‹ Causeries d'un curieux (volume 2)Chapitre 49 sur 97 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

Au maréchal de Matignon (1).

« Monseignur, ie n’ai rien apris despuis, encore que i’aïe ueu asses de ians de ce trein céans. l’estime que

(1) Cartulaire de Monaco.

MICHEL DE MONTAIGNE

tout a uuidé, si non que M. du Ferrier y soit demuré pour les gages. S’il nous plait de uoir une lettre que le Sr du Plessis m’escriuit despuis , uous y trouuerres que la réconciliation y fut bien entière et pleine de bone intellijance (1), et ie croi que le maistre lui en ara communiqué plus priueemant qu’aus autres, sachàt qu’il est de ce goût corne est aussi Ml 2 de Gleruan, qui vous a veu despuis. Si ie dois vous faire compaignie à Baione, ie desire que uous maintenés uostre deliberation de retarder dans le Garesme , affin que ie puisse prandre les eaus tout d’un trein. Au demurant , i’ai apris qu’il n’est rien qui desgoute tant le mari que de uoir qu’on s’entant aueq la famé (2). J’ai eu nouuelles que les jurats son arriués à bon port, et uous baise très hüblemât les meins , suppliant Dieu vous doner ,

» Monseignur, lôgue et hureuse vie.

» Vostre très bùble seruitur,

» Môtaigne. »

» De Môtaigne, ce 26 janv. 1585. »

(En marge.) « Monseignur, uous me faictes grande faueur de vous agreer de l’affection que ie monstre à uostre seruice, et vous pouués assurer de n’en auoir pas acquis en Guiene de plus netternant et sinceremant vostre. Mais c’est peu d’acquêt. Quand uous deuriés

(1) Ces paroles sont Lien polies. Dans tous les cas, cette prétendue bonne intelligence dura très-peu entre le Roi de Navarre et Marguerite, et n’avait d’ailleurs jamais été sincère d’une part ni de l’autre. La lettre de Du Plessis n’est point dans ses Mémoires.

(2) Nouvelle allusion au Roi et à la Reine de Navarre.

Bonne intelligence apparente entre Henry et Marguerite.

Le mari n’aime point qu’on s’entende avec

sa femme.

Le président du Ferrier.

Loué

par Mornay.

Portrait du président par Davila.

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faire place, ce ne doit pas estre en tamps qu’on se puisse vanter de uous l’auoir ostee. »

Au dos , de main de secrétaire :

A Monseigneur Monseigneur de Matignon ,

Mareschal de France.

Le président Arnaud du Ferrier, qui, dans ce grand siècle de jurisprudence, fut un des plus savants jurisconsultes de Toulouse, où le Parlement était illustré par la présidence de Duranti, apparaît sous la plume de Montaigne, dont il était l’ami. Du Ferrier, homme considérable dans son temps, fut ambassadeur de France au concile de Trente, puis auprès de la seigneurie de Venise; et, témoignage hautement honorable, le chancelier de L’Hospital aurait désiré l’avoir pour successeur. Le Pape des Huguenots ,

Censeur des courtisans, mais à la cour aimé,

Fier ennemi de Rome , et de Rome estimé ,

Du Plessis-Mornay, un vrai politique, dont on a de curieux mémoires et de si nombreux ouvrages, Du Plessis , dont la netteté de caractère et la sincérité offrent plus d’un trait de ressemblance avec les qualités de Montaigne, mais qui par malheur n’eut dans son style que l’ expression forte sans jamais l’avoir souple ni pittoresque, parle de Du Ferrier avec distinction. Un écrivain, qui s’est montré merveilleusement instruit des hommes et des choses en son histoire des guerres civiles de France, Da-

MICHEL DE MONTAIGNE

vila, a fait du président un portrait remarquable, dans lequel il le loue avec délicatesse pour le raffinement de son esprit et F excellence de sa doctrine. Séduit par le protestantisme, qu’il finit par embrasser, Du Ferrier ne pouvait manquer de devenir suspect à la cour et d’en être persécuté.

Voyant ses services méconnus en haut lieu après sa dernière ambassade , il prit parti pour le Boi de Navarre, qui goûta ce haut mérite, voulut d’abord le nommer président du conseil particulier qu’il entretenait près le Parlement de Paris , et lui donna les sceaux de son petit royaume, sur le refus de Du Plessis. Il mourut en 1585, à soixante-dixneuf ans.

Ici reparaît la Reine Marguerite, qui était rentrée La Reine

^ . , Margot.

en Gascogne , mais n avait pas encore arme contre son mari. Déjà elle intriguait sourdement à Agen, et le Roi ne pouvait voir de bon œil les intelligences qu’on ouvrait avec elle. On en trouve un exemple dans les Mémoires du duc de Bouillon.

Après une captivité dans les Pays-Bas, Turenne Le Roi

. r r \ T'i • • 4 c T . se méfie

avait ete a Paris, puis en Auvergne, et ennn en I i- de qui est bien mousin , où le Roi de Navarre le convia de l’aller trouver : « Ce que je fis, dit-il, à Nérac, où estoit M. D’Espernon, qui voyant Monsieur mort, le Roy de Navarre la première personne apres le Roy, vouloit chercher le moyen de s’en pouvoir appuyer, ayant M. de Guise pour ennemy, avec qui M. de Joyeuse sembloit s’accommoder. Les malentendus estoient très grands entre le Roy et la Reine, qui depuis fust desmariée; ledit D’Espernon fust, pour

MICHEL DE MONTAIGNE

la contrariété de ces deux naturels , pour n’y trouver seureté, ayant des fins fort diverses. Cette intelligence ne prit aucune racine. Toutefois, le Roy ne laissa d’en prendre jalousie, et sans une cheute que ledit D’Espernon fit en arrivant à la cour, de laquelle il perdit tous les sens, ayant esté quelques jours qu’on le tenoit pour n’en réchapper, cela esmeut la pitié du Roy, rallentit son mécontentement, et l’autre, relevé, trouva facilité à reprendre sa place et dissiper les projets de sa ruine (1). »

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