TOME III
Il devient protestant.
varre une compagnie de trente lances de ses ordonnances, à la tête de laquelle il s’était montré avec courage à ce siège de la Rochelle qui devait réduire en poudre le parti protestant et ne fit que favoriser F union des Mécontents et des Huguenots. Dédaigné de la cour à F avènement de Henry III, il partit pour la Guyenne, où commandait le maréchal de Damville, son oncle. Déjà ulcéré des massacres de la Saint- Barthélemy, auxquels le hasard seul l’avait fait échapper avec sa famille, les dédains de la cour achevèrent de le pousser dans le parti protestant. D’abord, il hanta le prêche par curiosité , puis par habitude; enfin, au commencement de 1576, il abjura, et songea surtout à faire tourner cette abjuration au profit de son ambition. En 1580, il fut investi du gouvernement du haut Languedoc par le Roi de Navarre. Alors il s’intrigue, il se ménage, il ne perd pas un instant de vue ses desseins d’agrandissement. Au milieu de 1584, il visite la cour de France, où il reçoit, dit-il, « toutes les bonnes choses du Roi, qu’il pouvoit désirer. » Mais peu fait pour attacher sa fortune à une ombre de royauté , il quitte bientôt le chancelant Henry IÏI pour retourner auprès du Roi de Navarre , et on le retrouve à la bataille de C outras, où il fit en homme d’énergie et d’activité. Quand la couronne de France échut à Henry IV, Turenne fut de ceux dont la politique conseilla au Roi d’embrasser le catholicisme; mais les rêves d’ambition tourmentaient toujours sa pensée. Henry IV alla au-devant de ses désirs en lui faisant épouser la riche Héritière du duché de Bouillon et de la principauté
MICHEL DE MONTAIGNE. 275
de Sedan, Charlotte de La Marck, et en y ajoutant le bâton de maréchal de France. Charlotte mourut et institua son mari héritier de ses titres et de ses biens; ce fut encore Henry ÏV qui obtint, en faveur du duc de Bouillon, la main d’Elisabeth de Nassau, sœur du prince d’Orange, faisant ainsi de son ancien ami l’un des plus puissants personnages du royaume. Mais l’ambition du duc grandissait avec sa fortune, et l’ingratitude n’était pas loin. D’abord, il évita autant qu’il put de se rencontrer avec le Roi, de se ranger sous ses drapeaux. Puis, retiré tantôt à Turenne, tantôt à Sedan, il essaya de s’y créer une complète indépendance; et, lors de la paix de Vervins, il demanda que sa principauté fût reconnue fief de l’Empire. En vain le Roi, désormais installé dans son Louvre, F appela-t-il à la cour, il n’y parut pas; et en 1599 il fit en Guyenne un voyage équivoque. Lors de la conspiration du maréchal de Biron, Henry le soupçonna de complicité ; et si le procès ne révéla pas contre lui des charges suffisantes, plus tard le jour se fit, et son refus de répondre à un appel du Roi vint justifier les soupçons. Fatigué des intrigues d’un sujet ingrat et rebelle, à bout de patience et de mansuétude, Henry IV se dirigea vers le Limousin à la tête de forces imposantes. Les places et châteaux du duc furent enlevés sans résistance ; la Reine d’Angleterre et les Cantons Suisses offrirent leur médiation, elle fut repoussée ; et Henry IV marcha droit sur Sedan. Epouvanté, Bouillon se soumit enfin et vint s’agenouiller devant son Roi; mais le
cœur plein d’amertume , mais toujours factieux et
MICHEL DE MONTAIGNE
La comtesse <le Gramont.
Lettre
de Montaigne au maréchal de Matignon.
26 janvier
inquiet, sans religion sincère que celle de F ambition et de F orgueil, toujours prêt à brouiller de près ou de loin, à perdre ses plus proches alliés, pour se consoler de n’avoir pu perdre son pays, et à trahir tout ce qui avait eu foi dans sa parole. On a de lui des Mémoires publiés à Paris, en 1666, Mémoires d’assez peu d’intérêt, qui n’ont pas même le mérite d’être une apologie et sont encore moins une confession. Il avait eu pour fils Frédéric-Maurice, duc de Bouillon, qui fut longtemps l ame de la Fronde, et Henry de La Tour d’Auvergne, qui fut le grand Turenne.
Nous retrouvons également la comtesse de Gramont, la belle Corisande, la grande amie de tous les amis du Roi de Navarre, à laquelle Montaigne dédia dans ses Essais les sonnets de La Boétie, et qu’il appelle madame de Guissen au lieu de madame de Guiche, et que les OEconomies royales nomment Guichen. La corruption des noms, en ces temps-là, était chose courante. Les conseils que donne Montaigne à cette dame prouvent qu’il savait parler aux grands, et qu’il eût su, comme on le rappelait plus haut, dire ses vérités à son maître, puisqu’il savait si bien les dire à la maîtresse.