre-temps. On eût eu probablement, et sans nul profit pour aucune âme, une victime de plus et des Essais de moins. Matignon dit lui-même qu’il ne restait dans la ville personne qui eût moyen de vivre ailleurs. Toutes les grandes familles de Bordeaux s’étaient réfugiées à Libourne, et comme en dix autres contagions , le collège avait été fermé , le Parlement même était allé siéger en une autre ville. Dans un cas de peste à Lyon, un siècle auparavant, le service divin avait été suspendu, et l’on avait cessé la distribution des rations alimentaires aux indigents. Quelques années après la mairie de Montaigne, la ville de Bordeaux demandait au consistoire de Nérac un ministre de la Religion : le consistoire hésita à F accorder, à raison de la grande contagion alors régnante ; et pourtant il y allait de l’intérêt des âmes ! V oilà les mœurs du temps, dont il faut toujours tenir compte. Quand la peste éclata encore à Lyon, en 1563, Charles IX, qui s’v
(1) La lettre de convocation était du pénultième jour du mois de juillet. La réponse, datée de Libourne, était du lendemain. Le 1er août, il avait cessé ses fonctions.
MIGUEL DE MONTAIGNE. 267
trouvait, alla sur-le-champ s’abriter à meilleur air : est-ce de cela cju’on lui a fait un crime? A-t-on jamais taxé de lâcheté le magistrat Loisel, pour avoir fui la peste de Paris en 1580? Pour juger les hommes, il faut se placer dans le milieu d’idées où ils ont vécu. La mairie de Bordeaux, fonction gratuite, n’était point alors de celles qui exigeassent impérieusement une constante résidence. Lanssac, nous l’avons déjà dit, Lanssac, pourvu d’une grande charge auprès de la Reine mère, fit presque toute sa mairie à la cour de France ou à sa chère maison de Bourg. Biron qui précéda Montaigne, Matignon qui lui succéda, furent la plupart du temps en campagne, sous le harnois, loin de Bordeaux. Le sousmaire et les jurats administraient la commune , sans que la légalité ni les affaires en souffrissent. Or, le plus grand nombre des personnages que nous avons nommés, et dont on admire justement le dévouement héroïque en temps de maladie contagieuse, avaient des fonctions permanentes exigeant la résidence. Quand Matignon fut nommé en remplacement de Montaigne, il était à Bordeaux pour son élection; mais l’élection accomplie, y resta-t-il pour ouvrir sa fonction nouvelle et en suivre personnellement les premières mesures? Non, il s’éloigna de la contagion, et personne ne songea à lui jeter la pierre. Personne, au temps de Montaigne, ne songea non plus à lui adresser le moindre reproche sur ee qu’il agissait suivant les mœurs reçues, suivant le droit commun. Aussi Montaigne, s’il pouvait revivre, serait-il fort surpris de ces aCCUSa-
jVI ontaigne a usé du droit commun et agi suivant les mœurs reçues , suivant le bon sens.
Ses fonctions n’exigeaient point
la résidence absolue.
Témoignage
que
Montaigne
porte
sur lui-même.
268 MICHEL DE MONTAIGNE
lions, quand lui-même, dans l’édition in-quarto de ses Essais qui suivit presque immédiatement sa mairie, écrivait au sujet de cette magistrature :
« le ne laissay, que ie sçache, aulcun mouvement que le debvoir requist en bon escient de moy, pendant tout le temps que ie fus en place. »
Or, si un homme tel que Montaigne ne trouve rien à se reprocher, lui dont les examens de conscience sont si sévères, qu’ aurons-nous donc le droit de lui reprocher? Toutes ces attaques posthumes et si modernes dont il est tout à coup devenu l’objet ne sont donc, il faut le reconnaître, que des déclamations. J’avoue que je les croyais réduites au silence par la chaleureuse apologie de M. ie docteur Payen, et que les arguments qu’il m’a développés depuis m’avaient paru d’un luxe inutile. Encore une fois, avant d’accuser comme on l’a fait, mieux eût valu consulter les circonstances, peser les droits et les devoirs de chacun, apprécier la nature du fléau.
Les paluds ou marais avoisinant, du côté du couchant, les jardins de l’archevêché, formaient un cloaque impénétrable qui, chaque année, mettait la ville en danger nouveau, dans les grandes chaleurs. Le péril ne cessa que du jour où le cardinal de Bordeaux, François d’Escoubleau de Sourdis, eut fait dessécher les paluds. L’épidémie fut « plus véhémente au pris de toute aultre », en 1585. Bordeaux et une partie de la Guyenne en furent décimés, et de juin à décembre il tomba dans la ville dix-huit mille victimes : plus de la moitié de la population restante, et Bordeaux n’était qu’un vaste
MICHEL DE MONTAIGNE
champ de mourants et de morts. Que sont les ravages de nos choléras et autres épidémies modernes, comparés à ces effroyables hécatombes des pestes du moyen âge et du seizième siècle? La mortalité la plus considérable n’a été à Paris que de vingt pôur mille. A Bordeaux, la terreur, comme le rapporte Montaigne , dont nous allons emprunter les expressions, enfiévrait ]a santé même. Toute maladie était
prise pour la peste. Enfants, jeunes, vieillards ne s’étonnent plus, ne pleurent plus. Les corps tombent épars parmi les champs, à la merci des bêtes, qui accourent et se multiplient. Tel qui est sain fait déjà sa fosse. D’autres se couchent vivants dans la leur, et l’on voit un manœuvre entre les serviteurs de Montaigne, avec ses mains et ses pieds, attirer sur soi la terre en mourant, pour s’endormir plus à ! aise. Tel est le tableau de cette terrible visitation de Dieu. « Le courage manqua à Montaigne, » dit l’héroïque M. Griin. — Eh! mon Dieu! J’admire autant que qui que ce soit les élans généreux. Je sens avec autant de passion que personne ce qu’ily a de pur, de noble et d’exalté dans les dévouements patriotiques; mais encore faut-il qu’il y ait lieu à ces dévouements. Est-ce que le malheureux Montaigne n’avait pas ailleurs d’autres devoirs plus impérieux et plus utiles? Quand il répond aux jurats, qui le convoquent pour l’élection de son successeur, à laquelle sa présence est loin d’être indispensable, il les fait juges de l’utilité de cette présence : que pouvait-il faire de mieux? S’il n’a point paru, c’est qu’ils ont senti qu’il n’y avait pas lieu d’insister sur sa venue. Et de
MICHEL DE MONTAIGNE
Personne ne se fait l’accusateur de Montaigne de son vivant.
fait, que portaient les statuts de Bordeaux? Ils disaient textuellement : « Les dits maires assistent et président aux élections, s’ ils sont en ville. » N’est-ce pas là faire bon marché de la présence des maires, et n’est-il pas évident que la forme seule est en jeu? Si Montaigne eût senti qu’il faisait une mauvaise action, un acte de faiblesse, une lâcheté, comme disent ses accusateurs d’hier, est-ce qu’il fût allé se poster en face de Bordeaux, de l’autre côté de la Garonne? Est-ce qu’il fût entré, presque de la main à la main, en correspondance avec les jurats? Est-ce qu’en parlant du peuple de Bordeaux, il eût eu le cœur d’imprimer, deux à trois ans après, dans cette même édition in-quarto que nous citions :
« Je lui veulx tout le bien qu’il se peult, et certes, si l'occasion y eust esté , il nest rien que i eusse espar g né pour son service... Qui se vouldra servir de moy, selon moy, qu’il me donne des affaires ou il fasse besoing de vigueur et de liberté, qui ayent une conduicte droicte et courte, et encore hazardeuse. »
Voilà ses paroles, on ne les récusera pas : son caractère jurait pour lui. Que si donc il eût manqué à son devoir, est-ce que ses contemporains, à cette époque de violences et de haines, n’eussent point sur-le-champ rétorqué ses dires? Mais non, pas un mot. Cependant il se trouvait alors, comme en tous les temps, de ces Panurges qui ne se battent pas, mais volontiers égorgillent les ennemis à terre, et qui, en bons catholiques, prêchent les gens qu’ils tuent. Personne n’a joué ce rôle pour Montaigne. Du vivant de l’auteur des Essais, Scaliger arme son
MICHEL DE MONTAIGNE
pédantisme pour le dénigrer. Au siècle suivant, Balzac, Malebranche, Port-Boyal, le poursuivent de leurs accusations et de leurs sarcasmes : aucun s’avise-t-il de mentionner ni de près ni de loin le grand crime qu on lui impute aujourd’hui? Nullement. Et puis, alors qu’il reçut cette convocation dont on ne connaît point la teneur, et qui ne pouvait être qu’une formule banale, une marque de déférence, quelle était la date? C’était, nous l’avons dit, la veille même de l’expiration de ses quatre années de mairie. Oh! que s’il se fût agi de prendre quelque grave mesure sanitaire, de concourir à quelque grand acte d’utilité immédiate pour le salut de la cité, à la bonne heure. Mais non, il s’agissait d’une simple formalité, d’un bulletin de vote à jeter dans une urne! Et pour une telle mesure de forme, il eût abandonné sa famille et se fût précipité dans le gouffre d’une pareille nécropole! C’eût été plus qu’une imprudence, c’eût été une sottise, et, dans tous les cas, un manquement aux premiers devoirs delà famille. S’il y eût eu quelque chose d’utile et de grand à accomplir, qui peut douter qu’il ne se lut dévoué , même au péril de sa vie? Il l a dit, et jamais encore une fois cet homme droit et de devoir n’a rien dit qu’il n’eût fait. Vous voulez de l’héroïsme, soit; mais encore en fallait-il l’occasion et F à-propos. On n’est un grand citoyen qu’à la condition d’avoir de grands sacrifices à accomplir dans un intérêt général. On n’est un Curtius qu’à la condition préalable d’avoir son pays à sauver. On n’est un Régulus qu’à la condition d’avoir à faire respecter l’honneur de sa nation dans sa per-
MICHEL DE MONTAIGNE
Son cliâteau venait d'être pillé.
Il fallait pourvoir à la sûreté de sa famille.
sonne, en tenant une parole donnée. En un mot, pour se sacrifier à un grand intérêt commun, il faut, ce semble , cpie cet intérêt existe , et il serait insensé de le faire sans nul profit pour personne, sous prétexte de flamme généreuse et d’héroïsme, quand on a tout d’abord devant soi sa famille à protéger contre tout genre de détresse el d’insulte. Et de fait, la peste n’était pas alors le seul fléau qui sévît, la guerre civile dévorait autant les populations. Des préoccupations domestiques avaient appelé Montaigne à Feuillas, vis-à-vis de Bordeaux, où, après de longues courses errantes, s’étaient abritées et sa mère, tout à l’heure octogénaire (1), et sa femme et sa fille. Luimême était malade. Les « picoreurs », comme on appelait alors les pillards, et comme le grand Coligny lui-même avait appelé les bandes qu’il commandait, pillaient les châteaux voisins, et c’était l’époque où celui de Montaigne venait d’être saccagé de fond en comble, « Jusques à Fesperance » , comme il dit. Puis, après le pillage, une peste véhémente. Pouvait-il, en telle circonstance, dépouillé, presque nu, « en pourpoint, » dit-il, livrer à tous les hasards sa famille fugitive, « esgarée, faisant peur a ses amis et a soy-mesme, et horreur ou qu elle cherchast a se placer? » « Six mois, il servit de guide a cette caravane, » car le fléau pestilentiel ne se bornait point à la ville, il poursuivait les fugitifs, il marchait dans la campagne, dans toute la
(1) Antoinette de Louppes. Elle pouvait avoir alors soixante-dixsept ans, à lui en donner vingt lors de son mariage. Eléonore, fille de Montaigne, avait douze à treize ans.
MICHEL DE MONTAIGNE. 273
province, du même pas que la misère et la famine. « Les trois poinctes du tonnerre de Dieu matrassent les hommes en ce pays-là, » disait Jean de Serre (1).
En résumé , Montaigne avait été , dans ces passes cruelles, conséquent à lui-même : dévoué, prêt à tout, sous la condition d’avoir à être utile.
« le suyvray le bon party iusques au feu, mais exciusifvement, si iepuis. Que Montaigne s’engouffre quant et la ruyne publicque, si besoingest; mais s’il n’est pas besoing, ie sçauray bon gré a la fortune qu’il se sauve; et autant que mon debvoir me donne de chorde, ie l’ employé a sa conservation.... »
Et quelques lignes plus loin, il se hâte d’ajouter : « De se tenir chancelant et mestis, de tenir son affection immobile et sans inclination, aux troubles de son pais... ie ne le trouve ni beau ni honneste. »
Dans cette lettre, nous retrouvons ce « grand dégoûté » et grand ambitieux Henry de La Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, comte de Montfort et de Negrepelisse, vicomte de Chastillon, né à Sedan le 28 septembre 1555, mort le 25 mars 1623, fils de François de La Tour et d’Eléonore de Montmorency, longtemps le plus familier des amis du Roi de Navarre, mais qui broncha dans sa fidélité, et fut de ceux dont Guillaume de Tavannes a dit « qu’ils esperoient avoir une piece de l’Estat de France et leurs apanages comme de petits Rois » . En 1573, à l’âge de dix-sept ans, il avait reçu du Roi de Na-
(1) Inventaire pour l’année 1586.